Gnomon, tome 1– Nick Harkaway

Deuxième sortie de l’année pour Albin Michel Imaginaire, Gnomon est aussi, sans doute, l’une des publications les plus ambitieuses de la jeune collection. Gnomon est l’œuvre de Nick Harkaway, nom de plume de l’écrivain, essayiste et scénariste anglais Nicholas Cornwell, fils de John le Carré. Sa traduction, que l’on qualifiera sans emphase de magistralement stupéfiante, a été assurée par Michelle Charrier dont nous avions déjà eu l’occasion d’admirer récemment le travail pour la série Trop Semblable à l’éclair d’Ada Palmer (Le Bélial’, 2019). Publié originellement en 2017, le très volumineux roman a dû être découpé en deux tomes pour son édition française. Un premier tome de 480 pages sortira le 3 février. Le second tome de 400 pages sortira peu de temps après, le 3 mars. On se réjouira de ne pas avoir à attendre plusieurs mois entre les deux publications, l’impact de ce roman sur les neurones étant d’amplitude tectonique.  La direction décline toute responsabilité quant aux dommages collatéraux qu’entrainerait sa lecture. Vous entrez ici à vos risques et périls.

Le futur est indéterminé, mais pas très éloigné de notre présent, et nous sommes à Londres. L’Angleterre s’est repliée sur elle-même et a plongé dans les grands fonds de la dystopie démocratique, telle une mise à jour contemporaine et post-Brexit du 1984 de George Orwell. Mais loin d’être une dictature, le Système repose sur la participation active et directe de tous les citoyens. Ceux-ci sont invités de façon anonyme, totalement aléatoire et par groupes d’une centaine ou plus, à décider, c’est-à-dire à voter, sur tout. De l’obtention d’un permis de séjour à tel postulant à l’immigration, jusqu’aux grands principes qui régissent la société. Ainsi le gouvernement n’existe plus. Il y a bien sûr quelques garde-fous, il ne s’agirait pas de permettre, au détour d’un sondage, qu’une centaine de citoyens vote la suppression du budget de l’éducation. Le pouvoir exécutif est entièrement laissé dans les mains d’une administration pilotée par des algorithmes toujours plus efficaces à mettre en œuvre le bien de tous. Et la sécurité à tout prix.

Cette sécurité est assurée par le Témoin. Le Témoin est un système de surveillance global de la société, via un système d’enregistrement permanent et continu des faits et gestes de tous. Il peut s’agir des millions de caméras installées dans les rues, mais aussi et bien sûr des téléphones portables, des ordinateurs, et de tout appareil connecté, votre frigo ou vos toilettes. « Le Témoin est parfait puisqu’il voit tout ». Mais puisqu’il « n’est pas bon qu’une chose inanimée gouverne ce qui vit », et que « le gardien doit aussi en avoir un », le Témoin n’a aucune capacité de décision. Le Témoin n’est que cela, un témoin. Ses archives ne sont accessibles que sur décision humaine. Bureaucratique. D’analyses fines et comportementales en algorithmes sans cesse améliorés, il est ainsi possible de prévenir le crime ou le comportement déviant et d’y remédier de la manière la plus douce qu’il soit : en interrogeant et en soignant pour ramener dans le droit chemin.

L’un des outils les plus performants du Témoin est l’interrogatoire, ou plutôt, la cartographie neuronale des individus par l’intermédiaire de microélectrodes qui se glissent le long des synapses pour lire et à l’occasion corriger les défauts. Encore une fois tout ceci est soumis à l’approbation générale, et individuelle. L’interrogatoire se faisant la plus part du temps de façon volontaire. Mais certains résistent. C’est toléré, cela fait partie de la bonne santé des démocraties. Mais surveillé.

Mielikki Neith est Inspectrice d’investigation d’échelon A. Elle est bonne dans son métier, voire très bonne. Elle hérite du dossier « Gnomon ». Épineux. L’interrogatoire d’une certaine Diane Hunter s’est mal déroulé. Diane Hunter est morte. Ce n’est pas censé arriver car le système est parfait et c’est très fâcheux. Mais plus encore, il semble qu’avant de s’éteindre, Diane ait réussi à battre l’interrogatoire. Ce n’est pas censé arriver car le système est parfait et c’est très fâcheux.

Mielikki Neith va alors se plonger dans les récits issus de l’interrogatoire de Diane Hunter en les vivant à la première personne, par injection des enregistrements dans son propre cerveau. C’est là que tout part en vrille. Diane n’a pas fait le récit de sa vie, mais a réussi à cacher sa personnalité derrière d’autres récits. Les enregistrements racontent la vie imaginaire de trois autres personnes : Athenais Karthagonensis, alchimiste du quatrième siècle de l’ère judéo-chrétienne, et maitresse de Saint-Augustin, Constantin Kyriakos, trader grec de l’ère subprimes, et Berihun Bekele, peintre éthiopien réfugié à Londres, à l’ère Brexit. Pour Mielikki Neith, il est évident que les récits de ces quatre personnes – Diane, Athenais, Constantin, et Berihun – doivent être liés. L’enjeu est de découvrir comment et pourquoi.

Ceci n’est que le début, les prémices, et je n’en dirai pas plus. Gnomon est un foisonnement très dense d’idées est de réflexions. Au moment où je rédige cette chronique, je n’ai lu que le premier tome et ne peux donc présumer de la direction que prendra le roman par la suite. Je ne saurais même pas dégager les principales thématiques abordées. Non pas que celles-ci ne soient pas clairement établies, mais disons qu’elles sont toutes là. Gnomon est un roman vaste qui parle de tout. De droits humains, de politique, d’économie, de mythes et de religion, d’alchimie, de science, d’art, de philosophie, de mensonge et de vérité. Il lance en outre de multiples pistes pour égarer le lecteur dans de fausses voies, explore plusieurs possibilités, différents niveaux de compréhension, et surprend à chaque virage. Il se présente en apparence comme un polar cyberpunk, mais les apparences sont toujours trompeuses. Gnomon est inclassable. Roman de science-fiction, c’est aussi et peut-être surtout une métafiction qui parle de littérature.

Si le lecteur s’est perdu en chemin, Nick Harkaway le rattrape dans l’avant dernier chapitre de ce premier tome en usant d’un artifice scénaristique pour résumer l’ensemble de livre et l’éclairer. Il en appelle à l’Ecole de Francfort, à la sémiotique de Saussure, à Umberto Eco, au post-structuralisme de Baudrillard.  Ce n’était pas forcément nécessaire, le message était clair sans qu’il faille y glisser plus de références qu’il n’y en a déjà et sortir de la fiction. Mais accordons-lui le souci de la pédagogie. On peut se permettre d’ores et déjà de faire une comparaison avec un autre livre publié en deux tomes chez Albin Michel Imaginaire : [anatèm]. Cet autre roman érudit de Neal Stephenson imaginait une société monacale, de la SF scolastique, pour illustrer et confronter la métaphysique d’Aristote au réalisme de Platon. Nick Harkaway invoque le cyberpunk pour illustrer le post-structuralisme du XXè siècle. On peut aussi penser à Latium de Romain Lucazeau qui envoyait Leibniz dans l’espace, ou Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer qui fait revivre la philosophie des lumières. Gnomon s’inscrit dans cette veine des romans de SF philosophique. Reste à voir où le second tome nous emmènera pour affiner les comparaisons ambitieuses.

Et puis, sans qu’on le voit arriver, le dernier chapitre nous envoie complètement ailleurs.

Quel livre !

Premier tome dingue, tant par sa forme narrative éclatée que par son érudition et sa dimension philosophique, il esquisse les contours d’un grand livre de SF contemporaine. Ne nous emballons pas, on lira le deuxième tome en mars. Mais si celui-ci est à la hauteur du premier, alors ce pourrait être une des grandes révélations de ces dernières années.


Parmi les chroniqueurs, il y a ceux qui ont aimé : Gromovar (sur la VO), De l’autre côté des livres, Les lectures du Maki, Au Pays des Cave Trolls, Chut maman lit, Le Chroniqueur ; et ceux qui ont explosé en plein vol : Un papillon dans la Lune, Le chien critique, Le Nocher des livres,


  • Titre : Gnomon, tome 1
  • Auteur : Nick Harkaway
  • Publication : le 3 février 2021 chez Albin Michel Imaginaire
  • Traduction : Michelle Charrier
  • Nombre de pages : 480
  • Format : papier et numérique


Catégories :Romans VF

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28 réponses

  1. En te lisant, je pensais à Ada Palmer justement ^^. ça a l’air dingue ce bouquin. 😄

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  2. L’univers a l’air fou mais tu me fais un peu peur avec tes comparaisons, je n’ai vraiment accroché qu’à Latium sur les 3 qui tu cites ><
    Je suis quand même très curieuse de le lire le mois prochain 😄

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  3. Quelle chronique! Tu donnes vraiment envie de découvrir le roman. A voir selon la complexité du récit je le feuillèterai avant pour être sure 😅

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  4. Alors franchement un tel avis est évidemment très tentant. Mais ça me fait aussi très peur, comme j’ai d’ailleurs toujours peur de me lancer dans Ada Palmer. J’ai peur de cette richesse, de la philosophie de l’oeuvre aussi…. J’hésite donc, même si je suis attirée par la claque que ce roman vient de te refiler.

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  5. J’en suis à une petite moitié et c’est vraiment hard, je me demande où cela va nous emmener, je reste coi… un peu la même impression qu’avec le Ada Palmer, j’aime bien mais je ne sais pas pourquoi, ni pourquoi je m’accroche (enfin si je veux comprendre… lol )

    J’y retourne…

    444444

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  6. Si je comprends bien il y a donc 5 univers différents : le réel du personnage et les 4 autres d’époque antérieure ?
    Est-ce que ces univers sont décrits chacun avec beaucoup de détail à la manière de « Latium » ou sont-ils décrits avec juste les essentiels et l’imagination du lecteur fait le reste comme Ken Liu ?
    Enfin, y a t-il des chapitres avec peu de dialogues voire sans dialogue du tout ?
    Après le thème d’un livre c’est ces éléments qui vont me convaincre de l’acheter ou pas
    Merci

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    • C’est ça, il y a 5 univers différents. Chacun est développé, détaillé, et constitue une histoire complète, comme s’il s’agissait d’un roman à part entière. Tous les chapitres contiennent des dialogues. Ce sont des histoires qui en apparence semblent indépendantes, mais évidemment en le sont pas. C’est l’enquête de Mielikki Neith qui permet de relier les choses. À ce stade, à la fin du premier tome, on n’en sait pas plus.

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  7. Un bon roman sans doute, mais pas du niveau d’anatèm, si je dois comparer avec le reste du catalogue d’AMI.
    L’aspect métafiction m’a rappelé un peu Le livre de toutes les heures (Hal Duncan) publié par Gilles chez Lune d’encre il y a quelques années (en moins glamour !), mais aussi certains livres de Dantec. Avec un petit côté « Inception » pour les plongées dans les vies imaginaires de Diana Hunter.
    L’histoire est intéressante, mais j’ai trouvé les séquences de plongée oniriques inégales : autant les séquences du « requin de la finance » et du peintre sont biens foutues, autant celle de l’alchimiste m’a parue ratée, peu crédible sur le plan de la reconstitution historique, dénuée de sens of wonder. Et puis, c’est trèèès long et trèèès verbeux tout ça ; surtout qu’on peut deviner assez vite où le livre veut nous emmener (la clé est donnée par les mythologies grecque et finnoise… je n’en dit pas plus).
    Reste à voir la conclusion du tome 2.

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    • Je réserve pour le moment mon jugement. Nous verrons avec le tome 2. Personnellement, je n’ai aucune idée d’où le livre veut nous emmener, mythologies grecque et finoise ou pas. Quant à la comparaison avec [anatèm], je trouve celui-ci nettement moins verbeux. J’ai beaucoup aimé [anatèm], mais certains passages, notamment le convoxe du second tome, sont interminables.

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      • J’ouvre une page au hasard (469), je cite : « un être hors du temps, avec accès co-adjacent à chaque instant de son propre segment, serait libre d’aller et venir le long de l’axe temporel, une capacité qui résoudrait peut être le problème de l’irrévocabilité et créerait – peut-être – une boucle de permanence ».
        Chaud quand même.

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  8. Pour ma part, c’est l’avant-dernier chapitre de ce T1 qui m’a un peu perdu ; du coup, le dernier ne m’a pas transporté ailleurs, juste laissé là où j’étais déjà (un peu perdu dans l’espace, le temps et le sens). Au reste, j’ai apprécié ma lecture, le contexte général est pas mal, les différentes plongées dans les autres personnalités m’ont intrigué, et je suis quand même curieux de voir où le T2 va mener… même si mon enthousiasmomètre est moins haut qu’à la fin du T1 de [anatèm].

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  9. J’ai accroché, accroché et encore accroché !
    Ce fut un réel plaisir de lire un livre comme celui là ! Une bien belle découverte. Ca faisait longtemps !
    J’ai été extrêmement déçu par Latium et du coup je me suis mis à celui là avec beaucoup de méfiance, ce qui n’a fait qu’amplifier mon plongeon !!! Dès le début ça se lit … avec une telle fluidité ! Alors oui c’est super complexe et je n’ai pas tout compris certains détails mais dans des moments comme ceux là, je me laissais alors porter par le fil des histoires et je me raccrochais ensuite très facilement. Une deuxième voire troisième lecture seraient nécessaires … avec autant de plaisir et même plus !
    Le passage de l’alchimiste est hard et celui du peintre un peu long. Heureusement qu’il n’y a que 4 univers et qu’ils sont décrits avec parcimonie (ça laisse la place à l’imagination) car j’aurais décroché comme avec Latium. J’aurai bien aimé avoir des parties plus longues avec l’inspectrice … Bon c’est du chipotage !
    C’est incroyable comme ce livre est d’actualité en ce début d’année 2021 avec ce qui se passe en France !
    Je vais commandé le tome 2 avec impatience !
    Ce qui est bien quand on lit un livre c’est les sensations que ça procure … l’engouement, l’impact sur sa propre réflexion intérieure, l’impatience de lire quelques pages supplémentaires, l’excitation de connaitre la suite … J’y suis en plein dedans !!
    Un grand merci au Harkonnen pour cette implacable suggestion !

    Aimé par 1 personne

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  1. « Premier tome dingue, tant par sa forme narrative éclatée que par son érudition et sa dimension philosophique, il esquisse les contours d’un grand livre de SF contemporaine. Ne nous emballons pas, on lira le deuxième tome en mars. Mais si celui-ci
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