La hard-SF au féminin – (Romans)

(Illustration de couverture par Manchu pour l’Atalante)

De retour du festival des Utopiales de Nantes il y a quelques jours, je vous avais proposé d’explorer le domaine la hard-SF, ce sous genre de la science-fiction qui met l’accent sur le réalisme scientifique, sous l’angle de textes courts écrits exclusivement par des femmes. L’idée était de tordre le cou à cette idée que la hard-SF est un boys club exclusif. Cet article a rencontré un certain succès et comme vous êtes des gourmands insatiables, vous avez été nombreux à me demander d’étendre ces recommandations au format long, les romans.  Je vous propose donc quelques titres, à nouveau rien d’exhaustif, mais des recommandations tirées de mes propres lectures.


QuanTika – Laurence Suhner

Il n’y a pas à ma connaissance d’effort plus important pour produire de la hard-SF en langue française que celui fait par Laurence Suhner, autrice helvète, lorsqu’elle a écrit la trilogie QuantiKa, vaste œuvre de 1600 pages composée des romans Vestiges (2012), L’Ouvreur des chemins (2013), Origines (2015) publiés chez L’Atalante. L’ensemble a été réuni en une intégrale publiée en 2021 sous le nom de QuantiKa. S’inscrivant à la fois dans le genre du planet-opera et de la hard-SF, Quantika fait le récit de l’exploration scientifique au XXIIIe siècle d’une planète glaciaire, Gemma, découverte dans le système d’Alta Mira situé à 6,5 années-lumière de la Terre. Le personnage principal, que l’on suivra durant toute la trilogie, est une exobiologiste du nom d’Ambre Pasquier qui décide de tout quitter pour se lancer dans cette aventure scientifique au bout d’un voyage sans retour de 17 ans. Gemma possède un mystère. Un vaisseau fantôme d’origine extraterrestre abandonné depuis plusieurs millénaires plane, telle une menace aussi fascinante que déroutante, en orbite au-dessus de la planète. Pour Ambre Pasquier, cette présence va devenir la quête d’une vie. De par ses thématiques et son approche résolument tournée vers l’aspect scientifique, Quantika se situe quelque part entre la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson pour son côté planet-opera et le cycle des Xeelee de Stephen Baxter pour… et bien ses extraterrestres venus de temps anciens. Il faut savoir que ce sont des romans qui prennent leur temps, et développent longuement ses personnages et ses thématiques scientifiques. Il est à noter que Laurence Suhner a fait appel à des scientifiques de l’université de Genève pour garantir la solidité scientifique de ses romans. Le premier roman, Vestiges a obtenu le prix Bob Morane et Futuriales.

QuanTika – Laurence Suhner – L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne – août 2021 – 1598 pages.


Rossignol – Audrey Pleynet

Puisque nous sommes en francophonie et chez les extraterrestres, continuons avec le roman qui a remporté le prix des Utopiales cette année, Rossignol d’Audrey Pleynet. Publié en mai 2023 dans la collection Une-Heure Lumière chez le Bélial’, maison d’édition férue de hard-SF, Rossignol raconte le combat d’une femme pour défendre une idée, une utopie dans laquelle elle est née. L’histoire se déroule 10 000 ans dans le futur à bord d’une station dans l’espace construite à l’origine par des soldats renégats, lassés d’une guerre inter espèce devenue fratricide à force d’hybridations forcées. Devenue entité politique et économique indépendante après la fin des conflits, elle accueille un large nombre d’espèces, et d’hybrides. Mais son existence se trouve menacée. Du point de vue de définition de la hard-SF, Rossignol est un cas particulier car si certains éléments (comme la télépathie, par exemple) l’en éloigneraient, d’autres permettent de l’y classer sans hésitation. Les enjeux du récit reposent sur deux éléments qui sont purement d’ordre scientifique. Le premier est la génétique qui permet d’envisager l’hybridation de certaines espèces entre elles, et encore la grande majorité des hybrides sont non viables. Dans le récit, l’hybridation est une arme et connaître l’ADN d’une personne donne sur elle un pouvoir qui peut être léthal. Le second est la station elle-même dont les Paramètres permettent d’être ajustés pour que plusieurs espèces puissent se croiser dans les mêmes espaces. Ce n’est jamais confortable, mais le vivre ensemble demande de chacun un effort conscient et consenti. Cette jolie invention est poussée jusqu’au bout de sa logique dans le roman et en constitue un des points essentiels, et c’est là l’un des traits caractéristiques de la hard-SF. Vous pouvez lire mon avis plus complet sur ce roman ici.

Rossignol – Audrey Pleynet – Le Bélial’, coll. Une Heure Lumière – mai 2023 – 144 pages.


L’une rêve et l’autre pas – Nancy Kress

Sans doute le roman le plus connu de Nancy Kress, L’une rêve et l’autre pas a été publié en 1991 et traduit en français en 1993 chez Pocket puis rééditer en 2016 chez ActuSF dans la collection poche Hélios. Il a en outre remporté les prix Hugo et Nebula en 1991. Comme la plupart des textes de Nancy Kress – c’est sa marotte – ce roman s’intéresse aux manipulations génétiques sur les humains. Il raconte la vie de deux jumelles, Leisha et Alice, filles d’un magnat de l’industrie, mais dont l’une est issue d’un ovocyte qui a été génétiquement modifié. Leisha est une enfant voulue, Alice est un accident. En plus de posséder un QI élevé, la particularité de Leisha, qu’elle partage avec un petit groupe d’enfants eux-aussi modifiés, est qu’elle n’a pas de besoin de dormir. Elle dispose ainsi d’un avantage par rapport aux dormeurs, avantage qui va déclencher jalousie, rejet et haine. Au-delà de cette thématique scientifique, le roman de Nancy Kress est aussi une violente réfutation de l’éthique objectiviste et libérale d’Ayn Rand.

L’une rêve et l’autre pas – Nancy Kress – ActuSF, coll. Hélios – traduction Claire Michel –  octobre 2018 – 160 pages.


Vers les étoiles – Mary Robinette Kowal

La série Lady Astronaut de Mary Robinette Kowal relève à la fois de l’uchronie, puisque son point de départ est la chute sur terre d’une météorite dans la région de Washington le 3 mars 1952 à 9h53 du matin, événement qui précipite la course à l’espace, et de la hard-SF car cette course à l’espace est très solidement documentée. L’autrice a d’ailleurs fait appel à de nombreux scientifiques de la NASA pour étayer son propos. C’est aussi un manifeste féministe qui imagine ce qui aurait pu se passer si les femmes n’avaient pas été écarté des programmes spatiaux par le congrès américain dans les années 60. La série se compose d’un recueil de nouvelles, Lady Astronaut, publié chez Folio SF en 2020 et de trois romans publiés chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre : Vers les étoiles (2020), Vers Mars (2021) et Sur la Lune (2022). Je vous recommande surtout la lecture du premier roman, Vers les étoiles, qui est vraiment meilleur que ses suites, décevantes en raison de personnages assez pénibles et de certain tics d’écriture voyants. Ce premier roman a d’ailleurs fait un véritable hold-up en remportant les prix Hugo, Nebula, Locus, Sidewise, et Julia Verlanger. Vous pouvez lire mon avis plus complet sur ce roman ici.

Vers les étoiles – Mary Robinette Kowal – Denoël, coll. Lunes d’Encre – Traduction Patrick Imbert – octobre 2020 – 560 pages.


Apprendre si par bonheur… – Becky Chambers

Becky Chambers est surtout connue pour ses textes hopepunk/feelgood, service à thé compris, et je suis à peu près certain que vous ne l’attendiez pas dans ces recommandations de lecture où l’on parle surtout de boulons et d’équations. Et pourtant ! Becky Chambers a écrit Apprendre, si par bonheur… court roman publié en 2020 chez L’Atalante. Apprendre, si par bonheur… se présente comme une lettre, un message envoyé à destination de la Terre par une astronaute partie depuis longtemps en mission d’exploration à 14 années lumières de sa planète d’origine. Ariadne O’Neill ne sait pas à qui elle l’écrit, elle ne sait pas si quelqu’un la lira, mais elle doit l’écrire, pour elle et pour les trois autres astronautes qui sont avec elle. Ils ont voyagé en sommeil artificiel pendant 28 ans, pour explorer pendant une dizaine d’années quatre planètes situées dans la zone habitable de leur étoile et donc potentiellement porteuses de vie. C’est le récit de cette exploration en quatre chapitres, pour chaque planète visitée, que fait Becky Chambers, alors que les mauvaises nouvelles de la Terre, en proie aux dévastations climatiques et aux guerres qui en découlent, continuent de leur parvenir avec 14 ans de retard. Jusqu’à ce qu’elles ne parviennent plus. Apprendre, si par bonheur… est une émouvante ode à la recherche scientifique et à l’exploration, malgré tout. Et dans le contexte de cette histoire « malgré tout » signifie « malgré la fin du monde ».  Ce n’est pas du tout un livre joyeux, il est au contraire assez déprimant mais très beau. Vous pouvez lire mon avis plus détaillé ici.

Apprendre si par bonheur… – Becky Chambers – L’Atalante, coll. La Dentelle du cygne – traduction Marie Surgers – août 2020 – 144 pages.


En bonus

Je parlais ci-dessus de nanotechnologie débridée, nous y voilà. Pour finir, et sans entrer dans le détail, je vous signale deux textes assez particuliers car un peu foutraques, à réserver au plus aventuriers d’entre vous.

Le premier est Queen City Jazz est un roman de Kathleen Ann Goonan publié par la maison d’édition éphémère Imaginaires sans frontières en 2002 (le livre est introuvable en format papier, l’éditeur ayant fait faillite, mais il est disponible en format électronique). Le récit se déroule dans une Amérique postapocalyptique qui a vu l’utopie des cités intelligentes s’effondrer après que les nanotechs qui les faisaient fonctionner soient devenues folles (Prévoir l’aspirine).

Le second est Aux Marges de la vision de Linda Nagata publié chez Bragelonne en 2008. Dans le domaine de la hard-SF, notamment dans le format court, le nom de Linda Nagata est assez incontournable et on le croise souvent dans les diverses anthologies consacrées au genre. Aux Marges de la vision repose sur une bonne idée, la création de cellules neuronales artificielles en laboratoire dérape et une nouvelle forme de vie apparait par symbiose avec l’homme.  Malheureusement, le roman part un peu dans tous les sens, entre rébellion sur une station spatiale en orbite et village de pêcheurs au Vietnam.


9 réflexions sur “La hard-SF au féminin – (Romans)

  1. Merci beaucoup pour toutes ces critiques !

    Il y a une phrase incomplète dans la critique de Rossignol :
    « Dans le récit, l’hybridation est une arme et connaître l’ADN d’une personne donne sur lui un pouvoir qui peut être. »

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  2. « Au-delà de cette thématique scientifique, le roman de Nancy Kress est aussi une violente réfutation de l’éthique objectiviste et libérale d’Ayn Rand. » Vu comme « Atlas Shrugged » est un bouquin pénible et dogmatique, j’en connais un qui va bientôt rejoindre ma PàL !

    Aimé par 1 personne

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