« SF post-eganienne»… de quoi parle-t-on ?

L’auteur canadien Rich Larson est publié en France par les éditions Le Bélial’ qui aiment le présenter comme « le fer de lance d’une SF post-eganienne ». L’expression a provoqué chez quelques lecteurs un haussement de sourcil et une certaine incompréhension. Une réaction couramment lue ici et là a été « je ne vois rien de Greg Egan chez cet auteur !». C’est la source du quiproquo. Lorsqu’on parle de SF post-eganienne, on ne sous-entend pas par là que l’œuvre ainsi qualifiée copie ou même s’inspire de la rigueur du pape de la hard-SF Greg Egan, mais qu’elle s’inscrit dans un courant de la science-fiction qui dérive historiquement et philosophiquement de l’approche initiée par l’auteur australien dans les années 90.

Pour définir ce qu’est la SF post-eganienne, il nous faut donc observer comment historiquement différents mouvements s’articulent les uns par rapport aux autres et considérer les courants sous un angle ‘phylogénétique’. C’est ce que je me propose de faire dans cet article, de manière extrêmement succincte, car seul un travail de recherche de niveau universitaire serait à même de traiter le sujet en profondeuret dans sa diversité. Et si l’on veut parler de Greg Egan, il nous faut évidemment parler d’abord de hard-SF.

Très brièvement, la hard-SF est un courant de la science-fiction dans lequel les technologies décrites doivent être compatibles avec l’état des connaissances scientifiques du moment. Il a connu son essor durant l’Âge d’or de la science-fiction aux Etats-Unis, notamment sous l’influence de l’éditeur John W. Campbell qui, dès lors qu’il eut la direction du magazine Astounding, exigea des auteurs qu’il publiait une précision scientifique poussée dans leurs écrits (tout du moins avant qu’il ne s’intéresse aux pseudo-sciences). Les  auteurs les plus reconnus du premier âge de la hard-SF, Isaac Asimov, Robert A. Heinlein, et Arthur C. Clarke, possèdent tous une formation scientifique. La hard-SF s’intéresse alors principalement aux sciences dites dures. Mais si les progrès scientifiques et technologiques, souvent considérés de manière positive, sont au cœur de la construction du genre, ils sont souvent des outils et non véritablement le sujet des récits. Le remarquable Rendez-vous avec Rama d’Arthur C. Clarke (1973), qui est un des piliers du genre, est avant tout un roman d’aventure enrichi de faits scientifiques, dans lequel la démarche scientifique est l’outil de résolution d’un problème. Des auteurs comme Alastair Reynolds (L’espace de la révélation, House of Suns), et Andy Weir (Seul sur Mars, Projet dernière chance), par exemple, sont les héritiers directs à notre époque d’Arthur C. Clarke.

La hard-SF 1.0 associée à l’Âge d’or et à des penchants politiques conservateurs s’étiole toutefois progressivement dans les années 60 lorsqu’en réaction un nouveau courant, la New Wave, apparaît. La New Wave of science-fiction s’inspire du post-modernisme et s’éloigne des sciences dures pour se tourner vers la psychologie et les sciences sociales, tout en mettant l’accent sur l’expérimentation littéraire. (À ce propos, Robert Louit, traducteur de J.G. Balard et de Philip K. Dick, disait de la spéculative-fiction de ces deux auteurs qu’elle « penchait plutôt du côté de Freud que d’Einstein ».) De nature plus politique, proche des contrecultures des années 60 et 70, la New Wave va directement inspirer la naissance d’un nouveau genre au début des années 80 : le cyberpunk.

Le cyberpunk nait véritablement en tant que courant littéraire avec la publication du Neuromancien de William Gibson en 1984. Il s’agit alors d’une SF dystopique qui s’intéresse essentiellement à la culture underground et à l’effondrement politique et économique des sociétés futuristes ultracapitalistes dans un avenir à court terme. Bien que très éloigné des préoccupations de la hard-SF, le cyberpunk va toutefois produire une révolution dans le genre en plaçant l’informatique, les réseaux, le cyberespace, les implants et le transhumanisme au centre des préoccupations. Les sous-genres dérivés tels que le biopunk ou le nanopunk vont prolonger l’œuvre à d’autres sciences.

Au même moment, l’éditeur britannique David Pringle lance un appel dans le magazine Interzone à créer une nouvelle hard-SF radicale qui s’intéresserait autant à la physique qu’à la biologie et à la sociologie, et aux conséquences des développements scientifiques et technologiques sur l’humain. Cet appel est à l’origine du renouveau de la hard-SF dans les années 90 dont Greg Egan n’a pas tardé à devenir le principal artisan.

Greg Egan est lui-même un enfant du cyberpunk. Ou, plus précisément, il s’inscrit dans un héritage « post-cyberpunk » (je mets ici des guillemets car le post-cyberpunk est aussi le nom d’un sous-genre auquel Greg Egan n’appartient pas). Il publie son premier roman de science-fiction en 1992 sous le titre Quarantine (Isolation,2000). Quarantine est un roman cyberpunk, mais Egan y ajoute un twist quantique. Le développement de la SF eganienne se fait dans un premier temps essentiellement à travers les nouvelles qu’il publie dans le magazine Interzone. Greg Egan est avant tout un moraliste. Ses préoccupations sont la science et son éthique, en tant que sujet, et les conséquences des nouvelles technologies sur l’humain et son identité. Un parfait exemple est le roman La Cité des permutants qui, à partir d’une thématique cyberpunk, la numérisation des consciences, pousse la logique à son terme et examine la notion même de conscience et d’identité. Greg Egan va s’intéresser par la suite tout autant à la physique et à l’informatique qu’à la biologie et la sociologie. (Il faudrait ici faire une étude détaillée des œuvres de Greg Egan. Cela a été fait en grande partie dans l’essai Greg Egan de Karen Burham publié en 2014, et dont l’esprit de cet article est inspiré.) Pour paraphraser la troisième loi d’Arthur C. Clarke, on peut dire que toute technologie suffisamment avancée devient une nouvelle de Greg Egan.

Tout ceci nous amène à aujourd’hui. Si Greg Egan se distingue par une approche extrêmement poussée envers les sciences et l’exactitude mathématique, au point d’être parfois considéré comme illisible, plus souvent par les critiques que par les lecteurs, ce n’est généralement pas le propos des auteurs ‘post-eganiens’. Ceux-ci ne reviennent pas sur les démonstrations, qu’ils prennent pour acquises, mais retiennent de l’œuvre d’Egan une forte crédibilité scientifique, un positionnement hard-SF en opposition avec des formes littéraires plus libres au sein de la science-fiction, une partie de l’héritage cyberpunk, et l’approche moraliste de l’auteur pour examiner d’un point de vue éthique les enjeux des nouvelles technologies pour l’humain à plus ou moins long terme. Il s’agit donc pour eux de mettre leurs personnages face à des situations générées par l’émergence d’une technologie disruptive, mais compatible avec les connaissances actuelles, et d’en extrapoler à hauteur d’homme, en tant qu’individu, les conséquences, parfois dramatiques. La technologie n’y est pas seulement un gadget ou une solution à un problème, mais un sujet de discussion. C’est en cela qu’on peut qualifier la science-fiction écrite par Rich Larson ou Ray Nayler, et en France par Audrey Pleynet, de science-fiction post-eganienne.

PS : cet article a reçu de virulentes critiques de la part de certains spécialistes du domaine. Je répète donc ce que je disais en introduction : il ne s’agit pas ici de fournir un texte ouvrant sur une thèse universitaire, mais d’expliquer très brièvement un terme employé par un éditeur. J’ai bien conscience qu’il manque de précision, regorge de raccourcis, et ne propose aucune thèse révolutionnaire ni ne fait preuve de grande originalité. Ce n’est pas le but. Mais les spécialistes eux-mêmes ne s’entendent pas sur une définition de la science-fiction. Entre le « la science-fiction est tout ce qui est publié sous l’étiquette science-fiction » de Norman Spinrad et « le régime ontologique matérialiste spéculatif » de Simon Bréant, les simples lecteurs que nous sommes ne sont pas aidés.


18 réflexions sur “« SF post-eganienne»… de quoi parle-t-on ?

    1. Bonjour Gérard. Dans l’absolu on pourrait même dire que c’est au coeur du projet de la science fiction, mais dans le cas de Greg Egan, il me semblait important de souligner le changement de paradigme introduit par l’épisode Cyberpunk (qui aurait eu lieu de toute façon sans le Cyberpunk) et de tracer une filiation. D’une certaine manière Greg Egan écrit au départ en réaction au Cyberpunk, et replace la science au centre de l’univers après quelques années d’abandon par une partie de la SF.

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      1. Je ne veux pas avoir l’air du contestataire de service .mais une bonne partie de la vieille sf ne faisait guère de place à la science sinon de manière très allusive. Je possède toutes les premières années d’Amazing et autres revues canoniques et la science n’y a guère de place sinon celle d’un figurant. Pour moi, la principale révolution a. été celle de 1950-51, tant en France qu’en GB et aux USA, avec les revues de petit format qui ont montré une réelle ambition littéraire ainsi TMOSF et Galaxy et leurs extensions françaises. Cependant Astounding avec Campbell a introduit à la fois une ambition littéraire et scientifique. Ce qui ne s’est jamais vu côté science dans la litgen et ne se voit toujours pas. Il y a une vraie et profonde rupture qu’on observe aisément dans la société entre pro-sciences et littéraires. Je l’ai remarquée pour la première fois vers 1954-55 à SciencesPo où on m’a vite tenu pour un «scientifique » ce qui en dit long.

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        1. En effet, on peut lire « Doc » Smith sur des milliers de pages sans y repérer de véritable questionnement scientifique, quant à l’ambition littéraire… elle a le mérite d’exister. La nouvelle de Stanley Weinbaum « Odyssée martienne », sans doute excellente, ne pose pas davantage de questionnement scientifique, etc.
          N’existe-t-il pas très tôt, y compris chez certains auteurs soucieux d’exactitude scientifique et technique, des tendances technophobes et/ou antiscientistes qui reviennent à poser le problème de manière éthique ? Je pense à Jules Verne, qui serait alors un post-eganien par anticipation (si j’ose dire) mais clairement plus pessimiste 😉 .

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          1. J’ai beaucoup écrit sur les rapports problématiques de la sf à la science et je ne vais pas recommencer ici. Je renvoie à ces textes. On en trouvera dans Le livre des préfaces (Ldp). Ce rapport n’a pas grand chose à voir avec l’exactitude scientifique. Mais avec le pouvoir qu’est supposée donner la science. Et son origine est parfois très ancienne.

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          2. Oui, c’est la vraisemblance qui compte en Hard SF, la vérité scientifique ne peut pas davantage se déployer dans un tel cadre qu’ailleurs en fiction. Paradoxalement, la mimesis l’empêche. Très ancienne, c’est vrai. Il y a Frankenstein ou Micromegas. Mais vous avez raison de me renvoyer aux livres, c’est-à-dire à l’essentiel 😉 . Bonne journée.

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          3. Il y a des textes de sf d’une grande qualité littéraire bien avant Weinbaum. Ainsi chez Poe et Lovecraft entre autres. En France aussi chez de nombreux nouvellistes dont Maupassant.

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  1. L’expression “post-eganien” n’est forcément chronologique, elle peut être typologique. Elle ne veut pas nécessairement dire « ce qui vient après » ou “qui ressemble à » l’œuvre de Greg Egan, mais peut nommer un ensemble un peu flou de traits qu’on trouvent groupés aujourd’hui mais qui peut exister ensemble à d’autres époques: décentrement cosmique et narratif, vastitude relativiste, grande multiplicité (essaims et réseaux), hasard non-seulement existentiel mais ontologique (quantique), indifférence (froideur et sombreur), et éclatement des interprétations (non-sens).

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