Un classique : Rendez-vous avec Rama – Arthur C. Clarke

Un article publié le 15 décembre 2021 sur le site The Hollywood Reporter, et repris un peu partout depuis, a annoncé l’intention de Denis Villeneuve de se lancer, une fois qu’il en aura fini avec Dune, dans une adaptation cinématographique du roman de Sir Arthur C. Clarke, Rendez-vous avec Rama. Il n’en fallait pas plus pour réveiller mes tendances opportunistes et m’inviter à proposer aux lecteurs de l’épaule d’Orion (je sais qu’ils existent, comme David Vincent, je les ai vus) un article sur ce roman que je considère être le chef-d’œuvre de l’auteur britannique. Arthur C. Clarke est l’un des plus célèbres auteurs de science-fiction, dont le nom est associé à ceux d’Isaac Asimov et Robert A. Heinlein pour former le trio nommé « The Big Three » qui domina le genre en nombre de ventes et de prix récoltés des années 60 aux années 80. Ces trois auteurs ont en commun, en plus d’avoir été amis, le fait d’avoir marqué durablement la science-fiction au point d’avoir tous les trois des prix à leur nom, ainsi que des astéroïdes. En outre, ils se sont tous les trois illustrés dans le domaine de la hard-SF, sous genre privilégié s’il en est sur les pages de ce blog.

Dès les premières pages de Rendez-vous avec Rama, il ne fera aucun doute pour le lecteur que c’est bien de hard-SF dont il s’agit. Le roman en est même l’un des plus brillants représentants. Vous entrez ici dans un territoire où les idées constituent à la fois le socle et la flèche de l’œuvre. Ainsi, si pour vous la littérature n’a pour objet que le tour de plume et l’effet de style, changez de crèmerie. Quand bien même il écrivait mieux que, disons Isaac Asimov, Arthur C. Clarke ne s’illustre pas par une plume volubile et son style est factuel, quasi journalistique. Rendez-vous avec Rama est presque totalement dénué de vocabulaire pouvant se rapporter au domaine des sentiments ou de la psychologie des personnages. L’émotion que l’on ressentira à travers ces pages est ailleurs, dans ce sense of wonder tant invoqué par les lecteurs de SF. Il faudra aimer la science. (Si ce n’est pas le cas, je me demande bien pourquoi vous lisez de la science-fiction.)

Rendez-vous avec Rama est un roman d’exploration scientifique. Publié au début des années 70, en 1973 plus précisément, il observe le plus strict respect des connaissances scientifiques de l’époque et, même encore aujourd’hui, ne montre de ce point de vue pas le moindre défaut. En cela, et contrairement à beaucoup d’autres, c’est un roman qui a magnifiquement bien vieilli et pourrait être écrit à l’identique en 2021, à ceci près que peu d’auteurs en sont capables ou s’intéressent suffisamment à l’aspect scientifique des choses pour le faire. C’est aussi un roman qui a posé de nombreuses bases et créé de nombreux tropes repris depuis par d’innombrables auteurs de SF. Rendez-vous avec Rama est en soi un condensé de science-fiction, autant pour les hommages qu’il fait à ses prédécesseurs que pour les idées qu’il laisse à ses descendants. Et des idées majeures, il en délivre plusieurs par page.

Nous sommes en 2131. L’humanité a conquis quelques-unes des planètes et lunes du système solaire : la Terre, bien sûr, mais aussi la Lune, Mars, Mercure, Ganymède, Titan et Triton.  Un objet de grande taille est repéré au-delà de l’orbite de Jupiter par le système Spaceguard créé en 2077, après la chute d’un astéroïde dévastateur sur Terre, pour avertir de la présence d’objets potentiellement dangereux. Sa trajectoire et sa vitesse, près de 100 000 km/h, révèle rapidement qu’il ne s’agit pas d’un astéroïde lié au soleil mais d’un corps interstellaire n’appartenant pas à notre système. Dénommé Rama, il s’avère être d’une taille exceptionnelle et a la forme d’un cylindre de 50 km de long et de 20 km de diamètre. Une première sonde automatique est envoyée vers Rama. Celle-ci s’en approche suffisamment pour le photographier et montre qu’il s’agit d’un cylindre parfait, à l’évidence artificiel. Un deuxième vaisseau, comptant cette fois-ci un équipage d’une vingtaine de personnes, reçoit pour mission de se poser sur Rama et si possible de l’explorer. C’est ce qu’elles vont faire, réalisant là le premier contact avec un objet d’origine extra-terrestre. À l’intérieur du cylindre creux, les membres de l’équipage vont découvrir un monde artificiel. Mais, surprise, il n’y a personne à la maison. Leur temps est compté, et ils n’ont que quelques semaines pour explorer Rama avant qu’il ne fasse le tour du soleil et ne s’éloigne à nouveau.

Comme je le disais, Rendez-vous avec Rama est un roman d’exploration scientifique, et le nom du vaisseau, Endeavour, fait référence au navire du capitaine James Cook. Le roman fait le récit de l’exploration du monde intérieur de Rama, et des efforts de l’humanité face à l’inconnu pour tenter d’en faire sens. L’équipage, et le lecteur avec lui, va aller de découverte en découverte, comprenant petit à petit le fonctionnement de Rama, sans pour autant lever complètement le mystère de ses origines ou de ses concepteurs. Arthur C. Clarke émet des hypothèses, lance des pistes, mais laisse au lecteur le loisir de faire travailler son imagination. Ce que dit Rendez-vous avec Rama, de manière caractéristiquement clarkienne, c’est l’émotion devant la découverte et l’humilité devant l’inconnu et le plus grand que soi. En cela, Rendez-vous avec Rama se rapproche beaucoup de 2001, l’Odyssée de l’espace.

Lorsqu’on parle de Rendez-vous avec Rama, il faut évidemment parler d’un trope important de la science-fiction qui est le Big Dumb Object. (Pour en savoir plus à ce sujet, vous pouvez lire cet article tiré du défunt Cafard Cosmique et repris sur le site Justaword.) Un Big Dumb Object est littéralement « un grand truc stupide » : un objet impressionnant par sa taille et dont personne ne sait exactement, au moins initialement, à quoi il sert. Arthur C. Clarke n’en est pas l’inventeur. Pour cela, on peut remonter à un autre classique, le roman Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon (qui lui aussi propose 20 idées nouvelles par page). Olaf Stapledon est en effet le véritable inventeur de ce que l’on nomme désormais une sphère de Dyson du nom du physicien Freeman Dyson qui a formalisé l’idée en 1960. D’autres auteurs ont avant Clarke invoqué des Big Dumb Object, mais Rendez-vous avec Rama est indéniablement le roman qui l’a popularisé et en a fait un trope de la SF. Celui-ci n’a pas fini d’être repris et réutilisé, jusqu’à très récemment, pour le pire (The Last Astronaut de David Wellington) ou pour le meilleur (Sur la route d’Aldébaran d’Adrian Tchaikovsky).

Rendez-vous avec Rama présente l’archétype de l’habitat spatial qu’on nomme aujourd’hui le cylindre O’Neill, du nom du physicien Gerard K. O’Neill qui l’a proposé dans un article publié en… 1974, un an après la publication du roman d’Arthur C. Clarke. Il s’agit d’un cylindre fermé, retenant une atmosphère, et dont la rotation produit par effet centrifuge une gravité sur la paroi interne. Et c’est là qu’Arthur C. Clarke fait très fort. Il imagine, de manière scientifiquement correcte, tous les effets qui vont se produire dans un tel habitat. L’équipage de l’Endeavour vont progressivement en faire la découverte, à leurs risques et périls. Cela va de la distorsion des mouvements par force de Coriolis aux changements brutaux de climat lorsque le cylindre va se réchauffer en s’approchant du soleil. Les cylindres O’Neill ont connu, de même que les Big Dumb Object, un grand succès en SF. Vous en trouvez un peu partout, depuis Hyperion de Dan Simmons, dans le cycle L’étoile de Pandore de Peter F. Hamilton, jusque dans le film Interstellar de Christopher Nolan (2014).

Mais il n’y a pas que la science-fiction que Rendez-vous avec Rama a inspirée. Le projet Spaceguard de détection des astéroïdes potentiellement dangereux existe. Il a été voté par le congrès américain en 1992 qui a mandaté la NASA pour l’initier. La passage dans notre système de l’astéroïde Oumuamua en 2008, l’a évidemment fait comparer à Rama, et nombreux sont ceux, y compris parmi les scientifiques, qui ont cru voir là la preuve de l’existence d’une autre vie intelligente quelque part dans l’univers. Ce ne sont là que quelques exemples mais, comme dit plus haut, Rendez-vous avec Rama regorge d’idées novatrices.

Page après page, ce roman éblouit. Le tour de force réalisé par Arthur C. Clarke est de faire des conditions physiques à l’intérieur de Rama l’objet même de l’aventure romanesque vécue par ses explorateurs. À grand renfort de science. L’auteur y démontre, encore une fois, sa foi en la science et en l’humanité. Comme il est habituel dans ses écrits, il n’y a pas de méchants dans Rendez-vous avec Rama, et même ceux qui pourraient le devenir, prennent soin d’y mettre les formes et de prévenir à l’avance de leurs intentions. Il y a un côté solaire et toujours optimiste dans les écrits d’Arthur C. Clarke. Certains lecteurs reprocheront à ce roman sa fin ouverte, le mystère restant quasiment intact, quand bien même de nombreuses découvertes sont faites, sur la nature et les intentions des concepteurs de Rama. Mais c’est là tout le propos de Clarke : l’humilité face à l’inconnu, et la place de l’homme face aux mystères de l’univers. D’autres lui reprocheront son côté contemplatif. Il en va de la nature même de l’exploration scientifique. Pour en revenir à la première ligne de cet article, les films de Denis Villeneuve étant souvent décriés comme étant trop contemplatifs, on se dit qu’il a là à sa disposition un matériau particulièrement adapté à sa conception du cinéma : intelligent, grandiose, et immobile.

Rendez-vous avec Rama a remporté les prix Hugo, Locus, Nebula, John W. Campbell, Jupiter, British Science Fiction, etc. (Intentionnellement, je n’ai pas parlé de ses suites, coécrites avec Gentry Lee.)


  • Titre : Rendez-vous avec Rama
  • Auteur : Arthur C. Clarke
  • Première édition VO : juin 1973, Gollancz
  • Première édition VF : mars 1983, Robert Laffont, coll. Ailleurs et demain
  • Dernière édition VF : mars 2008, J’ai lu, coll. Science-Fiction
  • Traduction : Didier Pemerle
  • Nombre de pages : 256
  • Format : papier

9 réflexions sur “Un classique : Rendez-vous avec Rama – Arthur C. Clarke

  1. Je l’ai lu (ainsi que ses suites), j’avais aimé mais je ne me souviens plus de grand chose. J’avais justement peur que ce soit un peu trop vieilli. Mais d’après ce que tu dis, ca se retenterai bien.

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    1. Je suis en train de lire en ce moment, j’en suis à la moitié du livre, il ne s’y passe pas grand chose, c’est très descriptif. L’image valant parfois mille mots, en 45 min ya moyen d’avoir raconté une bonne partie du livre. Je me demande si ce sera pas un mix des livres suivants du coup.

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  2. Je viens de finir le roman. Mon compagnon de passage de 2021 à 2022. Beaucoup apprécier l’aventure au coeur de ce monde. Il se trouve que par le pur des hasards, je relisais en même moment le livre d’Einstein sur ses deux théories de la relativité (je conjugue toujours un livre SF et un livre de science! Moi à la différence des Raméens je fais tout par deux), le télescopage entre les deux livres sur le principe d’équivalence est juste jouissif. Merci du conseil de livre.

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  3. Je l’ai lu, sur votre conseil, et j’ai vraiment beaucoup aimé. J’avais dans l’esprit, en le lisant, la description du cylindre O’Neill de Insterstellar ; j’aime beaucoup ce film, n’en déplaise à Franck Selsis ;-). Je vais lire d’autres romans de Arthur C. Clarke, hormis 2001, lu il y a fort longtemps. Je viens aussi de découvrir des nouvelles de Isaac Asimov, qui, même si elles sont un peu « datées », sont fort agréables à lire et dont certaines ne manquent pas d’humour.
    Merci pour vos conseils de lectures.

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