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One Day All This Will Be Yours – Adrian Tchaikovsky

H.G. Wells se doute-t-il qu’il s’apprête à créer un genre à part entière lorsqu’il écrit La Machine à explorer le temps en 1895 ? Dans ce roman fondateur, un savant explorateur voyage vers l’avenir, en l’an 802 701, et découvre une Terre transformée en paradis dans lequel vit le peuple des Éloïs. Mais l’utopie, comme toujours, cache une face sombre. Le roman a inspiré nombre d’auteurs de science-fiction qui se sont emparés de l’idée pour en explorer les conséquences et les paradoxes.

Il est souvent dit de la science-fiction qu’elle ne parle jamais que du présent. C’est particulièrement vrai dans le cas des récits de voyage dans le temps qui caractérisent singulièrement leur époque. De multiples variations du thème vont ainsi être proposées alors que l’Histoire se met à dérailler et que la tentation de sa réécriture devient un acte imaginaire de raison face à la déraison du réel. À la suite de H.G. Wells, deux auteurs vont marquer le développement du genre alors que l’humanité se trouve en plein conflit mondial : Robert A. Heinlein avec la nouvelle Un self made man (By His Bootstraps, 1941) et René Barjavel avec le roman Le Voyageur imprudent (1944). Comme chez Wells, ces deux récits sont portés par des personnages principaux qui sont des scientifiques explorateurs du temps. Mais ils jouent tous deux sur la notion de paradoxe temporel. C’est dans Le Voyageur imprudent que René Barjavel formule le fameux paradoxe du grand-père, selon lequel si un imprudent voyageur du temps tue l’un de ses ancêtres, il est amené à disparaître. Chez Heinlein, le paradoxe se trouve plutôt du côté de la création. Il reprendra et développera cette idée en poussant le paradoxe dans ses derniers retranchements dans la nouvelle Vous les zombies (All you zombies, 1959).

La guerre froide fait suite à la seconde guerre mondiale, et la menace constante de conflit nucléaire, plonge le monde dans l’incertitude. La période est propice au développement de récits dans lesquels des organisations secrètes, gouvernementales ou privées, vont intervenir sur le temps afin de réguler l’histoire de l’humanité, en atténuer les maux, éviter les guerres. C’est l’idée qu’on trouve dans La Fin de l’éternité (The End of Eternity, 1955) d’Isaac Asimov qui imagine des gardiens du temps qui interviennent ponctuellement pour modifier certains événements historiques. De même chez Poul Anderson avec La Patrouille du temps (Time Patrol, 1955) qui en profite pour régler la question du paradoxe du grand-père en expliquant qu’à partir du moment où vous voyagez dans le temps, vous modifiez certes les liens de causalité mais celle-ci existe toujours. Au même moment, d’autres auteurs, comme Fritz Leiber dans le cycle de La Guerre des modifications (repris sous le titre La Guerre Uchronique pour une intégrale publiée chez Mnémos), imaginent au contraire que le temps sera le prochain champ de bataille.

Le vingtième siècle a passé et emporté avec lui la guerre froide, mais d’autres périls s’annoncent pour l’humanité. Le réchauffement thématique est devenu un thème récurrent en science-fiction et Alastair Reynolds l’invoquait dans le dispensable Permafrost (2019) pour justifier d’un voyage temporel vers le passé. Tom Sweterlitsch imaginait la fin du monde sous la forme d’un cataclysme cosmique dans le terrible Terminus (2018). Les préoccupations de l’époque marquent invariablement les récits de voyage dans le temps. Parallèlement, les auteurs de SF continuent de pousser plus loin les implications du voyage temporel. Ainsi, dans l’extraordinaire Palimpseste (2009), Charles Stross multiplient les trames, le temps est un champ de bataille et l’Histoire un parchemin sans cesse réécrit.

Tout ceci pour vous parler du dernier court roman de l’infatigable Adrian Tchaikovsky, One Day All This Will Be Yours, publié le 2 mars 2021 chez Solaris. La raison de cette longue introduction tient dans le fait qu’Adrian Tchaikovsky, comme c’est son habitude lorsqu’il s’attaque à un thème classique de la SF, reprend consciencieusement tout ce qui a été imaginé avant lui,  l’incorpore dans son œuvre, et va au-delà. C’est souvent là précisément son talent, ce qui fait de lui un auteur de science-fiction remarquable. On retrouve dans One Day…, tous les éléments dont je parlais ci-dessus, jusqu’à l’utopie des Éloïs de Wells. Notamment, Tchaikovsky reprend là où Stross s’était arrêté dans Palimpseste et en tire les conséquences.

Dans One Day…, le temps est devenu un champ de bataille et le voyage dans le temps est une arme. La plus terrible des armes. La découverte de la possibilité du voyage dans le temps et l’invention des machines qui permettent de le faire, inévitablement amènent les différents gouvernements du monde à en construire, puis à en interdire l’usage, puis à les utiliser. Bien sûr. C’est ainsi que débute la Guerre de la Causalité, sans qu’au départ personne ne s’en rende compte. Il suffit qu’un gouvernement crée une brigade de soldat du temps, spécialisée dans l’intervention ciblée et discrète pour éliminer un danger avant qu’il ne prenne forme, atténuer une tension avant qu’elle n’apparaisse, etc., pour que les autres gouvernements fassent de même. Nul ne sait qui a commencé, et d’ailleurs rapidement la question n’a plus de sens. Mais tôt ou tard le palimpseste est réécrit trop de fois et la trame craque jusqu’à ce que les liens de causalité disparaissent. D’où le nom de Guerre de la Causalité.  La conséquence est ni plus ni moins que l’Histoire est brisée, comme un vase jeté au sol. Mais ce n’est pas le pire. Le pire c’est l’invention de la bombe à Causalité…

Le narrateur est un ancien soldat du temps, qui a vécu la guerre de la Causalité et décidé d’y mettre un terme. À sa manière. Désormais, il vit solitaire à la fin du temps. Jusqu’à ce que se produise quelque chose qu’il n’avait pas prévu.

« Another perfect day at the end of the world”

Du point de vue des idées développées, des nouveautés introduites dans le domaine du voyage dans le temps, de la vision à grande échelle des paradoxes et des conséquences, One Day All of This Will Be Yours est un roman remarquable. Il y a même une scène époustouflante de sense of wonder dans laquelle Adrian Tchaikovsky décrit un paysage dans lequel une bombe à Causalité a été détonnée. L’idée est brillante ! Mais…

… car il y a un mais, ce roman m’a fait l’effet d’une sortie de piste. Le problème est qu’Adrian Tchaikovsky n’a pas voulu prendre son sujet complètement au sérieux. Il s’est clairement fait plaisir à l’écrire, à jouer avec son personnage principal, avec les nombreuses références qui émaillent le roman. Mais le choix de la narration sur le ton de l’humour m’a sorti de la gravité du propos. Non pas que l’humour me déplaise dans un récit de science-fiction, Charles Stross notamment a toujours beaucoup d’humour, y compris dans Palimpseste. Tchaikovsky lui-même avait trouvé le bon équilibre entre humour et horreur dans Walking to Aldebaran, mais pas ici. One Day All This Will Be Yours tourne trop souvent à la farce. Certaines scènes flirtent avec le ridicule de mauvaises series B. Je n’ai cessé de me dire, dans la seconde partie, que l’auteur torpillait son roman à trop vouloir en faire. La même histoire écrite différemment, sur un autre mode narratif, plus de sérieux, donnait un livre sur le thème du voyage dans le temps totalement renversant. Adrian Tchaikovsky a préféré suivre la voie du simple divertissement, avec des dinosaures domestiques et l’inévitable apparition « tarte à la crème » d’Hitler ou de Gengis Khan. C’est une proposition, me direz-vous. Certes, mais il y avait tellement mieux à faire avec ce matériau là.


  • Titre : One Day All This Will Be Yours
  • Auteur : Adrian Tchaikovsky
  • Publication : 2 mars 2021 chez Solaris
  • Nombre de pages : 192
  • Format : papier et numérique

2 réflexions au sujet de “One Day All This Will Be Yours – Adrian Tchaikovsky”

  1. Ça m’évoque Les temps parallèles de Silverberg où une bonne idée de départ (le tourisme temporel) et une excellente connaissance des précédents (boucles causales et autoscopies) finit en farce stérile et ennuyeuse parce que l’auteur n’a pas su ou voulu prendre son roman un peu au sérieux.

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