The Doors of Eden – Adrian Tchaikovsky

Adrian Tchaikovsky est un auteur de science-fiction et fantasy que j’apprécie particulièrement et dont j’attends avec enthousiasme chacune des publications. Un rapide coup d’œil sur l’index de ce site vous montrera quelques-unes de ses productions, celles que j’ai lues et chroniquées. Il y en a d’autres car l’écrivain anglais est productif, et j’ai déjà eu l’occasion de penser que, parfois, la qualité de ses œuvres pâtissait d’un rythme de publication élevé. Tous ses écrits ne se valent pas, mais les meilleurs sont de véritables perles. Ses deux livres les plus marquants sont à mon avis Children of Time, qui a remporté le prix Arthur C. Clarke, et sa suite Children of Ruin, qui a remporté le prix BSFA. Dans ces deux romans, Adrian Tchaikovsky imaginait la provolution, c’est-à-dire l’évolution artificielle, de deux espèces animales, et décrivait avec minutie le fonctionnement de ces sociétés une fois les bestioles arrivées à un niveau d’intelligence comparable à l’humain. Dans son dernier roman, The Doors of Eden, publié le 20 Août 2020, il reprend en quelque sorte cette idée en la portant à une tout autre échelle. Il n’est plus ici question de provolution mais d’évolution naturelle de différentes espèces sur des centaines de millions d’années… dans autant d’univers parallèles.

« The Findus dimension, where the frozen fish are. »

Le roman débute avec la disparition mystérieuse d’une jeune femme, Elsinore « Mal » Mallory, au cours d’une expédition dans la campagne anglaise avec sa compagne Lisa « Lee » Pryor. Les deux jeunes femmes sont passionnées de cryptozoologie et explorent inlassablement rumeurs et légendes urbaines à la recherche des monstres qui pullulent dans les ombres des vidéos granuleuses sur la plateforme YouTube. Lee revient seule et a les plus grandes difficultés à expliquer ce qu’il a bien pu advenir de Mal. Pour elle, Mal a tout bonnement glissé dans l’une des fissures de l’univers. Quatre ans plus tard, la célèbre mathématicienne Kay Amal Khan, née Khurram Amir Khan, est attaquée à son domicile par un trio de gros bras d’extrême droite qui voient d’un mauvais œil que Khurram ait changé de sexe pour devenir Kay. Ils n’en ressortent pas vivants. Kay elle-même est bien incapable d’expliquer à la police et aux agents du MI6 ce qu’il s’est passé dans son appartement. Ce même soir, Lee reçoit un appel de Mal qui est de retour à Londres.

The Doors of Eden débute comme un roman policier, dans une atmosphère proche des X-files. Il  alterne les points de vue entre protagonistes – Lee, Mal, Kay mais aussi les agents Julian et Alison du MI6, et d’autres – pour nous plonger dans une Angleterre livrée à des manifestations surnaturelles de plus en plus courantes. Rapidement, le roman glisse vers la portal fantasy, au fur et à mesure qu’il est révélé au lecteur l’existence d’univers parallèles qui entrent en collision avec le nôtre. Adrian Tchaikovsky cite abondamment les œuvres classiques du genre, tels que Les Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, qui inspire les titres des quatre parties du livre, ou encore Narnia de C.S. Lewis. Puis il s’inscrit définitivement dans la science-fiction alors que le récit prend de l’ampleur et se tourne vers l’univers. L’ascension et son horizon rappelleront inévitablement le Créateur d’étoiles d’Olaf Stapledon à ceux qui ont eu la chance de pouvoir le lire*.

Le chemin sur lequel Adrian Tchaikovsky embarque son lecteur est clairement balisé par des interludes glissés entre les chapitres du roman. Ces interventions sont l’œuvre d’une professeure de biologie de l’université de Californie, du nom de Ruth Emerson. Elle y décrit des lignes temporelles parallèles à la nôtre, dans lesquelles la Terre aurait divergé de notre récit historique à différentes époques reculées, de l’Ediacarien jusqu’au Pléistocène, et donné lieu à des évolutions de formes de vie biologique très éloignées de celles que l’on connait dans notre ligne temporelle. Ces formes de vie hypothétiques deviennent dans le récit d’Adrian Tchaikovsky non seulement possibles mais réelles et viennent une à une peupler le dramatis personae du roman.

L’exploration d’univers parallèles est un trope de la fantasy autant que de la science-fiction et les œuvres qui en font leur socle ne se comptent plus. La véritable originalité du roman de Tchaikovsky est d’ajouter à l’exploration horizontale une exploration verticale des mondes parallèles car The Doors of Eden nous plonge dans le temps autant que dans l’espace. Le récit convoque le vertige des milliards d’années qui construisent les univers et lorsque que ceux-ci entrent en contact géographique, c’est tout autant d’éons qui percutent l’Angleterre du XXIe siècle. La spécialité d’Adrian Tchaikovsky est la biologie. Sur cet aspect, le roman est parfaitement maîtrisé et l’on retrouve le goût de l’auteur pour cette forme de hard-SF qui caractérisait Children of Time et Children of Ruin. Jouant sur les titres des parties inspirés d’Alice de Lewis Carroll, il illustre les hypothèses évolutives dites de la reine rouge (The Red Queen Hypothesis) selon laquelle l’évolution permanente des espèces est rendue nécessaire par leur mise en compétition, et celle roi rouge (The Red Kind’s dream) selon laquelle elle est au contraire ralentie par leur collaboration.

Mais le roman montre aussi des faiblesses sur d’autres aspects. Il est difficile de faire des univers parallèles et de la cosmogonie le cœur de son propos sans parler un minimum de physique. Adrian Tchaikovsky utilise le personnage de Kay, une mathématicienne hors pair, tel un mage de fantasy et nous livre maladroitement un « ta gueule, c’est mathématique » comme seule explication des mécanismes d’effondrement du multivers. Les moyens invoqués relèvent la plupart du temps de la magie. Personnellement, je trouve que le « toute technologie avancée est indiscernable de la magie » a bien vécu et qu’on pourrait passer à autre chose. De la même manière, d’un tour de main, il évacue les questions de la communication inter-espèce, alors qu’il y avait là une formidable opportunité. D’autant que la science-fiction s’est déjà magistralement illustrée sur cette thématique (voir à ce sujet l’essai Comment parle un Alien de Frédéric Landragin). Et je ne vous parle pas des multiples Deus Ex Machina qui arbitrent le récit. En dehors de l’approche biologique, j’ai ainsi trouvé le roman frustrant sur les questions scientifiques, et l’ouvrage s’en trouve fragilisé. Ce roman aurait mérité d’être plus solide qu’il ne l’est. D’autant que l’auteur en était largement capable. Mais peut-être que là n’était pas son ambition.

En dehors des questions scientifiques, le roman fonctionne comme une vaste allégorie de ce qui agite notre monde actuel : la question de l’ouverture à l’autre. Adrian Tchaikovsky explore, à travers quelques individus sélectionnés pour ce qu’ils ont de symboliques – lesbiennes et transsexuels victimes de la violence de la société à leur égard, scientifiques et policiers, néonazis et espions au service de sa majesté, industriels véreux et jeunes altermondialistes – l’impact de la rencontre d’univers différents qui s’ouvrent les uns aux autres. Dans le roman, ils y sont forcés par la thermodynamique des multivers. Dans The Doors of Eden, la collision est inévitable et rien ne peut ne peut l’empêcher. Les protagonistes du récit feront tout pour tenter de sauver leurs univers, dans des tentatives désespérées qu’Adrian Tchaikovsky, très joueur, décrit dans la dernière partie du roman. Il nous offrira même une version extrême du Brexit, à l’échelle cosmique. Et si vous ne l’avait pas compris, il vous l’épelle : des étrangers viendront, quoi qu’il arrive, car leur univers meurt. Il faudra faire avec.

En conclusion, The Doors of Eden est un page turner scientifico-policier qui embarque son lecteur dans un voyage vertigineux, à la fois dans l’espace et le temps. Comme toujours, il y a beaucoup d’humour dans ces pages, et de nombreuse références à la littérature de genre et à la pop culture. Mais le roman est fragilisé par une approche un peu trop légère quant aux explications fournies pour que le récit fonctionne de manière suffisamment crédible. Il n’en reste pas moins une lecture recommandable pour son approche du trope des univers parallèles.

*Le roman de 1937 d’Olaf Stapledon n’est plus édité en France depuis 1979, mais Lionel Evrard a récemment annoncé qu’une nouvelle traduction pourrait voir le jour en 2021 aux éditions Flatland.


D’autres avis : Xenoswarm (en anglais), Gromovar, Reflets de mes lectures,


  • Titre : The Doors of Eden
  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Publication : 20 Août 2020 chez Tor
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 608
  • Format : papier et ebook


Catégories :Romans

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Rétroliens

  1. The doors of Eden de Adrian Tchaikovsky – Reflets de mes lectures

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