Les dix mille portes de January – Alix E. Harrow

Quoi de plus indiqué pour un blog littéraire que de commencer la nouvelle année en présentant une nouvelle collection et d’ouvrir le mois de janvier en parlant d’un livre dont le titre est « Les dix mille portes de January » ? La collection est le Rayon Imaginaire que les éditions Hachette ont lancé en octobre 2021, renouant ainsi avec les genres de l’imaginaire près de soixante ans après l’arrêt de la collection Le Rayon Fantastique qui, entre 1951 et 1964, a publié des auteurs tels que Olaf Stapledon, C.S. Lewis, A.E. van Vogt, Edmond Hamilton, Isaac Asimov, Robert A. Heinlein, Frederic Brown, Hal Clement, Theodore Sturgeon, Arthur C. Clarke, Fritz Leiber… mais aussi lancé des plumes françaises comme Gérard Klein, Francis Carsac, Philippe Curval, Michel Jeury, etc. Autant dire un héritage des plus sérieux. La nouvelle collection, sous la direction de Brigitte Leblanc, se donne pour ambition de faire redécouvrir le fond historique et de proposer des nouveautés. Le livre qui a l’honneur de lancer la collection est Les dix mille portes de January, premier roman de l’autrice américaine Alix E. Harrow, publié en octobre 2021. D’autres titres sont annoncés pour l’année 2022 : une nouvelle traduction de Frankenstein de Mary W. Shelley par Elisabeth Vonarburg en février, un roman juvénile inédit de Robert A. Heinlein, Destinations Outreterres, en avril, le recueil de nouvelles Virtuels/Analogs et autres simulations de votre futur de l’autrice indienne Lavanya Lakshminarayan, aussi en avril, La maison aux mille étages de Jan Weiss, en septembre, et enfin en octobre le deuxième roman d’Alix E. Harrow, connu sous le titre anglais The Once and Future Witches. De telles annonces réclamaient qu’on se penche sur cette collection et donc sur son premier titre.

Les dix mille portes de January, publié en VO en 2019 sous le titre The Ten Thousand Doors of January, est un véritable best-seller. Traduit en 18 langues, il a été vendu à 300 000 exemplaires dans le monde. Il a été nommé pour les prix Hugo, Nebula, Locus, World fantasy, etc. Cela étant dit, vous connaissez le refrain, lorsqu’un roman d’imaginaire rencontre un tel succès immédiat, il faut se méfier. Il y a de fortes chances pour qu’il soit formaté de manière à épouser les attentes d’un public autrement absent des rayonnages de SFFF et séduire l’époque en polissant son discours au point de ne plus offrir aucune aspérité. On ne s’attend donc pas à être franchement secoué en cours de lecture. C’est en tous cas ainsi que s’exprime, dans un froncement de sourcils, mes a priori renfrognés de lecteur désabusé et volontiers de mauvaise foi. Mais l’envie de découvrir ce que cette nouvelle collection avait à proposer et les avis plutôt positifs glanés ici et là de personnes dont je préfère taire le nom afin de ne pas les impliquer dans cette prise de parole (il s’agit de René-Marc Dolhen), ont eu raison de mes réticences. Ai-je eu raison d’écouter ces petites voix intérieures et extérieures ? La question est purement rhétorique, c’est juste un livre. Mais puisque j’écris des chroniques sur des livres, je me dois d’y répondre afin de vous donner quelques impressions personnelles qui éventuellement vous guideront dans vos lectures. La réponse, tout aussi rhétorique, voire normande, est oui et non. Oui, car j’ai eu plaisir à lire ce livre de 480 pages que j’ai terminé d’une traite en quelques heures. Non, car je ne suis pas forcément le public cible.

L’histoire se déroule aux Etats-Unis, au tournant du XIXe siècle et du XXe. January Ruddy est une jeune fille de couleur, protégée de M. Locke, un riche collectionneur d’antiquités qui lui offre protection et éducation dans son vaste manoir du Vermont. January a perdu sa mère très jeune et Julian, son père, parcourt le monde à la recherche de trésors enfouis pour le compte de M. Locke. January découvre accidentellement l’existence de Portes vers d’autres mondes et la disparition subite de son père l’entraine dans une quête sur ses origines qui l’amènera à s’émanciper du monde des adultes en devenant elle-même… adulte. En chemin, elle se découvrira des talents très particuliers.

Lecteur, sache que Les dix mille portes de January est un roman Young Adult.

Je les entends déjà les cris d’orfraies qui ne manqueront pas de retentir à cette affirmation. Certains clameront, pas tout à fait à tort, que l’appellation YA n’est qu’une invention marketing, que le YA n’est en rien un genre et n’existe pas en tant que tel. Tout ceci est vrai, à ceci près qu’on ne peut pas faire plus YA que ce roman. Nous sommes dans un roman d’apprentissage qui enfile les clichés de la littérature YA comme les perles le long d’un collier infini.

Non, le YA n’est pas un genre, et Les dix mille portes de January est avant tout un roman de fantasy qui fait appel à un trope éprouvé en SF, fantastique et fantasy, qui est celui des portails entre mondes parallèles. Ce qui, pour les plus érudits d’entre vous, classe le roman dans le sous genre de la portal-fantasy, à laquelle on peut rattacher des œuvres aussi diverses qu’Alice au pays des merveilles de Lewis Carol et Liens de sang d’Octavia E. Butler ou le cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny.

Et non, le YA n’est pas qu’une invention marketing mais une approche qui répond à des codes, des schémas tant utilisés qu’ils en sont devenus des clichés, des modes narratifs, une absence de références externes et un positionnement moral. Ces codes, Alix E. Harrow les utilise pour ainsi dire tous et enchaîne les clichés dans Les dix mille portes de January : personnage principal adolescent et orphelin, le décès ou la disparition d’un ou des deux parents étant un élément déclencheur de l’aventure (ici la mort de la mère et la disparition du père tôt dans le roman), une jeunesse difficile nourrie de frustration (éducation stricte et solitaire dans le manoir de M. Locke), l’acquisition d’un familier, généralement un animal fidèle (ici le chien Bad), le danger représenté par les adultes qui tentent de résister au changement, la découverte de pouvoirs magiques, la rencontre de compagnons de route, les personnages morts qui ne sont jamais vraiment morts, l’amour qui nait du coup de foudre, l’absence totale d’ambiguïté morale (les méchants sont méchants et les gentils sont gentils), etc, etc. Vous pourrez décortiquer le roman d’Alix E. Harrow dans tous les sens, nous sommes indiscutablement dans un ciblage Young Adult.

Ce n’est pas là une critique que je porte sur le livre, mais une constatation que je fais à travers des grilles de lecture connues et communes, jusque dans les universités. Le positionnement YA ne signifie pas que le roman ne pourra être apprécié que par des adolescents. D’une part, j’estime que les adolescents, selon leur profil, sont capables de tout lire et ne se cantonnent pas à un seul type d’étiquetage en librairie. Nous sommes beaucoup à avoir lu Dune pour la première fois entre 11 et 12 ans (sans doute sans en comprendre les subtilités mais en l’appréciant), et il ne viendrait à personne, je crois, l’idée de positionner le roman de Frank Herbert dans le YA. D’autres part, le marché a démontré que le YA fonctionne très bien auprès des adultes. Moins chez moi. Les clichés ont tendance à me lasser et j’attends d’une peinture d’autres nuances que le noir et le blanc.

Là où Les dix mille portes de January se distingue, et ce qui en fait une lecture intéressante, c’est dans la manière qu’a Alix E. Horrow d’utiliser ces tropes pour raconter autre chose. L’autrice est tout à fait transparente sur le sujet : elle annonce dès les premières pages que les Portes sont symboliques, sources de mythes et de contes. Elle inscrit d’entrée son roman dans l’exercice de la métaphore. La Porte représente toujours une fuite dans les périodes de crise. Elles représentent des choix qui peuvent mener aussi bien aux paradis qu’aux enfers. La Porte est le changement, le passage obligé vers un autre stade de l’existence, passé ou futur. Ces passages sont déstabilisants, et l’expression d’un talent a toujours un coût.

À travers l’expérience de vie de January, qui passe de la petite fille protégée par le richissime M. Locke, à la jeune femme noire lancée seule sur les routes de l’Amérique du début du XXe, Alix E. Harrow décrypte d’une manière que j’ai trouvé très pertinente, et incarnée, les mécanismes de la domination, des privilèges et du pouvoir. Elle y explore le racisme, le sexisme, la puissance de l’argent, la force du conservatisme.

Enfin, Les dix mille portes de January est une ode à l’imaginaire. À travers les pouvoirs de January, qui sont tout simplement ceux de l’écrit, Alix E. Harrow fait de l’imagination une force capable de changer le monde, inspirant les révolutions et les bouleversements de la société. Le roman acquiert ainsi une dimension metatextuelle qui est renforcée par les outils que l’autrice convoque pour construire son récit :  par une mise en abyme au cœur du roman (une polytextualité), January mettant très tôt les mains sur un livre qui va l’accompagner tout au long de son aventure et dont les chapitres s’insèrent dans le texte lui-même, par une adresse au lecteur à la deuxième personne, qui renvoie à l’adresse au lecteur faite dans le livre de January, etc. Il y a dans le roman un ensemble de jeux de miroir déployé au sein d’un récit qui, s’il n’est pas totalement original, est fort bien mené. C’est intelligent et très bien écrit.


  • Titre : Les dix mille portes de January
  • Autrice : Alix E. Harrow
  • Traduction : Thibaud Eliroff
  • Publication : 13 octobre 2021, Hachette, coll. Le Rayon Imaginaire
  • Nombre de pages : 480
  • Format : papier et numérique

13 réflexions sur “Les dix mille portes de January – Alix E. Harrow

  1. Entre sa nouvelle dans Bifrost et ce roman, Alix E. Harrow c’est un peu le fan-service appliqué au lecteur d’imaginaire, non ? Ce qui n’est là non plus pas une remarque négative, surtout que c’est en bonne partie ce qui me donne envie de passer outre le classicisme et de lire ce roman. ^^

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  2. Les thèmes, l’ode à l’imaginaire et la dimension metatextuelle m’attire, les tropes de YA beaucoup moins car je n’arrive plus à m’éclater avec, je tique dessus et je ressasse après pendant la lecture… Alors j’hésite, j’hésite ^^!
    Mais merci pour cette belle chronique où on apprend plein de choses comme toujours chez toi !

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  3. J’avoue que tu provoques une certaine indécision chez moi. C’est agréable de voir poser sur le papier la grille de « création » du YA, c’est exactement ainsi que je le vois et ce sont les raisons essentielles qui me font le fuir, ça et l’uniformité de pensée ainsi que la médiocrité du champ lexical. Toutefois la production nous réserve quelques surprises, aussi, suis-je désormais indécise car visiblement tu as apprécié ta lecture.
    mhh, sera-t-il pour moi ?

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