American Elsewhere – Robert Jackson Bennett

American ElsewhereAmerican Elsewhere est un roman cinématographique. American Elsewhere, c’est le cauchemar lovecraftien de Stephen King filmé pour moitié par Quentin Tarantino et pour l’autre par David Lynch. American Elsewhere, c’est vous au volant d’un V8 surchargé traversant pied au plancher un putain de bled dans le sud des états-unis, filant droit vers la dernière frontière de cet univers, et vous vous dites en regardant le gros calibre posé sur le siège passager que tout va bien se passer, tout va bien se passer, tout va bien se passer. Mais l’univers a une opinion différente.

Initialement publié en 2013 aux Etats-Unis, il a été traduit en français par Laurent Philibert-Caillat et fait partie des trois romans sélectionnés pour ouvrir fin septembre 2018 la nouvelle collection imaginaire dirigée par Gilles Dumay chez Albin Michel. Si on connait un peu la saveur des écrits de ce dernier, Gilles pas Albin, on ne s’étonnera pas de trouver ce titre dans sa collection.

Mona Bright est une ancienne flic. Depuis qu’elle a perdu son enfant dans un accident de voiture et quitté la police, Mona erre sans point d’attache véritable sur les routes du Texas. Un beau jour, elle hérite d’une Dodge Charger de 1969 de son père. Pas l’affreux veau qui se traîne de nos jours sur les autoroutes de Floride et ne ressemble plus à rien, non la vraie, celle avec les calandres carrées, General Lee quoi ! Ainsi que d’une maison au Nouveau Mexique ayant appartenu à sa mère et dont elle ignorait jusqu’ici l’existence.

Wink. Un patelin perdu et oublié qui n’existe sur aucune carte tellement l’univers entier se fout complètement de ce trou. Wink, 1243 habitants. C’est en tout cas ce qu’annonce le panneau à l’entrée de la ville lorsque Mona la trouve enfin. Wink est une de ces bourgades où le temps s’est arrêté un dimanche ensoleillé dans une Amérique figée dans son grand rêve collectif de bonheur immaculé et éternel.  Mona s’installe, fait connaissance avec ses voisins, et se surprend à rêver d’une existence paisible.

Pendant des années, Mme Benjamin avait fait tout son possible pour que l’horreur n’atteigne pas Wink. C’était par la seule grâce de ses efforts que Wink se tenait à l’abri du passage du temps : la ville avait réussi à atteindre 1983 sans qu’on puisse deviner qu’elle avait quitté 1969.

Mais contrairement à Mona, le lecteur a lu le premier chapitre délicieusement tarantinesque du livre. Il sait que sous son apparente quiétude, Wink tient plus d’une sorte de Twin Peaks lynchien qui se serait posée à l’ombre d’une mesa dans le désert du Nouveau Mexique plutôt qu’à la frontière canadienne. Wink a même, au-delà de ses limites territoriales, son propre One-Eyed Jack tenu par une bande de malfrats dont l’existence et les interventions vont au cours du roman apporter des moments de comédie acide bienvenus. Le rideau des illusions va rapidement se déchirer pour Mona, notamment en raison des comportements pour le moins étranges des habitants et des multiples règles à ne transgresser sous aucun prétexte dans la ville. La nuit, on ne sort pas de chez soi à Wink. Mona tentera d’obtenir des informations sur sa mère, quand bien même à Wink personne ne se souvient de son passage trente ans auparavant. Elle découvrira que sa mère était l’une des scientifiques travaillant dans les locaux du laboratoire Coburn sur la mesa, laboratoire créé en 1968 par le docteur Richard Coburn, planchant sur des projets gouvernementaux secrets, jusqu’à sa fermeture en 1983 au moment où une violente tempête a ravagé une partie de la ville.

Et puis, à peu près au milieu du livre, Mona commence à comprendre ce qui se trame à Wink, et le roman bascule dans l’horreur.

Le roman de Robert Jackson Bennett est violent, parfois gore (attention, âmes sensibles), plonge avec délectation dans l’horreur, mais il offre aussi des pages impitoyablement drôles et caustiques. Il est écrit à la manière d’un page turner et s’organise en successions de chapitres courts, emplis d’action et de révélations, sur un rythme tendu dès la toute première page. Jamais le rythme ne faiblit,  et va même lentement crescendo jusqu’à une scène finale tout en démesure. C’est aussi un roman incroyablement précis où chaque détail revient vous hanter, suivant le principe du fusil de Tchekov. Roman de science-fiction mêlant fantastique et justifications vaguement scientifiques, il s’inspire beaucoup (beaucoup) de Stephen King pour la forme et Lovecraft pour le fond du décor. Mais c’est aussi un roman qui s’amuse de l’Amérique insouciante des années soixante et de ce qui en reste, et pilonne le rêve américain à grands coups d’horreurs cosmiques.

American Elsewhere propose une lecture absolument jouissive, mais qui possède aussi des défauts. Parmi ceux-ci, je citerai quelques facilités scénaristiques, un peu voyantes, pour que tout se passe bien, ou plutôt que tout se passe mal. Certes, il y a des justifications, mais bon. On pourrait aussi dire que la grande révélation qui arrive vers la fin du livre n’en est pas vraiment une car on l’a devinée depuis un bon moment déjà, et ceci est la conséquence du fait que Bennett explique trop. Il aurait très bien pu laisser des zones d’ombre. Malgré le rythme soutenu, le roman aurait aussi gagné à être dégraissé. Quelques pages inutiles en moins lui auraient fait gagner en efficacité et renforcé le choc.

Au final, American Elsewhere est indéniablement un livre qui va ouvrir la collection Albin Michel Imaginaire à grands coups de pied dans la porte. Après l’avoir criblée de balles.


D’autres avis sur la blogosphère : Just A Word, celui d’Apophis, au Pays des Cave Trolls, Le chien critique, l’Ours Inculte, Le monde d’Elhyandra.


Titre : American Elsewhere
Auteur : Robert Jackson Bennett
Publication : 26 Septembre 2018 chez Albin Michel Imaginaire
Langue : français
Traduction : Laurent Philibert-Caillat
Nombre de pages : 784
Format : papier et ebook



Catégories :Romans

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29 réponses

  1. Excellente critique ! (General Lee, toute mon enfance !). Je l’attaque après la lecture en cours (Mage de bataille), mais grâce à toi, je sais que je vais me régaler. De toute façon, si c’est seulement à moitié aussi bon que Foundryside (et je pense qu’en fait, c’est largement meilleur), ça doit être énorme. Merci pour ta chronique !

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  2. Stephen King + Lovecraft, ça a l’air d’être une très bonne combinaison, surtout s’il y a du gore en prime.
    Belle chronique en tout cas.

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  3. Merde, j’essaye de me souvenir pourquoi j’ai pas demandé celui-ci en SP mais maintenant j’ai envie…

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  4. Aha! je n’ai pas fais cette erreur!

    Quelle conclusion style Far West!

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    • « En tout cas il y a longtemps que je ne m’étais pas éclaté autant en lisant un bouquin. La dernière fois, c’était Summerland de Rajaniemi. »
      Aaaargh !
      Ta cruauté n’a aucune limite… Puisses-tu finir dans un amplificateur de douleurs pour les treize mille ans à venir.

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  5. J’aime beaucoup aussi ta phrase de conclusion, très bien trouvée!
    Il me tarde de le lire. 🙂

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  6. Je suis curieuse de voir si ça peut me plaire.
    A la base je n’aime pas trop King et tout les romans d’ambiances du genre (trop lent pour moi, je m’ennuie en fait quand j’essaye d’en lire un) mais j’ai lu de nombreux livres d’urban fantasy qui finalement n’était pas si éloignés que ça de ce que tu nous décrit la (dans le genre Amérique profonde, gore, violence, à la limite du fantastique …) qui m’ont pas mal plu.

    Du coup je pense que ta chronique va me pousser à le prendre pour voir 🙂

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  7. Même si King m’indiffère et l’autre m’horripile, ce roman me fait de l’oeil depuis quelques temps. Ton avis me donne envie d’y plonger de suite, ce que je vais de ce pas.

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  8. Nickel, Lovecraft + King + Gore, je sais que je peux passer mon tour sans remord. =X

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  9. Waouh j’ai encore plus hâte de le lire, je le commence ce week-end

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