Dispersion – Greg Egan

Je vais devoir me faire violence et admettre que le dernier bon texte de Greg Egan est The Four Thousand, the Eight Hundred, sorti en 2016 et traduit et publié sous le titre Cérès et Vesta dans la collection Une Heure Lumière chez le Bélial’ en 2017. Depuis, il a écrit Dichronauts (2017), Phoresis (2018), et Perihelion Summer (2019). Ces trois textes ne m’ont pas convaincu. Dichronauts et Phoresis parce qu’ils imaginaient des mondes à la physique autre que celle de notre univers mais qu’ils peinaient à délivrer une histoire intéressante. Perihelion Summer parce qu’il partait d’une idée renversante, le passage d’un trou noir double dans le système solaire, mais changeait de direction pour raconter la survie faite de bric et de broc d’une communauté réfugiée en mer face au désastre climatique, oubliant totalement son premier propos en cours de route. C’est le même souci, entre autres, qui affecte le nouveau roman de l’auteur, Dispersion.

Dispersion est un court roman, une novella de 100 pages, publié chez Subterranean Press le 3 septembre dernier. Il décrit un monde qui n’est pas le nôtre mais qui évoque la vie des bourgs au XIXe siècle en Europe. Dans ce monde, les individus appartiennent à l’une de six « fractions », dans lesquelles la matière (sauf les minéraux) est incompatible avec celle des fractions voisines, et sont invisibles les uns aux autres. Ils ne peuvent interagir que de façon ponctuelle, quelques jours au plus, à la faveur d’un cycle immuable qui permet le recouvrement de leur espace, à la manière d’ombres qui seraient projetées suivant des directions différentes, nous explique Greg Egan. Un monde en douze dimensions, qui donne lieu à six paires de direction, liées entre elles par une symétrie mystérieuse. Les six communautés de Ryther, Myton, Salton, Drayville, Bonnerton et Ridgewood, vivent ainsi depuis des siècles. Mais, depuis une dizaine d’années, un mal sévit, une maladie qui provoque le passage des constituants de la chair des individus vers d’autres fractions, les tuant par « dispersion » lente de leur corps. Ainsi a été décidée le strict isolement des communautés, suivant l’idée que celles-ci se contaminent les unes les autres. Malheureusement nous n’en saurons pas plus sur ce monde, ni sur son origine ou son fonctionnement car, comme dans Périhelion Summer, Greg Egan change de sujet en milieu de texte.

L’héroïne du roman, Alice, est la fille d’une femme de Ryther et d’un homme de Myton. Elle va se rendre dans cette ville, profitant d’un recouvrement, pour convaincre son père de revenir à Ryther et se joindre à un groupe de scientifiques venus des six communautés, et dont l’ambition est de découvrir l’origine de la maladie et de lui trouver un remède. A partir de là, le texte ne s’intéresse plus qu’à relater les efforts d’Alice et du groupe avec des méthodes scientifiques limitées par des moyens techniques rudimentaires (façon XIXe siècle). Ils révèleront l’existence d’une sorte de virus qui n’appartient à aucune fraction et à toutes. Ce serait l’équivalent pour la biologie de ce que l’auteur avait vaillamment réussi avec la théorie de la relativité dans Incandescence,… si c’était réussi.

Le problème est que Greg Egan décrit un monde au fonctionnement radicalement différent du nôtre mais se contente d’un worldbuilding minimaliste qui ne permet pas au lecteur d’appréhender sa complexité. Le décor est planté mais aussitôt abandonné. Jamais nous n’y reviendrons et l’auteur laisse son lecteur avec la frustration d’avoir touché du doigt une idée très prometteuse pour se la voir retirer sans plus d’explication. Greg Egan invoque douze dimensions, nous parle de mathématique, de trigonométrie mais en vain car aucune explication ne sera livrée. A cette complexité jamais élucidée, il ajoute un autre récit, celui de la recherche de la maladie, elle-même comportant ses propres difficultés. Si la description, sans employer le mot, du fonctionnement d’un virus est assez plaisante, cela ne suffit pas à créer un récit enthousiasmant, car il est porté par des personnages aussi transparents au lecteur qu’ils le sont aux membres des autres communautés. Les personnages de Greg Egan sont souvent utilitaires, mais il pousse là le principe trop loin pour qu’on arrive à s’intéresser à leur histoire. Et puis cette fin, ambiguë, qui ne résout aucun des fils tendus et nous lâche en quelques lignes sans avoir même eu la politesse de dire au revoir.

Vous l’aurez compris je pense, la lecture de Dispersion fut pour moi une grande déception. Le pape de la Hard-SF, celui qui a véritablement révolutionné le genre à la fin des années 90 et jusque dans les années 2000, me semble avoir pris une autre direction depuis quelques années, une direction qui m’échappe, qui ne recouvre plus ma perception et ma curiosité en science-fiction. Certainement, je dois rater quelque chose. Si vous souhaitez lire en cette fin d’année de la hard-SF de haute volée, je vous recommande plutôt le sublime recueil Expiration de Ted Chiang publié en français chez Denoël dans la collection Lunes d’encre. Vous vous ferez du bien, en attendant que Greg Egan nous surprenne à nouveau, peut-être, un jour.


  • Titre : Dispersion
  • Auteur : Greg Egan
  • Publication : 3 septembre 2020 chez Subterranean Press
  • Langue : anglais
  • Nombre de pages : 109
  • Format : papier et ebook


Catégories :#projetMaki, Novella

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