Sleep and the soul – Greg Egan

Avec Sleep and the Soul, texte publié dans le numéro de septembre/octobre 2021 de la revue Asimov’s Science Fiction, Greg Egan s’essaye à l’histoire alternative. C’est un choix qui peut surprendre de la part d’un auteur que l’on surnomme le pape de la hard-SF et qui, à partir du début des années 90, a brillamment exploré les futurs technologiques, exposant ses lecteurs aux théories scientifiques les plus avancées, dans des avenirs proches ou lointains. À la lecture de cette courte novella, force est de constater que c’est bien du Egan et que, s’il s’éloigne de ses horizons habituels, il reste fidèle à ses préoccupations du moment. Est-ce une réussite pour autant ?

Sleep and the Soul se déroule dans l’Amérique des années 50. Mille huit cent cinquante. Ce monde est semblable à celui qu’on connait. Certains des personnages qui l’habitent sont inscrits dans notre histoire : Egan fait appel à des figures historiques comme c’est souvent le cas dans les récits uchroniques. Dans ce monde, toutefois, le sommeil n’existe pas, ou correspond à une condition physique rare et quelque peu effrayante, associé au monde animal. À ceux qui n’ont pas d’âme. L’humain, lui, ne dort pas. Partant d’un postulat radical, et comme à son habitude, Egan en tire des conclusions logiques sur la société humaine lorsqu’un incident vient perturber les croyances communes.

Jesse Sloss est blessé sur un chantier et perd connaissance. Trois jours plus tard, il se réveille dans son cercueil. Réussissant miraculeusement à s’extraire de sa tombe (comptez sur Egan pour vous raconter en détail comment s’y prendre dans ce cas-là, on sait jamais, ça peut être utile…), il est rejeté par ses parents qui le déclarent possédé du démon. Comprenant que dans son monde où le sommeil n’existe pas, la perte de connaissance est associée à la perte de l’âme, donc à une perte d’humanité, Jesse fuit et s’installe à New York sous un autre nom. Mais son histoire le rattrape. Il doit bientôt choisir entre se faire lyncher par une population superstitieuse et prompte à la violence, devenir une bête de foire, ou prendre les choses en main. C’est ce qu’il fera avec l’aide d’un médecin de New York et d’un dentiste du Massachusetts du nom de Morton. Ce dernier a récemment découvert les effets anesthésiant de l’éther, alors connu sous le nom de letheon. Les trois hommes se lancent dans un circuit de conférences à travers les Etats-Unis (comme cela se faisait souvent à l’époque) pour tenter de changer les mentalités.

Cet aspect de l’histoire permet à Greg Egan d’exposer les mérites de la méthode scientifique face à l’obscurantisme, ce qui est son cheval de bataille depuis toujours. L’histoire de Jesse Sloss acquiert une autre dimension, lorsque dans sa propre fuite il croise le chemin de Joshua, un esclave fugitif tentant de rejoindre le Canada. Le récit se déroule juste après l’adoption aux Etats-Unis du Fugitive Slave Act en 1850 qui obligeait les états abolitionnistes du nord à restituer les esclaves fugitifs à leurs propriétaires du sud. Joshua lui raconte qu’il a souvent vu des esclaves terrassés par la fatigue s’endormir plusieurs heures et se relever comme si de rien n’était. Ce qui prouve, aux yeux des esclavagistes, leur condition animale. La convergence de leurs situations amènera Jesse à s’engager. On retrouve là un autre combat de l’auteur australien qui a abandonné momentanément l’écriture pour se consacrer à l’aide aux réfugiés au début des années 2000.

L’œuvre de Greg Egan s’organise en différentes branches. J’aime en distinguer trois. Celle qui relève purement de la hard-SF et qui peut se dérouler dans un futur proche (la plupart des nouvelles qu’on trouve dans les recueils Axiomatique, Radieux et Océanique, mais aussi des romans tels que IsolationL’énigme de l’univers, ou Téranésie) ou dans un futur éloigné (IncandescenceSchild’s LadderDiaspora). La seconde est celle dans laquelle Egan s’intéresse à des problématiques humaines plus contemporaines, comme le sort des réfugiés ou le climat, avec ou sans allégorie (Zendegi, Cérès et VestaPerihelion Summer). Enfin, la troisième est la branche des mondes alternatifs dans laquelle Egan imagine des univers avec des lois physiques différentes (La série Orthogonale, Dichronauts, Phoresis). Toute proportion gardée, Sleep and the Soul appartient à la branche des mondes imaginaires, à ceci près qu’Egan n’y invoque pas une physique différente, mais une biologie humaine différente. La démarche intellectuelle reste la même : « Que se passerait-il si… »

La principale qualité de Sleep and the Soul repose à mon sens sur une peinture réaliste de l’Amérique des années 1850, y compris dans la confrontation avec le postulat d’une réalité alternative. Le récit reste crédible à chaque virgule. De plus, avec le croisement des thématiques, Greg Egan propose un texte qui a le mérite de se positionner d’un point de vue humain et social. Je reste toutefois sur le sentiment d’un manque d’ambition. L’idée de confronter, dans une société superstitieuse, l’existence de l’âme à celle de la conscience est amusante mais elle n’a rien d’original. Est-ce un débat qui nous occupe encore en 2022 ? On notera d’ailleurs qu’Egan prend soin de poser la question dans un passé imaginaire, dans un futur proche elle ne tiendrait pas (Peter Watts est déjà passé par là, ainsi que Greg Egan lui-même). L’auteur qui a envoyé des êtres dématérialisés explorer les 16 dimensions de l’espace dans Diaspora a du mal à m’émerveiller avec ce récit alternatif d’une Amérique bigote. On pourra y lire une métaphore de notre époque, me direz vous, mais cela me semble bien en deçà des attentes qu’on peut avoir envers un auteur de l’envergure de Greg Egan.

PS : je reparlerai prochainement sur ce blog de la thématique des croyances face à la médecine avec le roman Mary Toft ou La reine des lapins de Dexter Palmer, autrement plus réussi.


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