Forbach – Thomas Day

bifrost73Pour des raisons qui échappent à la raison, je me procurai récemment un grand ancien numéro de la revue Bifrost : le 73, celui  consacré à H.P. Lovecraft. Ce fut une indicible surprise – mais bonne quand même – que d’y découvrir une nouvelle de Thomas Day.

(- Et oui, misérable mortel, si tu avais consulté le sommaire avant de l’acheter, tu l’aurais su.
– Oh ça va , Nyarl, j’étais perturbé par la couverture viscérale et tentaculaire de Fructus.)

De Thomas Day, j’ai lu à ce jour un roman, une novella, un recueil. J’ai aimé.  Il possède une  écriture singulière qui me plait car elle va à l’essentiel. Si vous l’avez lu, vous savez de quoi je parle. Le style est  simple en apparence et direct, mais précis, ciselé et tourné vers le mouvement. Immobilité et contemplation ne sont pas des vertus dayliennes. Thomas Day écrit caméra au poing, et lorsqu’un personnage regarde la mer, vous ne voyez pas la mer, vous voyez les yeux du personnage vers la mer. Nous sommes ici loin de l’ampoulage de shoggoths et si Randolph Carter avait parcouru les contrées du rêve sous sa plume, ça aurait pris un peu moins de temps. Mais Thomas Day, ou une autre de ses incarnations terrestres, on sait qu’il aime le poulpe.

Forbach est une lovecrafterie. Sort of.

Forbach. Mardi 26 Novembre 2002. Lin a dans les mains la lettre que le grand-père de son compagnon Matteo, disparu de manière inquiétante quatre jours plus tôt, lui avait laissé à sa mort quatre ans auparavant. Matteo n’a jamais connu ce grand-père qui a fait fortune dans le diamant au Brésil mais y a abandonné femme et enfants avant de s’installer dans le manoir de Forbach, à la frontière allemande, où il avait passé son enfance. Lin est venue au manoir pour vérifier si le contenu de la lettre dit vrai ou si elle est le produit d’un homme devenu sénile.

Forbach. Vendredi 22 Novembre 2002… Thomas Day nous la fait à l’envers. L’auteur inverse la chronologie des chapitres pour dire une histoire sur plusieurs dizaines … millions d’années. Il faut suivre un à un les indices, à la manière du film Memento de Christopher Nolan. Le fil est double et futé ! Chaque scène introduit un élément, un seul,  qui la lie à la précédente. Thomas Day fait ainsi ressortir ce côté enquête policière à la Edgar Allan Poe qu’on rencontre dans certains textes de Lovecraft. Mais il y a aussi une constante : chaque tableau montre des corbeaux, toujours présents, toujours inquiétants, toujours menaçants. Si la structure narrative est inversée, le récit suit une montée en tension suivant une progression linéaire dans le sens de la lecture, comme chez  Lovecraft : depuis une situation à l’apparente normalité concevable  on glisse lentement vers une révélation vertigineuse. Et comme chez le maître de Providence, avant de rencontrer son pire cauchemar on rencontre ses serviteurs, ici corvus forbachis. C’est un travail d’écriture minutieux qui s’approche au plus près de qui constitue le coeur de l’oeuvre de l’américain dément : l’horreur cosmique. Le temps efface et cache aux yeux des hommes la nature véritable et indicible du monde, mais si on remonte son fil, que découvre t-on ? Mais derrière l’hommage, il y a surtout Thomas Day et donc, au passage, la société des hommes se prend une baffe.

Evidemment, en raison de cette déraison progressive, le récit ne fonctionne plus s’il vous prenait l’idée de relire les chapitres dans l’ordre chronologique. Mais pourquoi feriez-vous une chose pareille ? Z’êtes sans SAN ou quoi ?

A la fois hommage et appropriation, Forbach est un vrai plaisir à lire. Il a d’ailleurs reçu le prix des lecteurs de Bifrost en 2014. C’est dommage que l’auteur ait abandonné l’écriture. Iä Iä Thomas Day fhtagn !


D’autres avis : Philémon, 233°C, RSFblog, Au pays des Cave Trolls, Blog-O-Livre,


IMG_20191223_114201



Catégories :#projetMaki, Nouvelles

Tags:

9 réponses

  1. Il faut faire des incantations pour que Thomas Day reprenne l’écriture!
    Tu as raison 🙂

    J'aime

  2. Thomas Day est un très bon auteur mais son jumeau maléfique le musèle !

    Aimé par 1 personne

  3. J’avais parfaitement oublié que j’avais lu cette nouvelle, tu as réussi à faire remonter des bribes de souvenirs – ce qui n’était pas gagné. J’étais jeune et fou à l’époque, je ne fuyais pas encore les lovecrafteries. Et j’avais même apprécié, qu’il est fort ce Monsieur Day.

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :