
Dans cette chronique, j’aimerais vous faire découvrir un roman singulier : un classique aujourd’hui méconnu, mais dont l’influence sur la science-fiction est immense. D’Arthur C. Clarke à Vernor Vinge, nombreux sont les auteurs qui ont reconnu leur dette envers Olaf Stapledon. Or ce livre extraordinaire a été écrit… par un philosophe, en 1937.
William Olaf Stapledon (1886-1950) est un philosophe anglais dont le premier roman de science-fiction paraît en 1930. Last and First Men raconte rien de moins que l’histoire de l’humanité sur deux milliards d’années. À partir d’Homo sapiens, Stapledon imagine l’évolution de notre espèce à travers dix-huit humanités successives. Une telle ambition n’avait tout simplement aucun équivalent à l’époque. Il y développe déjà des thèmes qui deviendront centraux dans la SF moderne : le transhumanisme, l’ingénierie génétique ou encore la terraformation.
Mais c’est Star Maker, publié en 1937, que je voudrais évoquer aujourd’hui. Stapledon y élargit encore son horizon : après l’histoire de l’humanité, il entreprend celle de la vie dans l’univers tout entier. L’ampleur des perspectives qu’il ouvre dépasse presque tout ce qui s’était écrit auparavant.
Je classe volontiers Star Maker parmi les premiers grands romans de hard SF, tant Stapledon impressionne par la rigueur scientifique de son imagination. Bien sûr, il écrit avec les connaissances des années 1930, mais il en dépasse constamment les limites. Arthur C. Clarke considérait Star Maker comme l’un des meilleurs romans de science-fiction jamais écrits. Brian W. Aldiss, dans la préface de l’édition SF Masterworks que j’ai lue, le place parmi les œuvres majeures du genre. Jorge Luis Borges, dans l’avant-propos de l’édition française de 1966, parle quant à lui d’un roman « prodigieux ». Aldiss le résume enfin comme un « mythe, poème en prose, vision », situé à des années-lumière de nos habitudes de lecture. Si je souhaitais présenter ce classique aujourd’hui, c’est aussi parce que j’y vois l’ancêtre direct de certaines poésies de hard SF que j’ai récemment chroniquées sur ce blog : The Server and the Dragon d’Hannu Rajaniemi dans Engineering Infinity, Kindred de Peter Watts dans Infinity’s End, ou encore Cosmic Spring de Ken Liu.
Il faut cependant savoir, avant d’ouvrir ce livre, qu’il s’agit d’une œuvre profondément atypique. Vous n’y trouverez ni personnages auxquels s’attacher, ni intrigue menée par des rebondissements, ni suspense au sens traditionnel. Star Maker est avant tout une immense rêverie philosophique sur l’univers, son évolution, sa nature et son origine.

Par une nuit étoilée, le narrateur contemple le ciel et prend soudain conscience de l’insignifiance de son existence — y compris de son bonheur conjugal, pourtant réel à l’échelle humaine. Cette révélation provoque une sorte de transe : il quitte son corps et s’élance vers les étoiles.
Il ne s’agit pas d’un voyage en vaisseau spatial, mais d’une exploration spirituelle du cosmos. D’abord saisi par le vertige du vide interstellaire, par l’absence presque totale de vie dans la galaxie, il envisage de revenir sur Terre. Puis il affronte cette angoisse métaphysique de la solitude et poursuit son errance.
Il découvre alors une première planète habitée, dont les habitants ressemblent étonnamment aux humains tout en demeurant profondément étrangers. De monde en monde, il rencontre des formes de vie toujours plus étranges, plus complexes, plus vastes, que Stapledon décrit avec une inventivité stupéfiante.
Le roman contient notamment la première description de ce que nous appelons aujourd’hui une sphère de Dyson. Freeman Dyson lui-même reconnaissait explicitement que l’idée venait de Stapledon et estimait que l’expression « sphère de Stapledon » aurait été plus juste. Mais l’auteur ne s’arrête pas là : il imagine des intelligences collectives à l’échelle des étoiles, des nébuleuses, puis du cosmos lui-même. Il entrevoit même des univers multiples, anticipant de plusieurs décennies certaines idées qui seront plus tard associées à Hugh Everett.
Le voyage culmine enfin dans la rencontre avec le créateur de l’univers, le Star Maker, le Créateur d’étoiles. Nous sommes très loin du Dieu des religions monothéistes. Stapledon imagine plutôt un architecte cosmique presque indifférent, qui expérimente, crée, détruit et recommence sans se soucier des souffrances ni des joies des créatures issues de ses œuvres. Une figure fascinante, à la fois créatrice et profondément amorale. C. S. Lewis, fervent apologiste du christianisme, alla jusqu’à qualifier Star Maker de « pure dévotion au diable ». Voilà une recommandation involontaire qui, à elle seule, devrait éveiller votre curiosité.
J’ai lu ce texte dans sa version originale anglaise. Il a existé trois éditions françaises : chez Planète en 1966, chez Rencontre en 1970 et chez Néo en 1979. Elles sont malheureusement devenues très difficiles à trouver, et le lecteur intéressé devra sans doute se tourner vers une édition anglophone.
Comme je le disais en introduction, Star Maker est un classique paradoxal : un livre immense, d’une influence considérable, mais largement oublié du public francophone. Au regard de ce qu’il a apporté à toute une tradition de la science-fiction, il mériterait largement qu’un éditeur français le remette aujourd’hui en circulation. Son entrée dans la collection SF Masterworks de Gollancz dès 1999 montre bien qu’il appartient au panthéon du genre. Reste à espérer qu’il retrouve un jour la place qu’il mérite aussi dans les bibliothèques françaises.
Olaf Stapledon a été admis dans le Hall of Fame de la science fiction en 2014.
PS : une nouvelle édition de Créateur d’étoiles est sortie en juin 2002 chez Les Moutons électriques, sous une nouvelle traduction de Leo Dhayer.

PS2 : la traduction de Léo Dhayer ayant été victime collatéral des déboires des Moutons électriques, une nouvelle édition de cette traduction paraitra chez Le Bélial’ en septembre 2026, dans la colelction Archives du futur.

Titre : Star Maker
Auteur : Olaf Stapledon
Edition originale : 1937
Langue : anglais
Nombre de pages : 288 dans l’édition SF Masterworks
Format : papier et ebook
C’est clair, le classique des classiques, excellente initiative de remettre ce livre en avant ! (sinon, la couverture de l’édition SF Masterworks déchire !).
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« Le classique des classiques ». La formule est très juste.
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Il n’est donc plus trouvable en français depuis 40 ans… C’est un peu abusé je trouve
Très bonne initiative, sinon ! 🙂
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A ma connaissance, non. Vu le calibre du bouquin, c’est en effet dommage.
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Merci pour la découverte, c’est étonnant et épatant.
Et si une réédition doit avoir lieu, je vote pour la couverture originale. =P
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Oui, j’aime la couverture originale aussi. Elle a un côté suranné assez charmant.
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Je lis à l’instant votre article et tant de gens se désolent… Pour ceux qui viendront un jour peut etre: Réédition francaise 2022 – Les Moutons électriques
Créateur d’étoiles Olaf Stapledon
Superbe blog découvert l’année dernière
Un GRAND merci
M
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Merci du rappel, et du compliment. Je vais ajouter la référence à la nouvelle édition en fin d’article !
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