Dune : science-fiction ou fantasy ?

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Le premier volet du film de Denis Villeneuve basé sur le roman Dune de Frank Herbert sortira le 23 décembre 2020. L’œuvre ayant acquis un statut qui dépasse largement le cadre de la littérature de genre, il s’agit là certainement de l’événement cinématographique de la fin d’année. La tension monte et le film est attendu avec une impatience mêlée à la crainte d’assister au naufrage de l’adaptation d’un livre réputé inadaptable. Il est vrai qu’il s’agit d’un roman complexe et d’un monde à multiples facettes qu’il semble difficile, si ce n’est impossible, de retranscrire dans sa totalité en quelques heures d’écran. Pour l’occasion, certains s’interrogent : Dune est-il un roman de science-fiction ou de fantasy ? En janvier 2020, le site Tor.com a publié un article de l’auteur et critique Sam Reader intitulé Frank Herbert’s Dune : Science fiction greatest epic fantasy novel, soit en français : « Dune de Frank Herbert : le plus grand roman de fantasy épique de la science-fiction ».

L’article de Sam Reader est volontiers provocateur, mais je vous propose de le prendre au pied de la lettre et de nous interroger à notre tour. Tout d’abord, la question a-t-elle un intérêt ? Est-il utile d’enfermer l’œuvre dans un cadre pour en apprécier le contenu ? Dans le cas de Dune, je répondrai par l’affirmative car ce roman est souvent mal compris, et reconnaître qu’il s’agit de science-fiction fournit une grille de lecture qui évite le malentendu. En introduction de son article, Sam Reader résume son point de vue sous cette forme : bien qu’il utilise une esthétique science-fictive, le roman raconte en fait une histoire de fantasy classique simplement déplacée en dehors de son contexte habituel. Mon point de vue est très exactement à l’opposé : sous des dehors de récit classique, Dune cache un grand roman de science-fiction.

Avant d’argumenter sur la question, il faut s’entendre sur le sens des mots. Les deux définitions que je propose ci-dessous sont évidemment succinctes mais elles dessinent les grandes lignes de démarcation entre les deux genres.

  • La fantasy est une littérature de l’imaginaire qui se rapproche du conte merveilleux. Elle présente souvent un aspect mythique – soit en faisant appel à des mythes ancestraux ou en inventant de nouveaux – et utilise des éléments qui relèvent de la magie, sous une forme ou une autre. La fantasy n’a pas de date, mais elle évoque généralement un passé fictif et un niveau technologique inférieur à celui de notre présent.
  • La science-fiction est une littérature de l’imaginaire qui se rapproche du merveilleux scientifique. Elle est un genre spéculatif qui explore les conséquences sociales d’innovations technologiques et scientifiques. Elle peut se dérouler dans un passé fictif mais est plus généralement tournée vers le futur.

Dans les deux cas, le lecteur peut être confronté à une grande étrangeté des mondes, et on se remémorera la troisième loi de Clarke selon laquelle « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». La différence est que la fantasy traitera la magie comme telle, et s’en réjouira, alors que la science-fiction adoptera une démarche scientifique pour montrer qu’aucune magie ne se cache derrière l’étrangeté des choses. C’est ce qu’accomplit Dune, d’autant plus intelligemment que pour résoudre l’équation le roman ne se réfugie pas derrière une « technologie magique » car il l’élimine d’entrée de jeu.

Partie I : fantasy ?

Le premier argument employé par Sam Reader est que la structure même du récit emprunte directement à la fantasy. Selon lui, Dune raconte l’histoire de héros mythiques dans un monde complexe empli de créatures étranges et de magie pour finir par le couronnement d’une figure messianique et la chute d’un cruel empire et que tout est bien qui finit bien. Sauf que tout est faux dans cette assertion qui appelle de nombreux commentaires.

Structure du récit

Dune raconte en effet les faits et gestes de personnages plus grands que nature, de familles nobles, de dirigeants de peuples, de héros guerriers dans un récit qui couvre une longue période de temps – plusieurs milliers d’années si on considère l’ensemble du cycle. Dune n’emprunte pas à la fantasy mais possède un caractère autrement plus universel qui hérite d’un élément fondamental de la culture occidentale : l’épopée classique grecque. Les caractéristiques de l’épopée, c’est-à-dire le récit épique, sont longuement discutées dans la Poétique d’Aristote qui a longtemps influencé la production littéraire occidentale et son analyse. Les personnages sont secondaires chez Aristote, qui distingue comme éléments principaux de l’épopée : l’histoire (l’agencement des événements), les caractères (l’ethos des personnages qui les pousse à l’action), et la pensée (c’est-à-dire la narration). Une approche plus moderne distingue les fonctions, les actions et la narration comme éléments d’analyse mais le schéma de base est présent chez Aristote et on peut l’appliquer à Dune. Notons qu’Aristote fait d’Homère le modèle pour l’épopée classique, qu’Homère est l’auteur de l’Illiade et l’Odyssée qui racontent la guerre de Troie menée par le roi Ménélas, que Ménélas est un Atride, et que les Atrides sont les ancêtres de la maison des Atréides dans Dune. Frank Herbert revendique ouvertement l’héritage classique grec.

L’histoire de Dune peut se résumer très simplement en s’inspirant du schéma actantiel d’Algirdas Julien Greimas : un héros poursuit une quête et son parcours répond aux trois étapes formelles qui composent tout récit classique : une épreuve qualifiante (la mort de son père le Duc Leto et la chute de la maison Atréides), une épreuve principale (il devient chef de guerre parmi les Fremen), et une épreuve glorifiante (la chute de l’empire et de la maison Harkonnen).

La notion d’ethos est aussi importante dans Dune que dans la tragédie et l’épopée grecques. L’ethos définit à la fois le statut social des personnages et leurs relations, mais aussi leur choix, ce qui chez Paul Muad’Dib Atréides est au centre du roman. Il est l’héritier dépossédé, le chef de guerre, le prophète qui mène le Jihad. Ses choix sont subordonnés à la réalisation de la prophétie. On peut d’ailleurs faire un parallèle entre Paul et Œdipe qui, voulant échapper à son destin, l’accomplit.

La question de la narration est plus délicate car Aristote parle d’art théâtral, de la représentation qui se transcrit sur scène par les dialogues d’acteurs. Chez Aristote le caractère essentiel de la poétique est la mimesis, l’art d’imiter les actions des hommes. Dans Frontières du récit, Gérard Genette distingue narration et description et montre que la mimesis se réduit chez Homère aux dialogues. Or, le dialogue est au centre de la narration dans toute l’œuvre de Frank Herbert, qu’il soit un échange oral entre personnages ou qu’il soit un monologue intérieur. Ce sont ces monologues qui nous livrent les secrets des tensions et des conflits entre personnages dans une société codifiée où la parole est contrôlée, ils nous donnent accès aux doutes de Paul, aux réflexions de Leto II, ou encore aux explications de Liet Kynes sur l’écologie de Dune. En ce sens Dune possède une qualité théâtrale, au sens classique du terme. Arrakis est un théâtre. Si l’univers est vaste, l’action se déroule presque entièrement sur le sable du désert qui couvre la planète. Une scène aux dimensions finalement réduites.

La figure du héros

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Illustration de John Schoenherr

Il y a un autre caractère essentiel qu’Aristote attribue à la tragédie et à l’épopée grecque, c’est la catharsis, le soulagement des passions. Sam Reader écrit dans son article que, comme dans la fantasy, le héros devient suffisamment puissant pour vaincre les grotesques vilains et que l’histoire finit mieux qu’elle n’a commencé. C’est ce qui pourrait sembler en apparence : la bataille finale qui se conclut par le renversement de l’empereur et la disparition de la maison Harkonnen a un réel effet cathartique sur le lecteur. Sauf qu’Herbert rompt le pacte et c’est précisément là que Dune devient intéressant. C’est sans doute le point d’incompréhension le plus important en qui concerne Dune : Paul Atréides n’est pas un héros. Frank Herbert l’a volontairement construit ainsi afin de lui attirer la sympathie du lecteur, mais c’est pour mieux le démolir par la suite. John W. Campbell, qui avait publié Dune en feuilleton sous le nom Dune World dans la revue Analog entre 1963 et 1964, a rejeté Le Messie de Dune parce qu’Herbert détruisait la figure du héros alors qu’elle est pour lui essentielle (Herbert avance une autre explication, j’y reviendrai par la suite). Le lecteur sait ce qu’il advient dans les dernières pages de Dune et dans le premier chapitre du Messie de Dune : après le renversement de l’empire et douze années de Jihad, les Fremen ont répandu le sang à travers tout l’univers. Muad’Dib est le nom qui causa 61 milliards de morts. Paul est le souverain incontesté d’un empire autoritaire, presque un dieu menant un peuple fanatisé. Il se compare lui-même à Gengis Kahn et Hitler. La catharsis a fait long feu, place à l’horreur crue de la réalité. Accordons toutefois à Sam Reader de reconnaître que, de ce point de vue, Herbert tord les codes.

Frank Herbert avait initialement pensé Dune comme une trilogie constituée des trois romans Dune, Le Messie de Dune et Les Enfants de Dune. Il l’a souvent expliqué et répété par la suite, son propos a toujours été de dénoncer la figure du héros, du leader charismatique, du messie qui mène les hommes à la folie meurtrière. S’inspirant de l’épopée grecque pour donner plus d’impact à son propos, Frank Herbert en détourne les mécanismes. Ce faisant, il tend un piège à son lecteur qui se laisse emporter par la forme en apparence classique du récit jusqu’à ce qu’Herbert ne le renverse.

Le système politique

Sam Reader écrit encore que Frank Herbert s’inspire fortement de la fantasy puisqu’il décrit un système féodal alors que la science-fiction privilégie habituellement les fédérations ou les gouvernements mondiaux. C’est négliger le fait que bien souvent dans le space opera le système politique en place est un empire féodal. L’empire galactique est même un trope incontournable du genre dont le premier exemple est la Périphérie dans le cycle Fondation d’Isaac Asimov qui s’est inspiré de l’empire romain. Les exemples ne manquent pas, et il y a une raison à cela, c’est que dans un univers où l’humanité est dispersée sur de longues distances dans la galaxie, le système féodal a l’avantage d’être fortement décentralisé, et en général assez belliqueux ce qui promet de belles histoires. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle Frank Herbert a utilisé ce système politique. Comme il l’explique dans le long entretien accordé chez lui en 1969 à Willis E. McNelly, le système féodal est en fait un système tribal dans lequel se réfugie systématiquement l’humanité lorsqu’elle est soumise à une forte pression. Il note par ailleurs que toute compagnie privée fonctionne comme un système féodal. L’organisation de l’empire galactique repose sur le commerce aux mains de monopoles commerciaux qui se sont établis avec l’éparpillement de l’humanité dans la galaxie quand celle-ci a dû quitter la Terre devenue inhabitable. Là encore, c’est un trope qu’on retrouve dans de nombreuses œuvres de science-fiction. Il ne s’agit chez Herbert non pas d’un retour vers le passé mais bien d’une projection vers un avenir possible, aussi peu enviable soit-il. C’est une dystopie, une figure classique de la science-fiction.

Partie II : science-fiction !

Dune se déroule dans un futur lointain, éloigné de nous de plus de 23000 ans. Dans la construction de l’œuvre, dans les thématiques abordées, dans le propos d’Herbert, il est essentiel que cela soit ainsi. Dune est une histoire du futur, et n’est pas transposable à une autre époque que la sienne. Dune parle d’évolution humaine, politique, sociale et technologique que des millénaires sont nécessaires à produire. Dune est un roman de fiction scientifique qui fait appel à de nombreuses disciplines comme la biologie, avec la génétique et l’écologie, la psychologie, la physique, la planétologie, l’astrophysique… Il ne s’agit pas de hard-SF, et Frank Herbert extrapole beaucoup et explique peu, mais il livre des pistes et reste toujours du côté rationnel des choses.

La géographie du Dunivers

Dune se déroule dans notre univers et repose sur des données précises. La géographie de l’empire nous est connue. Le système solaire a d’abord été colonisé, un astéroïde a frappé la planète Terre et le gouvernement humain s’est réfugié sur Cérès, avant que la grande dispersion ne commence et que l’humanité ne colonise un ensemble de planètes qui sont toutes à une relative proximité de la Terre des origines, dans notre coin de la Voie Lactée.

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Illustration de John Schoenherr

La planète Arrakis – Dune – est l’une des plus éloignées. Elle est la troisième planète autour de l’étoile Canopus (α Carinae) dans la constellation de la Carène, qui appartient à l’ensemble plus grand du Navire d’Argo. Canopus est la seconde étoile la plus brillante du ciel, visible uniquement depuis l’hémisphère Sud. Elle porte le nom du pilote du navire qui transporta Ménélas lors de la troisième guerre de Troie (à nouveau un clin d’œil à la mythologie grecque et à l’origine de la famille Atréides). Canopus se trouve à 310 années-lumière de la Terre. Si elle est si brillante -15000 fois plus que le Soleil – c’est qu’il s’agit d’une étoile supergéante qui n’appartient pas à la séquence principale. Ce qui pose un problème : les supergéantes de ce type ont des durées de vie relativement courtes, quelques dizaines de millions d’années. C’est suffisant pour que des planètes se forment mais sans doute pas pour que la vie s’y développe. De fait, il n’existe pas de forme de vie native de Dune. Dune a été colonisée, et tout ce qui y vit, faune et flore, a été importé, y compris les fameux vers géants qui ont transformé la planète.

Caladan, la planète mère de la maison Atréides, est beaucoup plus proche de la Terre. Elle orbite Delta Pavonis qui appartient à la constellation du Paon situé à seulement 20 années-lumière de chez nous. Giedi Prime, la planète de la maison Harkonnen, est aussi à 20 années-lumière. Elle orbite autour de 36 Ophiuchi B qui est l’une des composantes d’un système d’étoiles triple. Toutes les planètes décrites dans le cycle d’Herbert sont ainsi inscrites dans une géographie stellaire connue et se trouvent à des distances relativement proches de la Terre (si on admet que 300 années-lumière est une distance proche comparée à la taille de la Voie Lactée, environ 100 000 années-lumière).

La technologie dans Dune

Lorsqu’on parle de science-fiction, on imagine généralement des technologies avancées. On définit d’ailleurs parfois la science-fiction comme l’anticipation des conséquences sociales de l’apparition de nouvelles technologies. Or, s’il y a un fait dans Dune qui trouble souvent les lecteurs comme Sam Reader, c’est que la technologie semble très limitée, voire inexistante, alors que des pouvoirs extraordinaires qu’on peut facilement rapprocher de la magie sont présents à foison. Et donc : fantasy ! Il s’agit là encore d’une interprétation erronée. Frank Herbert a eu cette idée géniale d’explorer une branche de l’avenir autre que celle plus habituelle en science-fiction faite de machines et de robots. Alors que nombre d’auteurs de science-fiction de nos jours tentent d’imaginer un avenir avec des intelligences artificielles, un avenir post-singularité technologique, en 1963 Herbert se projetait plus loin encore, il imaginait l’après, la singularité humaine. L’élément historique fondateur de l’univers de Dune est le Jihad Butlérien qui a interdit les machines pensantes, c’est-à-dire les ordinateurs, intelligences artificielles, et robots conscients. Les conséquences pour l’humanité sont résumées à Paul par la Révérende Mère du Bene Gesserit Gaius Helen Mohiam : « le Jihad Butlérien a forcé l’esprit humain à se développer ». Et cette nécessité vient du fait que la civilisation a été technologique à un moment de son histoire.

Très rapidement après le Jihad Butlérien, des écoles se développent pour former des humains à prendre le relais des machines. 10 000 ans plus tard il reste principalement: le Bene Gesserit, réservé aux femmes et dédié à la politique et aux développements des facultés psychologiques, le Bene Tleilax, qui a la maîtrise de la génétique, les mentats, stratèges appelés ordinateurs humains, les Ixiens, spécialisés dans la conception de technologies avancées, les médecins de l’école Suk, et les navigateurs de la Guilde, dont l’apprentissage est dédié aux mathématiques pures.

Pourquoi les navigateurs de la Guilde apprennent-ils les mathématiques pures ? Spoutnik a volé en 1957, Yuri Gagarine en 1961. La Lune attendra 1969 mais les difficultés du voyage spatial sont connues lorsqu’Herbert écrit Dune. Sans machine, il est impossible de voyager dans l’espace et encore moins d’y établir une diaspora humaine. Il existe à la NASA un métier dont l’intitulé est Deep Space Navigator. Ces personnes formées à la mécanique orbitale ont la charge de calculer les trajectoires des sondes et vaisseaux envoyés dans l’espace. Ces calculs sont complexes et des ordinateurs puissants sont utilisés. Rappelons toutefois que Katherine Johnson et ses collègues ont calculé et vérifié à la main les trajectoires des missions Mercury et Apollo dans les années 60.

Dans la culture de l’empire de Dune, il est dit que les navigateurs ont le pouvoir de prescience, amplifié par un usage abondant d’épice, et perçoivent le chemin le plus sûr pour voyager entre les étoiles dans les replis de l’espace. C’est une manière très romantique de décrire les choses mais Herbert est clair sur le sujet : ce sont des millénaires de formation aux mathématiques pures qui permettent aux navigateurs de piloter les vaisseaux spatiaux de la Guilde. Les voyageurs de la Guilde ne « replient » pas l’espace grâce à des facultés mentales extraordinaires comme il est dit dans l’adaptation cinématographique de Dune de David Lynch. Le voyage plus rapide que la vitesse de la lumière est rendu possible par une technologie très brièvement décrite dans le cycle : les propulseurs Holtzman. Cette technologie repose sur une déformation de l’espace-temps par manipulation de la gravité. Elle est aussi à la base des boucliers qui protègent contre le projectile rapide, ou des suspenseurs qui permettent au Baron Harkonnen de déplacer sa masse importante. Plus tard dans le cycle, les Ixiens inventeront une technologie pour remplacer les navigateurs de la Guilde. Sans prescience.

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Illustration de John Schoenherr

Les technologies ne sont pas absentes de l’univers de Dune. On sait qu’il y a de nombreuses machines sur Ix, que le Bene Tleilax possède des cuves Axolotl dans lesquels ils fabriquent des clones – les gholas-, etc. Mais elles sont souvent protégées sous le sceau du secret, entourées d’une aura de mystère entretenu par le tabou du Jihad Butlérien.

Si vous lisez l’anglais et qu’une revue complète des sciences dans Dune vous intéresse, je vous recommande la lecture du livre The science of Dune (référence ci-dessous).

Les pouvoirs psi

Il n’y a pas de « pouvoirs psi » dans Dune. Il y a des facultés mentales acquises lors de longues années d’apprentissage et de conditionnement dans des écoles spécialisées depuis des millénaires. Parmi les capacités les plus marquantes se trouvent les pouvoirs des sœurs du Bene Gesserit qui semblent lire les esprits et pouvoir les manipuler avec la Voix. Mais les Bene Gesserit ne lisent pas dans les esprits, elles observent les réactions physiques de leur interlocuteur, elles sont fines psychologues et utilisent à leur avantage toutes les failles qu’elles décèlent. La Voix n’a rien de miraculeux. Lorsqu’on lui faisait remarquer qu’il s’agissait là d’un pouvoir extraordinaire que de manipuler autrui avec sa voix, Herbert répondait : « mais vous le faites vous-même tous les jours, et c’est un pouvoir bien maîtrisé par les hommes politiques. »

Et puis il y a la prescience. Pouvoir au centre des intrigues, accessible à certains grâce à l’usage de l’épice gériatrique, comme les navigateurs de la Guilde, et bien sûr de manière suprême par Paul lorsqu’il devient le Kwisatz Haderach, cet être que l’ordre des Bene Gesserit tente de créer depuis des milliers d’années par sélection génétique. Là encore, Herbert donne des pistes d’interprétation rationnelle de cette faculté de percevoir l’avenir. Paul ne voit pas l’avenir. Bien que ses visions soient d’une clarté exceptionnelle, il voit des possibilités, des chemins de probabilités, il perçoit le temps comme un vaste océan. Herbert introduit même des notions de physique quantique quand il fait dire à Paul qu’il perçoit la forme des fonctions d’onde. Paul ne prédit pas l’avenir, il calcule les probabilités au sens quantique du terme. D’ailleurs ce pouvoir de prescience est limité, pour Paul comme pour les navigateurs. Dès lors qu’il existe trop de variables, ils rencontrent un nexus, et la vision devient floue. Est-il possible de prédire l’avenir ? Oui, nous le faisons tous lorsqu’on nous envoie une balle. On sait prédire la trajectoire et l’attraper sans même y réfléchir. Ce n’est pas inné, c’est acquis. Avec de l’entrainement et beaucoup de travail, les batteurs de baseball sont même capables d’accomplir l’impossible : prédire en moins de 150 ms la trajectoire d’une balle lancée à 150 km/h et la frapper avec le bon angle pour l’envoyer dans les gradins. Home run !

Bien sûr, les capacités de Paul Muad’Dib sont un peu plus développées que ça. Et l’épice aide. Mais si le rôle de l’épice est primordial, il est aussi fortement exagéré. Ce qui permet à Paul d’acquérir cette faculté est avant tout sa formation, à la fois de Bene Gesserit par sa mère, et de Mentat par Thufir Hawat. Comme pour les navigateurs, c’est son conditionnement qui le prépare à entrevoir les chemins de probabilités. L’absorption d’épice n’est qu’une aide chimique.

Et à nouveau, cette faculté de prédiction absolue, Herbert la détruit par la suite. Il dira même que c’est la raison pour laquelle John W. Campbell a refusé de publier Le Messie de Dune dans les pages d’Analog, justement parce qu’il tue l’idée même de pouvoir prédire l’avenir, ce qui était une idée fixe de Campbell. Paul devient incapable de voir l’avenir, mais se retrouve piégé dans des visions qui l’enferment et lui nient tout libre arbitre. Il sombre dans la malédiction du prophète, et devient l’aveugle condamné à errer dans le désert.

L’épice

Sam Reader se trompe encore lorsqu’il écrit dans son article que l’épice est extraordinaire car elle donne des pouvoirs à toute personne qui en absorbe. Non, en fait beaucoup de personnes absorbent de l’épice, notamment les Fremen, et ça ne leur fait rien du tout. Seuls ceux qui ont reçu une longue formation, un conditionnement, tirent pleinement les bénéfices de son usage (au-delà de ses vertus gériatriques). L’épice agit avant tout comme un psychotrope qui permet à la pensée de se focaliser et à l’esprit de fonctionner plus rapidement. De nombreuses personnes dans le monde ont recours à une drogue psychoactive qui permet à leurs neurones de ne pas plier face à la complexité des opérations intellectuelles requises par leur activité quotidienne. Cette drogue s’appelle le café. On pourrait dresser une longue liste de drogues utilisées dans le monde pour leurs effets sur l’esprit : depuis le café ou la nicotine, jusqu’à l’ayahuasca utilisé par les shamans d’Amazonie. Cette dernière ressemble d’ailleurs beaucoup à l’épice. Tout d’abord il faut une préparation physique de plusieurs jours avant de l’absorber car elle agit comme un poison et provoque des nausées et des vomissements. C’est une version douce de l’eau de la vie que les Bene Gesserit doivent transformer pour ne pas mourir en l’absorbant. Mais une fois les premiers effets désagréables passés, les shamans ont des visions qui leur permettent de communiquer avec les ancêtres (mémoire générationnelle) et de lire l’avenir.

La religion dans Dune

Il me faut finir en parlant brièvement de la religion dans Dune puisqu’il s’agit d’un aspect essentiel de l’histoire et que Sam Reader en fait un argument pour défendre l’inspiration fantasy du roman. La fantasy a du point de vue des religions une approche mythique que Dune n’a pas. Dans Dune la religion est une construction politique destinée à manipuler les hommes. Le livre sacré, la bible catholique orange, est une construction réalisée à partir des religions anciennes qui date du Jihad Butlérien. La prophétie du Lisan Al Gaib, « la voix venue d’ailleurs »,  qui permet à Paul de se faire accepter parmi les Fremen et de lever des armées de fanatiques, est le produit de la Missionaria Protectiva, un programme d’endoctrinement mis en place depuis des millénaires à travers tout l’univers par les Bene Gesserit afin de manipuler les masses et préparer un terrain favorable à leurs actions. Y compris sur Dune, les mythes et les prophéties ne sont que le produit de la Missionaria Protectiva. Avec Herbert on pourrait détourner la troisième loi de Clarke pour écrire : « toute manipulation culturelle suffisamment avancée est indiscernable de la religion ». Pour la religion comme pour le reste, Herbert démonte les mécanismes en jeu de manière scientifique et ne laisse la place à aucun doute, aucune croyance naïve. Le seul jeu est le pouvoir.

Pour finir, j’emprunterai les mots de Claude Ecken qui dans son excellent article « Livre de sable : mosaïques de Dune » paru dans le numéro 63 de Bifrost consacré à Frank Herbert écrivait : « Il n’y a pas plus de magie dans le cycle qu’il n’y eut de dieu sur Arrakis. »

En conclusion :

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman très riche, bien sûr, et les arguments dans un sens comme dans l’autre ne tariront pas. Mais en ce qui me concerne, Dune est un roman de science-fiction.


Quelques sources pour aller plus loin :



Catégories :Autour de Dune, Cycles

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27 réponses

  1. Wow, immense merci pour cet article, c’est hyper éclairant sur ce débat ! 🙂

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  2. C’est pour ca que j’ai aimé, c’es de la Science Fiction ! lol

    Très sympa l’article. 😉

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  3. J’ai toujours su que c’était de la SF ! Merci pour cette confirmation (et pour cet impressionnant travail) !

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  4. Ton article a pour mérite (entre autres 😉 ) de bien montrer à quel point « Dune » est l’oeuvre d’un cerveau profondément matérialiste. Il est difficile, une fois la dernière page tournée, de persister à lire le texte herbertien comme s’il relevait de la fantasy… et à ce titre, les avis hétérodoxes en ce sens me semblent relever le plus souvent du troll.

    Je pense que l’une des raisons pour lesquelles Campbell ne prisait guère « Dune’s Messiah » pourrait être la nature de l’élément qui obscurcit la vision probabiliste de Paul : ce fameux Tarot de Dune qui doit tant à celui de Marseille et auquel les nouveaux fidèles de Muad’dib attribuent un pouvoir de divination. Le tir des cartes ne relevant que du hasard et son interprétation par la subjectivité du joueur, comment s’étonner que l’irrationnel introduit dans l’équation vienne gauchir la prescience de Paul dans la mesure où celle-ci dépend de sa propre logique Mentat…

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  5. Très bel article, très stimulant et intéressant.

    Merci.

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  6. Je me joins aux autres afin d’exprimer mon grand intérêt pour ton excellent article et t’en remercier. Je n’ai (encore) jamais lu Dune, certainement à cause du gros morceau qu’il représente et de tous les débats qu’il suscite. Le film arrivant, il serait bon pourtant que je m’y mette.

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  7. Un très bel article !

    Je n’ai toujours pas réussi à me lancer de cette lecture même si j’ai tous les tomes dans ma bibliothèque ; mais je me souviens avoir eu une discussion sur ce sujet quand ma comparse de blog Judith a écrit un article dessus, et avait justement des difficultés à déterminer si c’était de la SF ou de la fantasy (je vais d’ailleurs lui filer le lien de cet article, qui va lui plaire à coup sûr 🙂

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  8. ah! mais tu m’a convaincue. Ce n’était pas difficile avec les films et séries vus, je pensais déjà que Dune était un roman de SF. Je t’avoue que je me suis posée la question sur un flirt avec la fantasy avant de l’éloigner.
    Je te rejoins également sur les systèmes féodaux TRES nombreux dans les cycles ou histoires du futur en SF. C’est un point qui m’a toujours interpellée, et quand je n’en croise pas un dans les pages d’une récit SF, cela fait « oho ». 😉

    Excellent article, pour moi un de tes meilleurs, ta passion pour Dune est transparente.

    Note bis : lire Dune!!!!!

    PS : j’ai tenté la lecture vers mes 13 ou 14 ans, et je n’avais pas du tout aimé, je ne l’avais pas terminé. Aussi, ai-je toujours eu une appréhension, un frein à entamer sa lecture. Avec le temps qui passe, cette résistance s’est doublés de la crainte de l’être pas « à la hauteur » de ce classique, car je suis régulièrement déçue par les fameux romans de référence (dernièrement Neuromancien).

    Note à soi : LIRE DUNE!!!

    Aimé par 1 personne

    • La première fois que j’ai lu Dune, j’avais 12 ou 13 ans. J’avais adoré mais je ne me souviens pas de ce que j’avais compris à l’époque. Je sais juste que c’est le côté « magique » pourtant qui m’avait séduit. J’ai compris plus tard, à l’occasion de relectures de quoi il en retournait vraiment. Et j’ai encore plus adoré.

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  9. Bonjour,

    Excellent article sur Dune, je rejoins totalement votre analyse. Considérer Dune comme relevant de la fantasy épique mérite le buch… une vigoureuse réprimande^^ !!

    Et un bravo pour la qualité de ton blog que je consulte régulièrement même si c’est la 1ere fois que je m’exprime.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. DELEUZE ET DUNE: éloge de la divergence | Xeno Swarm
  2. Dune : les premières photos prouvent que Villeneuve a compris cette œuvre écologique et futuriste
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