Paradis perdus – Ursula Le Guin

anniversaireLe vaisseau spatial générationnel, on y retourne. En 2002, Ursula Le Guin publie le recueil The Birthday of the World and other stories. Il est traduit et publié en 2006 sous le titre L’anniversaire du monde dans la collection Ailleurs et demain chez Robert Laffont. On y trouve Paradis perdus, une novella d’une centaine de pages qui parle d’arche générationnelle. Et comme la science-fiction fonctionne comme un laboratoire d’idées et que madame Le Guin a des lettres, elle ne réinvente pas la roue mais reprend pour la développer l’idée évoquée par John Brunner dans Lungfish, texte de 1957 dont je parlais récemment sur l’Epaule d’Orion.

Cette idée est la suivante : l’objectif d’une arche générationnelle qui est de quitter la Terre pour s’établir sur une nouvelle planète n’est que celui de la première génération de voyageurs, celle qui est née sur Terre, et de la dernière, celle qui s’installera en terre promise. Pour les générations intermédiaires, il n’existe rien d’autre que le voyage. Ils sont sans histoire, sans avenir, sans repère et sans but. L’arche leur impose d’être et de passer. John Brunner comprend qu’aucune société humaine ne peut s’accrocher au rêve des générations passées pour justifier d’une existence aussi vaine et qu’il lui faut définir ses propres objectifs quand bien même ceux-ci s’opposeraient à la raison d’être de l’arche. Il confrontait ainsi deux populations, les earthborn et les tripborn.

Dans Paradis perdus, Ursula Le Guin imagine un voyage de 201 ans, impliquant six générations en plus de la génération 0 qui a quitté Ditchou, ou Ti Chiu à savoir la Terre, à destination de Shinditchou, ou XinTi Chiu à savoir la Nouvelle Terre. La génération des nouveaux colons doit être la sixième. Le Guin tisse le canevas d’une utopie en concevant en détails les règles sociales qui pourraient réguler une société humaine dans les entrailles d’un vaisseau spatial pendant plusieurs générations. La question centrale est celle du maintien de la population à un niveau constant d’environ 4000 personnes par la régulation des naissances tout en respectant au mieux la liberté individuelle, notamment dans l’expression de sa sexualité. L’égalité des genres est un principe de base et chaque femme et homme a le droit d’avoir un enfant. Ce principe d’égalité n’est dévoyé que pour certains métiers dangereux, car les hommes sont tout de même biologiquement moins précieux que les femmes. Ursula Le Guin parcourt ainsi un vaste ensemble de problématiques sociales, évoquant aussi bien l’éducation et la tradition que la violence et la dépression, ainsi que l’éloignement avec la culture d’origine terrestre et l’adaptation aux réalités du voyage interstellaire. Et surtout, elle envisage les mécanismes selon lesquels la culture et la pensée des générations intermédiaires va évoluer pour redéfinir comme objectif ultime le voyage et non plus la destination. Cela prendra la forme de l’émergence d’une religion sans dieux, mais qui sacralise le voyage infini et rejette la destination finale comme un retour au péché originel.

L’histoire suit, de leur enfance jusqu’à leur vieillesse, les deux amis 5-Liu Xing et 5-Nova Luis, elle et lui issus de la cinquième génération née à bord du vaisseau Découverte. Elle est d’ascendance chinoise, et lui d’ascendance majoritairement sud-américaine, dans une population fortement métissée où ces termes n’ont plus grand sens. Comme souvent chez Ursula Le Guin, ces deux personnages principaux sont dotés d’un fort caractère qui leur permet chacun à leur manière de résister à la pression sociale et de suivre leur propre chemin. Elle deviendra navigatrice, et lui médecin. Tous deux vont se confronter aux croyants de plus en plus influents de la religion de la Béatitude dont les tenants n’envisagent plus comme finalité la destination mais le voyage en lui-même. Ceux-ci vont manipuler les programmes d’éducation, la mémoire collective du vaisseau, pour tenter d’en prendre le contrôle. Jusqu’à ce qu’un événement inattendu ne modifie radicalement le plan de vol du vaisseau. Comme dans Lungfish de John Brunner, tout n’est pas complètement sombre et le récit se veut au contraire porteur d’espoir dans un final où chacun dispose de libre arbitre quant à sa destinée.

A la suite de John Brunner, Ursula Le Guin propose avec Paradis perdus une exploration sociale prenant pour cadre le voyage multigénérationnel dans lequel la société humaine ne régresse pas, contrairement à de nombreux ouvrages utilisant ce cadre fictionnel, mais évolue en s’adaptant à son nouvel environnement. L’enjeu est la quête de sens, que ce soit chez ceux qui acceptent l’objectif initial du voyage ou chez ceux qui s’en détournent. C’est un texte passionnant.


Titre : Paradis perdus
Recueil : L’anniversaire du monde
Auteur : Ursula Le Guin
Publication : 2006 dans la collection Ailleurs et demain chez Robert Laffont, repris en format poche chez Le livre de poche en 2010.
Nombre de pages : 118
Support : papier et ebook



Catégories :Novella

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9 réponses

  1. Toi, tu es mûr pour lire ça : https://www.amazon.fr/dp/B007HYOVRA/

    Si tu ne l’as pas lu, je te conseille aussi Taklamakan de Bruce Sterling : c’est une des deux histoires de vaisseau-arche les plus originales que je connaisse, avec Les seigneurs du navire-étoile de Mark S. Geston.

    Aimé par 2 personnes

  2. Bon il n’y a pas à tortiller.
    Cet Ursula Le Guin doit figurer dans ma bibliothèque.

    Aimé par 1 personne

  3. Superbe novella, j’avais adoré quand je l’ai lue (bon ok j’adore pratiquement tout ce que je lis d’elle mais quand même ^^)

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Un classique : Lungfish – John Brunner – L'épaule d'Orion – blog de SF
  2. L’Amalgame [2/2] : Incandescence – Greg Egan – L'épaule d'Orion – blog de SF

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