The Disintegration Loops – Ray Nayler

Les lecteurs de Bifrost auront la chance, à la fin du mois, de découvrir dans les pages de la revue la toute première nouvelle de l’auteur américain Ray Nayler traduite en français. Il s’agit de Father que j’avais chroniqué ici, et qui paraitra sous le titre Père dans une traduction d’Henry-Luc Planchat. Cela fait maintenant trois ans que je vous parle de Ray Nayler sur le blog, à travers les chroniques de différentes nouvelles parues dans les revues spécialisées anglosaxonnes. Certaines langues fourchues prétendent même que je fais du lobbying à son sujet. Aussi laide l’accusation puisse-t-elle paraître, elle n’est pas totalement dénuée de fondement. Il est vrai que j’ai tendance à m’enthousiasmer de manière alarmante à chaque nouveau texte signé Nayler, et je ne nierai pas qu’on m’ait surpris plus d’une fois à prononcer haut et fort son nom dans les allées de tel salon, ou au bar de telle convention. Et quoi ? Ray Nayler est en passe de devenir l’un de mes auteurs de science-fiction moderne préférés. Je ne fais que partager, certes avec insistance, mes goûts et mes découvertes. Je ne pouvais décemment pas commencer l’année 2022 sans chroniquer un texte de l’auteur.

The Disintegration Loops est une nouvelle parue dans le numéro de novembre/décembre 2019 du mensuel Asimov’s Science Fiction. L’auteur l’a rendue accessible sur son site et vous pouvez la lire en ligne en suivant ce lien.

Le roman L’Enigme de l’univers de Greg Egan s’ouvre sur l’incipit « Très Bien. Il est mort. Allez, parlez-lui ». L’auteur australien y décrit une technique permettant de ressusciter très partiellement et très temporairement les victimes d’un crime afin de recueillir leurs derniers souvenirs. Dans le roman Gnomon de Nick Harkaway, il est question d’une technologie permettant de dresser une cartographie neuronale de suspects permettant d’interroger leurs souvenirs tant qu’ils sont encore en vie. Enfin, dans le roman Summerland d’Hannu Rajaniemi (excellent roman qui à ce jour n’a toujours pas été traduit chez nous car parfois le monde de l’édition française échappe à toute forme de rationalité*), l’auteur met en place un récit d’espionnage uchronique se déroulant dans les années 30 et dans lequel les découvertes scientifiques de la fin du XIXe siècle permettent de communiquer avec les morts dont les âmes se sont réfugiées dans cette autre dimension qu’on appelle l’au-delà (ou Summerland dans le roman).

Il y a un peu de tout cela dans The Disintegration Loops. Il s’agit d’une uchronie se déroulant après la seconde guerre mondiale, dans les années 50. Comme il l’avait déjà fait dans la nouvelle Father, Ray Nayler imagine qu’un OVNI s’est crashé sur Terre et que son étude a permis le développement rapide de nouvelles technologies. Il y a des voitures volantes et des armes destructrices. Ces technologies ont donné un avantage majeur aux américains lors de la seconde guerre mondiale et son déroulement en fut quelque peu bouleversé. L’Allemagne a été complètement oblitérée, Staline est mort, la Russie a été ramené à de plus modestes prétentions à l’intérieur de ses frontières, et le président Roosevelt s’apprête à être élu une septième fois. Cette victoire totale ne s’est pas faite sans que quelques horreurs ne soient commises. Sylvia Aldstatt fait partie des vétérans de cette guerre. Elle a servi comme officier sous les ordres du Général Hedy Lamarr. Des horreurs, elle en a vu, elle en a commis.

Sylvia Aldstatt est aussi la seule personne capable de piloter la Loop, une technologie alien que personne ne comprend vraiment, utilisée malgré tout par les services de l’OSS (qui n’a pas encore été remplacée par la CIA) et qui permet à Sylvia d’interroger les derniers souvenirs des victimes de crime violent lorsqu’elles sont décédées. L’interrogatoire d’une jeune victime va la lancer sur la voie d’une affaire d’espionnage international. Sylvia interrogera et réinterrogera plusieurs fois les souvenirs de la victime. J’ai trouvé particulièrement bien mené cet aspect du récit dans lequel la boucle des souvenirs est changeante et où, comme dans une expérience de mécanique quantique, l’observateur influence le résultat. C’est brillamment pensé et écrit.

The Disintegration Loops est avant tout une histoire sur les traumatismes laissés sur les personnes par la guerre, quand bien même celle-ci est gagnée. C’est un sujet qu’il avait déjà abordé dans la nouvelle Yesterday’s Wolf. Au-delà des thématiques que l’on retrouve d’un texte à l’autre, il y a aussi un ensemble d’éléments communs que l’auteur développe et réutilise et qui forment un univers cohérent. Le lecteur que je suis y trouve le sentiment impalpable d’être dans une géographie familière et d’en découvrir de nouveaux horizons, selon une continuité qui transcende les histoires individuelles. On sait qu’on est chez Ray Nayler lorsqu’on lit un de ses textes. Le seul reproche que je pourrais faire à ce texte est qu’il donne l’impression de n’être qu’une entrée en matière, que les aventures de Sylvia Aldstatt n’en sont qu’à leur début. De fait, il existe une seconde nouvelle dans laquelle le même personnage intervient, publiée dans Asimov’s en janvier/février sous le titre A Rocket for Dimitrios. Je la lirai lorsque j’aurai mis la main dessus.

PS : la nouvelle contient au passage, en quelques mots, la meilleure description que j’ai lue du climat et de l’état d’esprit qui règne dans la baie de San Francisco :

Fall comes about fifteen times a year in California. It lasts for three or four crisp, clear days, and then is swept away by a blast of winter — or summer, or spring. There’s no sequence to it. Even the oaks are confused: some species drop their leaves for a winter that never really comes. Others keep them all year round. And why not? In California, people can go bare-legged in January or wear a jacket in June.  Everyone is out of sync. They walk around with smiles on their faces for reasons nobody east of the Sierras would understand, and with sun-drenched miseries in their hearts that are only possible here. 


* Ce matin je me lamentais et voilà que, cet après-midi même, les éditions ActuSF annoncent la publication de Summerland au second semestre 2022. Quand je vous dis que je suis un influenceur ! 😉


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