Latium (1/2) – Romain Lucazeau ***

B26720C’est un roman de science-fiction très ambitieux que propose Romain Lucazeau avec Latium.

Un roman de science-fiction ?

Latium se présente comme un space opera post-humanité qui se déroule dans un lointain avenir qui a vu la disparition complète de l’espèce humaine. Pour habiller son univers et planter le décor, Romain Lucazeau multiplie les emprunts, ou les hommages si vous préférez, à quelques grands auteurs du genre. Les Nefs, ces gigantesques vaisseaux qui parcourent l’espace circonscrit du bras d’Orion (quelque 1000 années lumière tout de même), d’une redoutable puissance, dirigée par des intelligences artificielles extrêmement avancées, rappellent furieusement les vaisseaux de la Culture d’Iain Banks et plus particulièrement ceux décrits dans Excession. Le Carcan, ces trois lois qui contraignent les intelligences artificielles vis à vis de l’homme, est un rappel aux trois lois d’Asimov. De la même manière, on peut déceler des références à Vernor Vinge (la race des hommes chiens du Feu sur l’Abîme), à Frank Herbert (l’espace replié pour rendre le voyage instantané dans Dune), à Dan Simmons (le personnage de Plautine rappelle celui d’Enée dans les Cantos d’Hypérion), et bien d’autres que le lecteur amateur saura dénicher. Il ne s’agit pas d’un roman d’anticipation, car l’auteur ne propose pas une description du monde tel qu’il pourrait être à l’avenir puisqu’il s’appuie sur un passé réécrit. Le passé sur lequel se construit l’histoire de Latium n’est pas l’Histoire humaine telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à nous mais prend pour point de divergence l’antiquité romaine. On peut alors penser ce roman comme une uchronie, mais aussi en faire une autre lecture (j’y reviendrai). Dans la forme, il s’agit donc bien d’un roman de science-fiction, rondement mené, mais auquel on pourrait reprocher ses nombreux emprunts, s’il en restait là. Mais Latium prend une toute autre dimension.

Une tragédie grecque.

Car Latium n’est un roman de SF que dans la forme. En substance, il s’agit d’une tragédie grecque à la manière de Sophocle ou Eschyle. Frank Herbert avait déjà été puiser dans ce fond avec Dune. Mais là où Herbert écrivait de la science-fiction sous la forme de tragédie antique, Lucazeau écrit une tragédie antique sous forme de science-fiction. Cela se retrouve évidemment dans les noms et notions latines ou grecques, dans les emprunts faits à l’Othon de Corneille dont sont tirés les noms de plusieurs personnages principaux : Plautine, Vinius, Galba, Atticus, et bien sûr Othon qui se rêve empereur. Cela se retrouve surtout dans les thèmes abordés dans le roman. Comme la tragédie grecque, le roman explore le thème principal du libre arbitre confronté au destin auquel les acteurs de la tragédie sont liés. Le Carcan est la main implacable du destin, la volonté des dieux disparus (les hommes). La tragédie qui se joue alors est résumée en une phrase dans le roman :

Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. (p 375).

Là repose le mécanisme du roman. Les Intelligences artificielles qui ont survécu à l’Hécatombe, la grande disparition de l’espèce humaine, se retrouvent à errer dans un univers vide de sens, emprisonnées dans ce Carcan dont elles ne peuvent se libérer, quand bien même la raison du Carcan n’est plus là. A peine peuvent elles défendre le domaine de leurs anciens maîtres face à l’invasion barbare. On peut là lire autrement l’aspect uchronique du roman, car le récit que font les intelligences artificielles de l’histoire humaine sonne non pas comme une histoire réelle mais comme une sorte de récit mythologique et évidemment allégorique pour rendre compte de l’impensable de leur situation. A la manière de la tragédie grecque qui ne reposait pas sur une histoire vécue du peuple grec mais sur une mythologie censée illustrer et instruire plus que rapporter.

A noter que Romain Lucazeau revendique clairement cet héritage du théâtre en faisant une humoristique mise en abîme et convoque le théâtre sur la scène de sa tragédie (à la façon de Corneille, Pirandelo, ou Copi), poussant le jeu de mots jusqu’à invoquer un Deus Ex-Machina (p 390).

Un roman philosophique.

A partir de là, le phénotype de l’auteur, agrégé de philosophie formé sur les bancs de la rue d’Ulm, s’exprime et Latium devient un roman philosophique qui joue des concepts (par exemple les monades de Plotin et Leibniz – lire et relire à ce propos la discussion entre Oiké, l’un des aspects de Plautine et Anaximandre, l’étrange modulateur monadique pages 86 à 92). Il va jusqu’à opérer un original et joyeux renversement métaphysique : les hommes sont dépourvus d’âme alors que les intelligences artificielles en ont une, par nécessité ontologique :

L’homme n’était ni libre ni immortel : il n’avait pas, à proprement parler, d’âme, bien qu’indubitablement doté de conscience. Mais pour un noème, une créature de transcendance et d’intellection, qui ne portait pas en elle le spectre de sa propre mort, point d’autre voie que de se fixer un objectif et de l’accomplir. (p 169).

Je ne passerai pas en revue tous les concepts abordés directement ou plus discrètement évoqués dans ce roman car j’en suis bien incapable. Tout au plus ai-je pu en reconnaître quelques-uns au passage. Et c’est là la grande force de ce roman. Latium est un roman complexe construit sur une multitude de couches. Il peut se lire comme un excellent roman de SF, ou comme un roman philosophique et autorise le lecteur à creuser plus profondément s’il le souhaite, distillant avec érudition (à la Umberto Eco) les pistes de réflexion. C’est un roman admirable, qui fera sans doute date dans la SF française.

Publié en deux tomes, on reste un peu sur sa faim à la dernière page de ce premier tome, avec l’impatience chevillée au corps en attendant la sortie à venir du deuxième tome, Latium 2.

Voir aussi les critiques d’Apophis, de Lecture 42, de Space Fictions, de Blog-O-Livre, d’Herbefol, de la lectrice hérétique


Sur Amazon.fr : Latium (Tome 1)


Livre : Latium 1
Auteur : Romain Lucazeau
Série : Latium
Publication : 2016
Langue : Français
Nombre de pages : 464
Format : papier et ebook
Prix : Grand prix de l’imaginaire (2017)



Catégories :Hard-SF, Singularité, Space Opera, Uchronie

2 réponses

  1. Très bon retour, tu analyses des aspects du roman très intéressants. Tu me donnes envie de le relire ! Merci pour le lien.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Latium – Tome 1 – Romain Lucazeau | Le culte d'Apophis

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