Apprendre, si par bonheur… – Becky Chambers

Becky Chambers est une autrice heureuse. Enfin, je suppose. Son premier roman L’Espace d’un an, publié en 2015 (2016, pour la traduction française chez l’Atalante) est devenu un cycle, Les Voyageurs, composé désormais de quatre romans et pour lequel elle a obtenu le prix Hugo et le prix Julia-Verlanger en France, et pléthore de nominations. La science-fiction qu’elle écrit est depuis décrite comme positive et affublée de la taxonomie « hopepunk » dont elle n’a pas tardé à être propulsée cheffe de fil, le succès aidant. Mais il faut croire que ça ne lui a pas plu tant que ça à Becky Chambers d’être ainsi cataloguée et enfermée dans un sous-genre. Alors Becky Chambers a écrit en 2019 (2020) Apprendre, si par bonheur… histoire de glisser un bonbon acidulé au milieu de sa bibliographie et surprendre un peu son monde.

Voilà un moment que j’avais cette novella dans ma pile de livres à lire, que je n’y touchais pas, préférant jouer les durs, à lire des trucs déprimants, mais voilà, je suis dans une période où j’ai envie de lire des livres légers et solaires, et suite à la lecture récente de Superluminal de Vonda N. McIntyre, je me suis dit pourquoi pas maintenant ? Sauf qu’Apprendre, si par bonheur… n’est pas un livre joyeux. Il est au contraire déprimant, et la fin est à chialer.

Les nombreuses chroniques déjà parues sur la blogosphère (voir les quelques liens ci-dessous) cherchent à vous vendre du bonheur là où il n’y en a pas. On y lit des mots comme « positif », « bienveillance », « humanisme », « optimisme ». Les blogueurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant que je me suis brouillé avec l’ensemble de la blogosphère, pour bien faire, il ne reste plus qu’à me brouiller avec l’éditeur. Celui-ci a commis l’un des plus mauvais résumé en quatrième de couverture qu’on puisse imaginer. Je le reproduis ici :

« Un groupe de quatre astronautes partis explorer des planètes susceptibles d’abriter la vie : hommes et femmes, trans, asexuels, fragiles, déterminés, ouverts et humains, ils représentent la Terre dans sa complexité. »

Ce n’est pas le sujet du roman. D’ailleurs, les personnages qui l’habitent n’en sont pas le sujet non plus. L’éditeur a choisi de s’appuyer sur les thèmes du genre et de l’inclusivité, qui par ailleurs animent actuellement la SF, pour vendre du livre. Mais ce n’est pas le sujet de ce roman en particulier ! Les éditeurs vous mènent en bateau. Ne leur faites pas confiance, ils vous trompent sur la marchandise.

Maintenant qu’il ne me reste plus aucun ami, je peux enfin vous parler sereinement d’Apprendre, si par bonheur… Becky Chambers, court roman que j’ai trouvé formidable. Apprendre, si par bonheur… est une émouvante ode à la recherche scientifique et à l’exploration, malgré tout. Et dans le contexte de l’histoire de cette novella, « malgré tout » signifie « malgré la fin du monde ».

« Dans l’intérêt de l’humanité, ben voyons.

Aux yeux des gens qui travaillaient pour ces programmes – les astronautes, oui, les scientifiques brillants, oui, mais aussi les milliers de petites mains, ingénieurs, mathématiciens, médecins, laborantins, analystes, dont les noms et les vies ont été oubliés -, il y avait tromperie sur la marchandise. On leur avait promis des découvertes, le progrès pour tous. Une vision collective. Une humanité meilleure. Mais ce rêve était empêtré dans les chaînes de la myopie nationaliste et de la cupidité. Deux mondes incompatibles. J’imagine que beaucoup ont perdu espoir et se sont découragés. » 

Apprendre, si par bonheur… se présente comme une lettre, un message envoyé à destination de la Terre par une astronaute partie depuis longtemps en mission d’exploration à 14 années lumières de sa planète d’origine.  Ariadne O’Neill ne sait pas à qui elle l’écrit, elle ne sait pas si quelqu’un la lira, mais elle doit l’écrire, pour elle et pour les trois autres astronautes qui sont avec elle. Ils ont voyagé en sommeil artificiel pendant 28 ans, pour explorer pendant une dizaine d’années quatre planètes situées dans la zone habitable de leur étoile et donc potentiellement porteuses de vie. C’est le récit de cette exploration en quatre chapitres, pour chaque planète visitée, que fait Becky Chambers, alors que les mauvaises nouvelles de la Terre, en proie aux dévastations climatiques et aux guerres qui en découlent, continuent de leur parvenir avec 14 ans de retard. Jusqu’à ce qu’elles ne parviennent plus.

Ce jour-là, personne n’a regardé les infos.

Personne n’a regardé les infos pendant quatre ans.

Quoi qu’il se passe, malgré les mauvaises nouvelles, malgré les difficultés rencontrées, les quatre astronautes vont poursuivre leur mission. Ils découvriront la vie, sous diverses formes, parfois exubérantes, parfois primaires, mais toujours de la vie, y compris dans les endroits les plus hostiles. Becky Chambers invoque avec beaucoup de pédagogie différentes branches des sciences : biologie, géologie, chimie, génétique, astronomie, sans jamais perdre son lecteur mais en inscrivant son récit dans un cadre respectant l’état des connaissances scientifiques actuelles. Ce qui est la définition même de la hard-SF.

En grande professionnelle, Ariadne O’Neill entame ce récit de la façon la plus factuelle possible. Mais petit à petit, le vernis craque. Les quatre astronautes vont passer par des phases d’exultation devant la richesse de leurs découvertes, mais aussi de profond désespoir lorsque les choses se déroulent mal. Ariadne joue les psychologues, essayant de raccrocher ses compagnons à des souvenirs ou des promesses, mais elle aussi est fragilisée et inévitablement… Inévitablement se posera la question du choix, individuellement ou collectivement. Le dernier chapitre est celui du choix ultime, celui qu’il faut être plus qu’humain pour prendre. La conclusion est de toute beauté, mais aussi d’une immense mélancolie.

Apprendre, si par bonheur… est un superbe texte qui m’a personnellement beaucoup touché.


D’autres avis : Le syndrome Quickson,  Les lectures du Maki, Ombre Bones, yuyine, Au Pays des Cave trolls,  lorhkan, L’imaginarium de symphonie, Le chien critique, zoe prend la plume, Aelinel, les blablas de Tachan, outrelivres, …


  • Titre : Apprendre si par bonheur…
  • Autrice : Becky Chambers
  • Publication : 20 août 2020, L’Atalante
  • Traduction : Marie Surgers
  • Nombre de pages : 144
  • Format : papier et numérique

13 réflexions sur “Apprendre, si par bonheur… – Becky Chambers

  1. Bon… deux commandes de plus chez mon libraire… j’avais résisté un chouille pour Superluminal ( nan mais Clarinette attends la rentrée t’as déjà une PAL surréaliste pour les vacances… ) ben là tant qu’à faire j’ai commandé les deux d’un coup

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      1. Je viens de le refermer, je l’ai fait durer autant que possible. Je ne sais pas ce que texte fait résonner chez moi mais il m’a profondément boulversée. J’ai été très émue par la sangle (le fil) d’Ariadne et son rapport aux étoiles lorsqu’ils quittent Opéra et je suis à nouveau en larmes à la lecture de sa conclusion.
        C’est pour ces émotions là que je lis, et plus particulièrement de la science fiction

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  2. Un livre qui m’avait beaucoup touché en plein confinements. J’ai trouvé une dose trés subtile de compléxité dans les concepts scientifiques, d’émotions et d’aventures. C’était mon premier livre de Becky Chambers et elle a frappé mon imaginaire!

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  3. Tu ne peux pas te fâcher avec moi, je suis passée à côté de L’espace d’un an (apparemment les feel good books de SF ça ne marche pas pour moi 🤣). Mais je garde un bon souvenir de Apprendre si par bonheur, y’a un vrai sense of wonder dans l’exploration que j’ai beaucoup aimé.

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