L’Amalgame [2/2] : Incandescence – Greg Egan

71AqDW9XRDLDans l’article précédent, je vous présentais l’Amalgame, cet univers de space opera très éloigné dans le futur que l’auteur de hard-SF australien Greg Egan a parcouru le temps de trois nouvelles et d’un roman. Si vous n’avez pas lu cet article d’introduction, je vous invite à le faire car il vous sera plus facile de comprendre ce billet consacré au roman Incandescence. L’Amalgame est une méta-civilisation qui regroupe la majorité des espèces intelligentes habitant le disque extérieur de la Voie Lactée. Nous sommes un million d’années dans le futur et l’existence est post-biologique. Les êtres sont digitalisés et réincorporés à loisir, sauvegardés, et donc en pratique immortels. La galaxie est grande et les voyages sont longs, vitesse de la lumière oblige, d’autant qu’il faut contourner le noyau galactique occupé par les Aloofs qui refusent tout contact. Dans la nouvelle Riding the crocodile, Leila et Jasim ont été les premiers à traverser le territoire des Aloofs, en hackant leur réseau de communication. Incandescence débute 300 000 ans plus tard et suit deux arcs narratifs distincts dans l’espace et le temps, s’alternant de chapitre en chapitre.

Rakesh et Parantham

« Are you a child of DNA ? »

Les choses ont peu changé depuis l’époque de Leila et Jasim. L’Amalgame évolue au ralenti, en partie parce que tout a déjà été découvert et qu’il faut plus de 50 000 ans pour qu’une nouvelle fasse le tour de l’Amalgame. Les traversées du centre galactique restent rares et donnent une petite réputation de Daredevil à ceux qui l’entreprennent. Non pas que les Aloofs se soient jamais montrés belliqueux, mais il est difficile de faire pleinement confiance à quelqu’un avec qui on n’a strictement aucun contact. Comme d’autres, Rakesh traine son ennui éternel en quête de sens, d’une nouveauté, de quelque chose qui ne soit pas déjà vu et revu mille fois.  L’occasion va se présenter sous la forme d’une rencontre fortuite (?). Un voyageur a traversé le centre galactique et en rapporte une information pour le moins surprenante : un bout de roche contenant de l’ADN y a été trouvé. Rakesh appartient à la branche humaine, une de ces lignées à acide désoxyribonucléique, un enfant de l’ADN. Ce n’est pas rare dans le disque galactique, la panspermie est passée par là. D’ailleurs, on a depuis longtemps identifié toutes les espèces et planètes où de l’ADN a un jour déplié son hélice. La nouvelle de la découverte en territoire Aloofs est la preuve que la panspermie a pénétré le centre galactique et que quelque part il existe ou a existé une espèce inconnue à base d’ADN. Rakesh et son amie Parantham vont se lancer à sa recherche, avec l’aide technologique des Aloofs. Une fois sur place, des choix moraux vont se présenter à eux.

Roi et Zak

« Do you ever wonder why we climb up to the Null Line from the garm and sard quarters, Zak asked, but down to it from the shomal and junub ? »

Roi habite un monde confiné qu’elle connait sous le nom de Splinter (l’écharde). Elle n’est pas humaine mais appartient à une espèce intelligente insectoïde. Elle travaille  dans les cultures qui nourrissent les siens. Sa société est bien réglée, tout le monde participe en équipe aux tâches collectives et personne ne se pose de questions sur les origines, le pourquoi du comment, sans même parler du sens de la vie. L’espèce de Roi n’a de fait aucune connaissance, et aucune curiosité, du monde qui l’entoure. Imaginez quelques milliers de cafards(1) enfermés dans une roche creuse, occupés à faire pousser des champignons pour se nourrir. Un jour Roi rencontre Zak qui s’interroge sur l’origine du poids dans leur monde. Le Splinter est traversé en son centre par une zone où l’on ne pèse rien. Par contre, le poids augmente quand on s’éloigne de cet axe et varie différemment en fonction de la direction vers laquelle on se déplace. A partir d’une simple observation, Zak a l’intuition géniale que le poids est la différence entre le mouvement préféré et le mouvement subi. De là, Zak et Roi vont se lancer dans différentes expériences, réalisées avec des moyens simples (des fils, des pierres, des tuyaux) pour observer le mouvement des corps à proximité de la ligne centrale du Splinter. Ce qu’ils vont faire est ni plus ni moins que découvrir la mécanique galiléenne, puis newtonienne, pour finir par approcher la relativité générale. Ce faisant, ils vont aussi découvrir que leur monde est en danger.

Fais-moi mal, Johnny

Incandescence n’est pas un roman facile. Greg Egan a la réputation, justifiée, de ne pas être un auteur facile, mais son œuvre couvre un large spectre allant de la novella que le lecteur novice en science-fiction pourra apprécier (Cérès et Vesta ou Uncanny Valley par exemple), aux recueils de nouvelles qui demanderont un peu plus de nerf mais fascineront tout amateur de bonne SF (Axiomatique, Radieux, Océanique), et aux romans à vous envoyer Wolfgang Pauli pleurer chez Carl G. Jung (Schild’s ladder). Incandescence se situe plutôt du côté de Schild’s ladder que de Cérès et Vesta, en cela que le sujet du livre, le personnage principal, est la relativité générale. Dans son article The Big Idea : Greg Egan, John Scalzi prête pour ambition à Incandescence de montrer qu’une civilisation préindustrielle, étant données des conditions particulières, pourrait démontrer la relativité générale sans avoir recours à aucune technologie avancée. Ces conditions particulières, nécessaires pour que les observations soient possibles, sont celles dans lesquelles évolue le Splinter.

On va découvrir grâce aux recherches effectuées par Rakesh et Parantham que les cafards(2) sont les survivants d’un cataclysme cosmique à bord d’un radeau en perdition, qui ont tout oublié de leurs origines. On raccroche les wagons et on retombe sur le thème des arches générationnelles dont je parlais récemment ici et . La quête de Rakesh va ainsi fournir un éclairage extérieur et expliquer une situation qui est inconnue de Zak et Roi. La difficulté du roman vient du fait que les chapitres consacrés à ces deux derniers sont entièrement tournés vers leurs recherches mathématiques. La démonstration est bluffante et Greg Egan relève le défi (pour les amateurs, le détail des mathématiques est donné sur le site de l’auteur). Mais, en se focalisant sur la science et en faisant passer les personnages au second plan, Egan perd des lecteurs.

De fait, Incandescence a donné lieu à un échange assez vif entre Adam Roberts et Greg Egan. Le premier est professeur de littérature anglaise, critique et lui-même auteur de science-fiction. Il a publié dans le magazine Strange Horizons une critique assez dure du roman. Greg Egan lui a répondu tout aussi sèchement sur son blog. Nous avons là deux visions irréconciliables de la science-fiction. Adam Roberts estime que la science-fiction a pour objet le ressenti de l’humain face à un développement technologique ou une altérité, mais que la science on s’en fout un peu. Greg Egan considère que la science est un sujet en soi. De son point de vue, 99% des livres de SF s’adressent aux personnes qui n’ont que peu d’intérêt pour les sciences. Il choisit de contribuer au 1% restant, à prendre ou à laisser.

Sans avoir la prétention de m’immiscer dans ce débat entre deux auteurs reconnus de SF, mon point de vue est intermédiaire. Diaspora, que je tiens comme le chef-d’œuvre de Greg Egan, et un chef d’œuvre de SF, est du point de vue des sciences plus complexe qu’Incandescence. Mais il est aussi bien plus équilibré et propose une histoire qui embarque émotionnellement les lecteurs (enfin, pas tous). Schild’s Ladder dans son genre brutal et sans concession est aussi une très grande réussite bien qu’il soit totalement inaccessible à la plupart des lecteurs. Incandescence est accessible, mais je le trouve nettement moins satisfaisant. Le roman aborde de très nombreuses thématiques sociales, morales, politiques, mais qui sont pour la plupart traitées en quelques lignes. On en ressent une certaine frustration car Greg Egan a des choses à dire sur ces sujets. Là comme ailleurs, il ne tombe pas dans la pensée facile. La reconstruction de la relativité est fabuleuse, si on s’y intéresse, mais comme on sait dès le départ où cela va nous mener, le récit réserve peu de surprises. Il convoque un certain sense of wonder, notamment lorsqu’on comprend l’objet qu’orbite le Splinter et ce qui en découle, mais ce sentiment est amenuisé par le fait qu’il est difficile de connecter avec les cafards(3) qui eux se montrent, dans leur ignorance de l’univers, insensibles à ce type d’émotions. Il faut dire qu’ils cherchent avant tout à sauver leur carapace. Une part d’insatisfaction provient aussi du fait que les deux arcs narratifs ne se rejoignent que tangentiellement. Oui, il y a un lien, mais il est indirect car il y a un twist à ce qu’on pensait voir venir. Le même roman, allégé au niveau des discussions mathématiques, recentré sur l’évolution des personnages, et s’autorisant une collision des arcs narratifs aurait préfiguré le Children of Time d’Adrian Tchaikovsky. Vous voyez le truc ? Enfin, la conclusion n’offre pas plus de facilité au lecteur. Jusqu’à la fin, Greg Egan ne lâche rien.

Conclusion lapidaire mais presque

Avec Incandescence, Greg Egan nous emmène au centre de la galaxie et nous offre l’occasion d’assister à des processus cosmiques à l’inquiétante étrangeté, mais non moins réels et documentés. Le sujet du roman est la théorie de la relativité générale dont il arrive à nous expliquer avec les mains les fondements mathématiques, sans aucune équation, par le récit de leur découverte telle qu’elle pourrait être faite par une civilisation préindustrielle si elle se trouvait plongée au coeur de ses conséquences les plus extrêmes. C’est un livre séduisant si vous êtes curieux des sciences, moins si ce qui vous intéresse dans un roman est l’humain. En cela, il est frustrant car on se dit qu’à moindres frais, il aurait pu donner plus puisque les thématiques sont présentes mais trop rapidement survolées. Il en reste que je trouve l’univers de l’Amalgame très intéressant et s’il prenait l’envie à l’auteur d’y retourner, j’en serais ravi.


Notes :

(1) Ce ne sont pas des cafards.

(2) Toujours pas.

(3) Bon, si vraiment vous insistez.


Titre : Incandescence
Auteur : Greg Egan
Publication : 15 Mai 2018 chez Gollancz
Nombre de pages : 304
Support : papier et ebook



Catégories :Cycles, Romans

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14 réponses

  1. Dommage, pas pour moi, c’est des trucs auxquels j’essaie de capter quelque chose, la relativité tout ça, mais si y’a pas un minimum qui m’entraîne et si c’est trop obscur, pas la peine.
    J’ai Zandegi d’Egan à lire, tu le situerais comment ?

    J'aime

  2. J’ai comme l’impression que je ne le lirai pas 😉
    (Merci pour le lien !)

    Aimé par 1 personne

  3. Ce ne sont pas des *cafards* !
    Des crabes à la rigueur.
    Des crustacés.
    Enfin, des gens, quoi 😉
    Blague à part, j’aime beaucoup l’univers de l’Amalgame. “Riding the Crocodile” m’a ravi et si je n’ai pas trouvé le même enchantement élégiaque dans “Gloire” et “Hot Rock”, ce sont deux novellas plaisantes. Quant à “Incandescence”, je l’ai trouvé plus satisfaisant que “Schild’s Ladder”, trop hermétique à mon goût. Les deux arcs m’ont plu : ceux qui veulent comprendre et apprécier la beauté qui en découle ; ceux qui veulent comprendre car, comme souvent chez Egan, c’est tout simplement une nécessité vitale.

    Aimé par 1 personne

  4. ça me sidère toujours cette idée (pourtant parfaitement réelle, du moins en France et en 2019) que dans un genre qui s’appelle science-fiction, la science, on s’en fout un peu, et que 99% des bouquins de SF s’adressent à des gens qui n’ont aucun intérêt pour la science. D’abord, cela me semble faire un raccourci dangereux en assimilant toute la SF à sa branche Soft (et l’ensemble du lectorat de SF à celui de la Soft-SF) ; ensuite, cela me semble nier les origines du genre, qui sont intimement liées à la science, surtout en France ; enfin, cela me semble partir de ce postulat que tout lecteur de SF (ou disons 99%) lit ce genre pour son aspect politique / idéologique / sociétal, ce qui, là encore, est faux. On pourrait d’ailleurs s’interroger sur les raisons de l’effondrement des ventes de SF en France ces 25 dernières années : peut-être que si la Hard SF, ou disons, pour nuancer, la SF non-Soft remontait en puissance, un certain lectorat re/commencerait à en lire plus volontiers.

    Aimé par 1 personne

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