Diaspora – Greg Egan *****

diasporaParmi les sorties SF de 2019 chez l’éditeur Le Bélial, il y en a une qui était attendue en France depuis une bonne vingtaine d’années. Il s’agit du roman Diaspora de Greg Egan. Publiée en 1997, ce roman est l’un des plus importants de ce que l’éditeur Jonathan Strahan appelle le renouveau de la hard-SF à partir des années 90. C’est aussi certainement le chef-d’oeuvre de Greg Egan, lui-même l’un des auteurs de science-fiction les plus importants  aujourd’hui. (En ce qui me concerne, il est avec Peter Watts ce qui se fait de mieux en hard-SF.)

Diaspora est un roman incontournable pour tout amateur de science-fiction. Si je voulais lui chercher un lointain ancêtre, je ferais remonter sa généalogie aux deux romans d’Olaf Stapledon Last and First Men et Star Maker, publiés dans les années 30. Comme dans ces deux classiques oubliés de la SF (et difficiles à trouver en français), Greg Egan écrit une histoire de l’humanité et de l’univers sur des milliers, voire des milliards d’années. Comme Stapledon, il imagine un transhumanisme ainsi que d’autres formes de vie dans l’univers, étranges, complexes, difficilement compréhensibles par l’esprit humain. (Indice supplémentaire de cette filiation, Egan emprunte à Star Maker une de ses formes de vie les plus extrêmes.)

Une humanité transhumaine

Diaspora débute en 2975. Depuis la fin du XXIe siècle, des humains ont choisi de laisser derrière eux la vie biologique et ont téléchargé leur personnalité. Notons que cette forme extrême de transhumanisme est une des marottes d’Egan, et se retrouve dans plusieurs de ses textes. Neuf siècles plus tard, l’humanité se divise en trois groupes distincts dont les contacts, peu nombreux, sont soumis à des règles strictes de respect distant et de non intervention.

Le groupe le plus vaste, celui dont le roman suit le développement, est constitué des citoyens (Citizens).  Ceux-ci ont opté pour la dématérialisation complète et existent sous forme de programmes informatiques. Ils vivent dans des polis, sorte de métropoles dont les supports physiques sont des centres de stockage de données enfouis profondément sous terre. Les citoyens de première génération viennent de la digitalisation d’humains biologiques. De nouveaux citoyens sont créés par clonage d’un individu, par mélange des ADN synthétiques de deux parents, ou par génération d’orphelins. Le premier chapitre du livre est un moment de hard-SF à lui tout seul et décrit la création d’un orphelin et son éveil à la conscience. Véritable tour de force science-fictif, ce chapitre justifie entièrement l’achat du roman. Ou aurait pu constituer une nouvelle. (L’un des chapitres a d’ailleurs été publié presque à l’identique, deux ans avant le roman, dans la nouvelle Wang’s Carpets, que l’on retrouve sous le titre Les Tapis de Wang en français dans le recueil Océanique *.) Et ce n’est que le début !

Un roman ne pouvant faire abstraction complète d’une nécessaire empathie entre ses lecteurs et ses personnages, Greg Egan n’écrit pas des pages et des pages de code informatique et ne fait pas le récit d’influx électriques sur des substrats de semi-conducteurs, alors que c’est réellement cela qui se passe. Pour préserver la santé mentale de ses lecteurs, et aussi garder un lectorat, il choisit de faire interagir les citoyens dans des simulations d’environnements sous la forme d’avatars. On respire !  Le roman suit ainsi les aventures de quelques citoyens dématérialisés aux personnalités bien établies et  identifiables. Notons que dans Diaspora, Greg Egan fait un remarquable effort de vulgarisation. Ce n’est pas toujours le cas chez lui, comme par exemple dans le roman Schild’s Ladder qui est beaucoup plus difficile d’accès.

Le second groupe, en terme de population, est constitué des gleisners. Eux aussi ont choisi une vie sous la forme de programmes informatiques, mais sont restés attachés à une certaine matérialité et ont adopté des corps de robots synthétiques. Contrairement aux Citizens, qui vivent 800 fois plus vite que les humains biologiques, les gleisners vivent en temps « normal ». Ils ont accepté de quitter la Terre pour éviter les conflits et vivent essentiellement dans l’espace, ayant colonisé le système solaire. Alors que les citoyens des polis développent une science théorique, les gleisners ont une science appliquée et construisent des observatoires, des vaisseaux spatiaux…

Le troisième groupe, composé de quelques dizaines de milliers d’individus, est constitué des enchairés (fleshers). Eux ont choisi de s’accrocher à la biologie, à la surface de la Terre, soit sous la forme conservatrice d’Homo sapiens, soit sous une forme transhumaniste en modifiant, parfois radicalement, leur génome.

Le drame et la diaspora

Un incident cosmique, l’écroulement d’une double étoile à neutrons, va déclencher un cataclysme sur la Terre et mettre un terme à cette organisation humaine. La survie de l’humanité va passer par la nécessaire évasion vers d’autres horizons. C’est ainsi que va se constituer une diaspora humaine et interstellaire. Les gleisners s’envolent à bord de leurs 23 vaisseaux spatiaux vers différentes destinations dans la galaxie. Les citoyens vont mille fois se cloner et se répandre dans l’univers. Sans pour autant quitter totalement la Terre pour une partie d’entre eux. Dans un premier temps, leur but sera de tenter de comprendre comment cet incident cosmique a pu se produire. Cela va les emmener dans une exploration de la galaxie et au-delà, à la rencontre d’autres formes de vie, et à remettre en question leur vision de l’univers, de sa physique et de son histoire.

« Understanding an idea meant entangling it so thoroughly with all the other symbols in your mind that it changed the way you thought about everything. »

De nouveaux paradigmes

Je serais tenté, pour simplifier, de diviser les écrits de Greg Egan en trois grandes catégories. Ceux qui relèvent de la fiction spéculative à court terme, dans laquelle il explore les conséquences d’une nouvelle technologie. C’est la forme que l’on retrouve dans beaucoup de ses nouvelles ou dans les romans L’énigme de l’univers, Téranésie, Isolation, ou La cité des permutants. Ceux qui relèvent des mondes imaginaires, à l’image de la trilogie Orthogonal ou des romans Dichronauts et Phoresis. Et enfin ceux où Egan se projette dans l’espace et le temps pour y explorer la physique. C’est le cas des romans Schild’s Ladder, Incandescence et Diaspora. Comme je le disais précédemment, Schild’s Ladder est difficile d’accès. Diaspora ne l’est pas. Il faut bien sûr supporter la lecture d’explications scientifiques, mais dans ce roman Greg Egan fait l’effort d’expliquer clairement, d’illustrer avec des images simples, pour parler d’une  physique hypothétique, inspirée des travaux réels de John Wheeler. Greg Egan imagine un univers en plus de dimensions qu’il n’en faut pour avoir le vertige. Il échafaude des modèles, les démonte et les remplace par d’autres. Le tout n’est jamais indigeste (en fonction de votre degré de tolérance), et surtout cela sert le propos. Contrairement à Schild’s Ladder, une fois encore, où la physique est le personnage principal et quasi-exclusif du roman, la thématique de Diaspora est l’humain. Greg Egan lance une diaspora humaine pour penser la vie, l’existence, pour mieux en éprouver les contours. Il centre son questionnement sur ce qui fait l’humain au-delà du corps biologique, au-delà de la physique de l’univers tel qu’on le connait. Plus on avance dans le roman, et plus les choses accélèrent et prennent de l’ampleur. La partie finale s’inscrit dans la démesure de ce qui se fait de mieux au niveau sense of wonder en SF. Préparez-vous à voir grand.

Conclusion subjective et lapidaire

Diaspora est un chef-d’oeuvre de la science-fiction en version hard.

* La nouvelle La Plongée de Planck (1998) parue dans le recueil Radieux chez Le Bélial appartient aussi à l’univers de Diaspora.


D’autres avis de lecteurs : Quoi de neuf sur ma pile (VO); sur la VF : Apophis, le chroniqueur.


Titre : Diaspora
Auteur : Greg Egan
Publication originale : 1997
Traduction : Francis Lustman pour le Bélial’ 30 Mai 2019
Nombre de pages : 400
Support : papier et ebook.



Catégories :Chefs-d'oeuvre, Romans

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34 réponses

  1. Merci pour cette avant-goût de ce qui nous attend, et comme d’habitude sous une forme très agréable à lire.
    (cependant je serai curieux de lire, un jour, une critique, une recension, qui ne soit pas subjective (voir l’intitulé du dernier paragraphe), s’agissant justement de donner son avis, en matière de goût) [-_ô]

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  2. Merci pour cet avant-goût de ce qui nous attend, et comme d’habitude sous une forme très agréable à lire.
    (cependant je serai curieux de lire, un jour, une critique, une recension, qui ne soit pas subjective (voir l’intitulé du dernier paragraphe), s’agissant justement de donner son avis, en matière de goût) [-_ô]

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  3. Toute mes excuses pour ce doublon, mais en corrigeant mon commentaire, j’ai mal manœuvré.

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  4. tu me fais presque peur…. surtout avec ta conclusion. Il a l’air « hard » à lire 😉

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  5. La critique donne vraiment envie !
    Sauf méchante surprise, il sera sur ma PAL à sa sortie VF.

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  6. J’ai survolé ta chronique et ça donne vraiment envie de le lire. Je vais attendre la publication du roman chez Le Bélial’, par contre je me demandais si le niveau d’Anglais pour lire du greg Egan était plutôt exigeant ?

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  7. J’hesite entre deux livres : Diaspora et Ted Chiang (Exhaltion)
    Diaspora a ete ecrit en 1997, est il un peu outdated par rapport au 20 derniere annees d’avancees techonologiques ?

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    • Bonjour William, Diaspora se déroule si loin dans le futur qu’il ne pourra être outdated que dans quelques dizaines de milliers d’années. Plus sérieusement, il repose plus sur des concepts que sur des technologies, donc non, il n’est pas encore dépassé.

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  8. Il est enfin sorti en français, je vais donc pouvoir bientôt m’y mettre !
    Toi et Apophis m’avez beaucoup trop hypé pour que je ne lise pas.

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  9. Je crois que tu sais déjà ce qu’on mon homme en a pensé sur Twitter, lu en 1 journée quand même ^^

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  10. Vous êtes donc unanimes : après celle d’Apophis, ta critique enfonce le clou. A voir si je ne m’y perds pas trop (il y a un bon moment que je ne me suis pas plongée jusqu’au cou dans de la SF, et à fortiori dans de la Hard SF), maiiiis… J’ai diablement envie de tenter !

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  11. Jamais lu de Egan, je suis prof de Lettres, pas de sciences…
    Quelle est ta formation pour être ainsi calé en physique quantique (pour comprendre et apprécier Schild’s Ladder !!)
    Diaspora est un bon roman pour commencer Egan ?

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    • Je suis physicien, ça aide. Diaspora est à mon avis un EXCELLENT roman d’Egan, mais c’est une lecture exigeante. Alors je conseillerais éventuellement plutôt les recueils de nouvelles Axiomatique, Radieux et Océanique pour débuter Egan. Sinon, Diaspora est un monument.

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  12. Voilà, après une semaine de lecture j’ai dévoré Diaspora… ! merci de m’avoir avoir hypé avec cette super critique, je suis encore la tête dans les étoiles, à chercher des infos sur tous ce que je n’ai pas compris (j’ai attaqué ma journée avec les articles de Sébastien Carassou sur l’intrication quantique…ahah) et j’ai vraiment passé un moment « wahou ». Bon alors c’est clair qu’une relecture à tete reposée s’impose pour essayer de comprendre mieux tous ces concepts mais lorsqu’on aime la science, qu’on a une petite base en ingénierie logicielle et qu’on est curieux et bien c’est un régal et je recommande à quiconque aurait envie de redimensionner sa vision du transhumanisme et de l’avenir de notre espèce 🙂

    Je n’aurais jamais osé sauter le pas sans votre article et celui d’Apophis, car je ne suis pas familière de la Hard SF, le plus complexe que j’ai pu lire étant Asimov.
    J’aurais aimé que le glossaire soit plus fourni par contre car Google ne m’a pas facilité la vulgarisation !
    Bref, merci encore pour vos mots 🙂

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  13. Je ne suis donc pas le seul à avoir pensé à Olaf Stapledon !

    (Je crois que cette idée d’une conscience s’étendant sur toute une galaxie chaque gamin un peu féru d’astronomie l’a eu, non ? Un peu comme l’idée que notre univers ne serait qu’une particule d’un autre univers.)

    Aimé par 1 personne

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