
Depuis Quitter les Monts d’Automne, son premier roman paru chez Albin Michel Imaginaire, Émilie Querbalec construit, au sein de l’imaginaire francophone, une œuvre singulière – temple autant que laboratoire – composée de textes dont ne saurait dire s’ils appartiennent au domaine de la fantasy ou de la science-fiction. Son dernier roman en date, Les Jardins du Temps, s’inscrit dans cette veine. L’autrice y revendique l’ héritage d’Ursula K. Le Guin et, plus encore que dans ses livres précédents, s’approprie la théorie de la fiction-panier formulée par son illustre aînée.
Les Jardins du Temps nous transporte au Japon, pays de naissance d’Émilie Querbalec. Le roman s’ouvre à la fin du XVIᵉ siècle, au moment où les troupes du seigneur de guerre Oda Nobunaga attaquent un temple sur le mont Hiei. Lors de cette bataille, une relique liée au temps est brisée — un événement fondateur aux conséquences encore invisibles. Quatre siècles plus tard, deux scientifiques spécialisés dans l’étude du temps, Mariko Nakajima et Vedant Vinayakram, sont appelés sur un site étrange : une tombe contenant une tête coupée datant du Japon féodal… qui semble pourtant toujours vivante. Ils découvrent que, dans cette zone, le temps s’écoule de manière anormale, beaucoup plus lentement que partout ailleurs.
Cette anomalie n’est que le début. Peu à peu, des perturbations temporelles apparaissent de manière de plus en plus rapprochée à différentes époques, comme si le temps lui-même se fragmentait. Le roman suit alors plusieurs périodes et personnages, explorant un monde où le temps n’est pas linéaire – à la différence de la vision occidentale – mais organisé en cercles concentriques. Il ne s’agit ni de voyages dans le temps ni à travers un multivers où l’on rencontrerait des réalité alternatives, mais de couches temporelles coexistantes.
Dans unrécit éclaté mêlant Japon féodal, enquête scientifique contemporaine et fragments de futurs possibles, tout en convoquant spiritualité, mythologie et science, Émilie Querbalec propose une véritable écologie du temps, envisagé comme un système complexe, instable et vulnérable. Gardiennes du temps, chercheurs et autres figures tentent d’en comprendre les mécanismes et peut-être d’en réparer les failles, alors même que sa désagrégation menace la cohésion du monde.
Le livre adopte une structure polyphonique et non linéaire faites de fragments que le lecteur doit assembler pour reconstituer une cartographie temporelle. Cette construction en mosaïque n’est pas un simple choix esthétique : elle est la traduction formelle du propos du livre. Le temps n’y est plus une ligne, mais un réseau de zones interconnectées, dont les perturbations locales peuvent entraîner des reconfigurations globales : de la même manière que les écosystèmes naturels peuvent être perturbés par des actions humaines, le temps lui-même est un équilibre fragile. La cohérence entre le fond et le forme a cependant un revers : la fragmentation narrative fait qu’aucun personnage ne marque émotionnellement de façon durable. Il faudra aussi accepter une résolution est rapide et diffuse, comme si la quête n’importait pas tant – ce qui correspond précisément à l’un des principes de la fiction panier.
Là où beaucoup de récits temporels recyclent des motifs connus (paradoxes, boucles, etc), Émilie Querbalec propose une reformulation du trope en s’inspirant notamment d la pensée bouddhiste. Les Jardins du temps ne cherche pas tant à divertir par ses rebondissements, qu’à faire penser autrement le lecteur. En concevant le temps comme un système écologique, Emilie Querbalec livre un roman qui résonne au présent. Comme dans ses romans précédents, elle se distingue par son style impeccable et un imaginaire singulier. Il s’agit sans doute de son roman le plus ambitieux.
Ailleurs sur les blogs : Sous les galets , la page…, La Geekosophe, Weirdaholic, Le Nocher des livres,
- Titre : Les Jardins du temps
- Autrice : Émilie Querbalec
- Parution : 1 avril 2026, Albin Michel Imaginaire
- Nombre de pages : 352
- Format : broché (21,90 €) et numérique (12,99 €)
Concept fortement intéressant 😺
Noté !
J’aimeJ’aime