Scale – Greg Egan

Ce premier janvier de la nouvelle année, Greg Egan nous a réservé une petite surprise, en publiant au format ebook un nouveau roman, titré Scale. J’ignore si l’auteur australien a décidé de se tourner vers l’autopublication, ou si la raison est autre, mais il avait déjà fait ce choix pour son précédent roman, The Book of all Skies, publié en 2021. Pour les lecteurs complétistes de la bibliographie de Greg Egan, Scale ne surprend pas. Le roman s’inscrit dans la veine des mondes alternatifs où l’auteur imagine une variation dans les lois physiques de notre univers, en déduit un monde nouveau avec ses propres lois et leurs conséquences, y fait vivre une société et y plante un récit, plus ou moins convaincant. Cet exercice de pensée, il l’a déjà produit maintes fois, de manière très convaincante dans la trilogie Orthogonal, et nettement moins dans Phoresis, Dichronauts et le récent The Book of all Skies. Si, dans chacun de ces cas, on se doit d’admirer l’effort intellectuel fournit dans le développement d’une logique interne basée sur des conditions initiales autres, ce qui de mon point de vue pêche dans ces écrits est que le récit qui en découle, d’un point de vue purement romanesque, n’est pas toujours à la hauteur de la proposition de départ. Dans le cas de Dichronauts et The Book of all Skies, les conséquences de la physique impliquée restaient difficiles à appréhender, et l’effort consenti n’était pas récompensé par une histoire dont les enjeux étaient à même de susciter un intérêt suffisamment grand pour aider le lecteur à passer la barrière conceptuelle. En comparaison, par son ampleur, le récit proposé dans l’excellent Diaspora peut largement faire oublier les quelques difficultés que peuvent rencontrer les lecteurs les moins versés dans les sciences dures, parce la quête des personnages nous emporte plus haut et plus loin que nous ne pourrions jamais aller.

La nouvelle physique développée dans Scale ne présente pas de grandes difficultés de compréhension. Comme souvent, l’auteur fournit sur son site une longue explication, à la fois détaillée et très pédagogique, pour accompagner le roman, sachant que la lecture de celle-ci n’est pas obligatoire pour tout comprendre mais s’adresse aux curieux qui souhaitent aller plus loin. Brièvement, dans notre univers la matière est constituée de particules légères appelées leptons et d’autres plus lourdes appelées hadrons. Les hadrons sont eux-mêmes constitués de quarks, et forment le noyau des atomes (protons et neutrons). Les leptons portant une charge sont au nombre de trois : l’électron, le muon et le tau (les neutrinos sont aussi des leptons mais ils ne portent pas de charge et n’entrent pas dans la composition de la matière classique). Le muon et le tau sont plus lourds que l’électron mais aussi beaucoup plus instables. Le muon a une durée de vie de 2,2.10-6 s (quelques microsecondes) avant de se désintégrer et le tau de seulement de 2,8.10-13 s (quelques dix millièmes de milliardièmes de secondes). L’électron est quant à lui quasiment éternel ! Dans le monde de Scale, Greg Egan imagine qu’il existe huit leptons de masses différentes, qui tous sont aussi stables que l’électron. À partir de là, il peut développer une nouvelle chimie. La taille d’un atome est celle du nuage électronique qui l’entoure. L’une des conséquences de remplacer un lepton dans un atome par un autre plus lourd est que cet atome sera alors plus petit et la matière sera plus dense. Dans le monde de Scale, à peu près tout peut exister en huit tailles différentes : matière inanimée, mais aussi plantes, animaux, et humains, selon que l’évolution a favorisé le remplacement de leptons légers par d’autres plus lourds au sein des atomes. Et – un peu à la manière des cheelas dans le roman L’Œil du dragon de Robert Forward dont je parlais il y a quelques jours – les êtres les plus petits vivent aussi plus rapidement. (Il existe de nombreuses autres conséquences, Greg Egan ne laissant aucune pierre non retournée, comme à son habitude.)

La société humaine qui en découle est intrinsèquement inégalitaire. Les humains à l’échelle 1 (Scale one dans le roman) sont deux fois plus petits que les humains de l’échelle 0. Ceux de l’échelle 2, quatre fois plus petits. Et ceux de l’échelle 7, sont 64 fois plus petits que ceux de l’échelle 0 et vivent 64 fois plus vite. Tout ceci pose évidemment des problèmes de cohabitation et de communication entre échelles. Ainsi les villes sont divisées en quartiers, adaptés à la taille de chacun. La répartition des terres se fait en fonction de la taille des individus, ce qui ne correspond pas forcément à leurs besoins réels. De traducteurs sont utilisés pour que les uns et les autres puissent communiquer, en diminuant ou en augmentant la fréquence des sons de quelques octaves. Mais les vies des différentes échelles ne se faisant pas à la même vitesse, certains se trouvent lésés par la lenteur des autres, et d’autres ont du mal à suivre. Si tout ceci est réglé par des accords politiques maintenant un consensus en assurant la vie en société, que se passerait-il si l’une des échelles venait à développer une technologie lui donnant un très clair avantage sur les autres ? C’est la question qui se trouve au cœur du roman.

La première partie du roman prend la forme d’une enquête de détective autour de la disparition d’une femme d’une échelle dans un quartier d’une autre échelle. L’enquête va révéler qu’une compagnie privée a développé une technologie inimaginable (littéralement la fusion), et qu’elle a bien l’intention de ne pas partager la découverte avec les autres échelles mais de pousser son échelle à déclarer son indépendance. À sa moitié, le roman prend alors une tout autre direction, celle des choix faits par différents individus mis devant la perspective d’une guerre civile pouvant aboutir à la destruction de la société telle qu’ils la connaissent et qui a su préserver la paix entre échelles pendant 250 ans.

Le principe de départ du roman aurait pu donner lieu à des développements de grande ampleur et un récit ambitieux. La possibilité de l’exploration spatiale est envisagée dans le roman mais repoussée à plus tard, alors que c’est à mon avis là qu’il aurait été vraiment intéressant d’utiliser les particularités de cet univers et des différentes échelles. Greg Egan choisit de donner à lire une histoire somme toute très classique sur l’émergence d’une technologie disruptive dans une société divisée. Le changement de paradigme n’apparait plus que comme un artifice amusant mais aucunement nécessaire à l’histoire qui est contée. Le même récit pouvait être fait avec seulement trois leptons et des humains d’un mètre soixante-dix. Inévitablement, on est amené à se poser la question : tout ça pour ça ?  En d’autres termes, l’auteur ne tire pas pleinement parti de sa proposition initiale qui reste à l’état d’exercice de pensée pour étudiant en physique fondamentale. (J’ai eu maintes fois lors de mon parcours universitaire ce type de questions : imaginez un monde dans lequel la constante de Planck vaut 1, imaginez un monde dans lequel le nombre de leptons… etc.). La première partie, l’enquête, est tirée par les cheveux et, dans la seconde, Egan se veut moraliste mais ne va pas au-delà de réflexions politiques et morales qui déçoivent autant par leur évidence que par leur manque de subtilité : la voie démocratique est préférable au coup de force armé. Certes, mais bon. Je sors de cette lecture avec le sentiment que Greg Egan a passé plus de temps à penser son monde et à écrire les explications exposées sur son site qu’à imaginer une histoire étonnante.


  • Titre : Scale
  • Auteur : Greg Egan
  • Publication : 1 janvier 2023
  • Langue : anglais
  • Support : ebook

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