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Elder Race – Adrian Tchaikovsky

Lecteurs instruits que vous êtes, vous connaissez assurément les trois lois formulées par Arthur C. Clarke, et notamment la troisième, qui a particulièrement marqué le domaine de la science-fiction, et qui s’énonce ainsi : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » Adrian Tchaikovsky, auteur aussi prolifique que facétieux, en a fait un livre.

Aujourd’hui sort Elder Race, un court roman de 200 pages, dernière production en date de l’auteur britannique dont il faut concéder qu’il écrit et publie plus rapidement qu’il nous est possible de le lire. Pour le meilleur ou pour le pire. Adrian Tchaikovsky est un grand écrivain de l’imaginaire, aussi à l’aise dans l’espace de la science-fiction que dans les contrées de la fantasy. Un rapide coup d’œil sur l’index de ce site attestera du fait que je m’efforce, tant bien que mal, de suivre sa production pléthorique. Ses deux romans de science-fiction Dans la toile du temps et Dans les profondeurs du temps publiés chez Denoël, ou le court Sur la route d’Aldébaran qui sort ces jours-ci chez Le Bélial’, ou encore Guns of the Dawn en fantasy, témoignent du fait qu’il est capable du meilleur. Toutefois, la qualité de ses écrits est loin d’être constante, il y a du bon et du moins bon, et son rythme de production effréné n’y est pas étranger, il me semble. J’ai ainsi été quelque peu refroidi à la lecture des derniers romans de l’auteur. La série The Expert System’s Brother était décevante, quand One Day All this will be Yours  peinait à convaincre par son côté tarte à la crème malgré de très bonnes idées. Il était donc temps de se réconcilier avec Adrian Tchaikovsky à travers une lecture plaisante et Elder Race accomplit la tâche.

Lynesse est la quatrième fille de la Reine de Lannesite. Occupant une place insignifiante dans la hiérarchie royale, elle se montre indépendante et rebelle vis-à-vis du trône et se rêve un destin plus excitant que celui que son rang lui promet. Elle a comme modèle sa grand-mère qui, des décennies auparavant, a sauvé le royaume de son ennemi en faisant appel aux pouvoirs du sorcier Nyrgoth, dernier représentant d’une ancienne race, qui vit seul dans sa tour depuis des siècles dit-on. Lorsqu’un démon menace les terres voisines d’Ordwood, elle décide sans l’assentiment de sa mère d’aller trouver le sorcier pour qu’il les débarrasse du démon.

Nyr Illim Tevitch est un anthropologue de seconde classe, envoyé depuis la Terre il y a plusieurs siècles sur la planète Sophos 4 pour étudier le développement de la colonie humaine transplantée là depuis près de 2000 ans. La plupart de son temps, il est en suspension, laissant passer les générations. Lorsqu’il est réveillé, il observe la population locale sans jamais interférer comme l’y oblige les règles élémentaires de l’anthropologie. Mais voilà, cela fait trois cents ans qu’il n’a plus de contact avec la Terre, et il tend réinterpréter les règles, comme lorsqu’il est intervenu pour aider le royaume de Lannesite face à un voisin qui avait mis la main sur une ancienne technologie oubliée depuis la colonisation et l’avait transformé en arme. Le fond du problème est qu’un incroyable fossé technologique sépare Nyr des habitants de Sophos 4. Ces derniers sont retombés à un niveau pré-technologique, et ne sont de son point de vue que des barbares. Lui, est un transhumain, largement modifié, et équipée de technologies extrêmement avancées. Il dispose de moyen de survie, de défenses, et d’observation (notamment des satellites en orbite, ou des drones) qui aux yeux des descendants des colons passeraient… pour de la magie. Et voilà qu’un jour la petite fille de la reine qu’il a autrefois aidée vient frapper à sa porte en lui demandant son aide.

Elder Race fait le récit de la rencontre entre deux civilisations trop éloignées technologiquement pour qu’elles puissent interagir véritablement et se comprendre. Ainsi dit, il pourrait s’agir d’une histoire tout à fait banale. Mais Adrian Tchaikovsky utilise un ressort particulièrement ludique qui repose sur le langage. Lynesse et Nyr ne parlent par la même langue et quand bien même ce dernier l’a étudié, il n’en maîtrise pas les subtilités. Cela va du simple respect des règles de politesse au sens profond des mots. En effet, comment communiquer avec quelqu’un dont la langue ne connait pas la technologie et le vocabulaire qui va avec ? Ainsi, lorsque Nyr tente d’expliquer que la magie n’existe pas, et qu’il n’est pas sorcier, tout ce que Lynesse entend est : « Je ne suis pas un sorcier, je suis un sorcier, ou un sorcier tout au plus. » Adrian Tchaikovsky met à profit cette fracture linguistique pour délivrer deux récits de la même histoire : l’un est un récit de science-fiction du point de vue de Nyr, et l’autre est un récit de fantasy du point de vue de Lynesse. De quoi brouiller définitivement la frontière entre les genres en prouvant par la démonstration que seul le vocabulaire employé les sépare. Le principe atteint son apogée dans un chapitre central remarquable écrit en double colonne : sur la colonne de gauche, le discours de Nyr qui tente de révéler à Lynesse l’histoire de la colonisation de cette planète, et sur la colonne de droite le discours que Lynesse entend et qui ne fait que confirmer le récit mythologique qu’elle a appris enfant. Puis, Nyr sera amener à comprendre que derrière le langage « barbare » parfois se cachent des vérités que lui-même peine à saisir.

S’il n’atteint pas les hauts sommets parfois parcourus par Adrian Tchaikovsky, Elder Race est néanmoins une lecture très plaisante qui, en proposant deux versions d’un même récit, et quand bien même celui-ci reste finalement classique dans son scénario, se montre passionnant et ludique dans la démonstration métatextuelle de ce qui sépare ou lie les genres de l’imaginaire. Je ne vous ferais pas l’affront de vous dire qu’on peut aussi y lire une métaphore sur les relations entre les différentes cultures humaines. C’est habilement fait, écrit de façon très maitrisée (on n’en doutait pas un instant), et très drôle.


D’autres avis : Apophis (aussi enthousiaste que moi, si ce n’est plus)


  • Titre : Elder Race
  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Langue : anglais
  • Publication : 16 novembre 2021 chez Tor.com
  • Nombre de pages : 202
  • Format : papier et numérique

13 réflexions au sujet de “Elder Race – Adrian Tchaikovsky”

  1. J’en suis seulement au tiers, pour ma part, mais j’aime beaucoup également. Ce roman me rappelle Inversions de Iain M. Banks, en plus du texte de Gene Wolfe (Trip, Trap) explicitement cité comme source d’inspiration par Tchaikovsky.

    Aimé par 1 personne

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