Le Serpent – Claire North

Lecteurs, vous le savez, la forme courte est la quintessence des littératures de l’imaginaire. À force de le répéter, la formule est devenue une antienne chantée sur l’épaule d’Orion. La nouvelle est le théâtre d’expérimentation, le laboratoire d’idées, le champ des possibles qui voit fleurir les plumes et s’épanouir les talents. Car il y a un art précieux dans le texte concis qui sait saisir l’idée et lui donner corps en peu de mots sans en gâcher la substance et provoquer l’émotion sans le recours aux lourds artifices. Lorsque le roman est un vin capiteux et long en bouche, la nouvelle est une savoureuse eau-de-vie qui claque au palais. Grand bouilleur de cru des littératures à fort pouvoir d’émerveillement, les éditions Le Bélial’ ont créé, il y a six ans déjà, la collection Une Heure-Lumière, dédiée aux courts romans, qui balaye largement le domaine du fantastique d’ambiance à la science-fiction la plus exigeante. On peut s’y perdre aux sombres frontières du réel avec Ormeshadow de Priya Sharma comme traverser le cœur galactique et les millions d’années avec À dos de crocodile de Greg Egan. Selon le lecteur que vous êtes, il y a en Une Heure-Lumière une gemme qui étincelle pour vous. Et il y a des textes qui tous emporteront.

Trente-sixième texte de la collection, Le Serpent est le premier volume de la série La Maison des jeux développée en trois titres par Claire North (pseudonyme de Catherine Webb, romancière britannique, qui publie aussi sous le nom de Kate Griffin. Allez savoir pourquoi.) en 2015 : The Serpent, The Thief, The Master. Les droits des trois romans ont été achetés par les éditions Le Bélial’ et ils seront publiés dans la collection Une Heure-Lumière en 2022 et 2023.

Nous sommes à Venise en 1610. Il ne s’agit pas là d’un effet de style de ma part, non, nous sommes réellement à Venise en 1610 et le narrateur omniscient qui s’adresse à nous, moi et vous, nous invite à être les témoins des événements qui vont s’y dérouler. Ce procédé narratif n’est pas dévoyé, il a une fonction inscrite dans le récit. C’est un élément de l’histoire. Tout comme l’adresse au lecteur par Mycroft est porteuse de sens chez Ada Palmer dans la série Terra Ignota. Ce narrateur nous présente Thene, la jeune femme que nous allons discrètement suivre. Elle est la fille d’un riche marchand d’étoffe, mariée trop jeune à un homme qu’elle n’aime pas. Pour se protéger, au fil des ans Thene s’est cachée derrière un masque, une froideur dépourvue de tout ressenti. Il boit, il couche, il joue, et dilapide l’argent de la dot. La Maison des jeux est son lieu de perdition et elle lui prend ses derniers ducats. Entrainée là malgré elle, Thene observe, apprend, et joue à son tour. Contrairement à lui, elle gagne. Tant et si bien que La Maison des jeux l’invite à rejoindre la Haute Loge, une salle secrète où l’on ne joue plus son argent ou un bien matériel. À ces tables naissent les royaumes et tombent les empires. Les pions sont faits de chair et de sang et les joueurs n’ont qu’un but, un seul, gagner la partie.

Dans Le Serpent, ainsi que dans la suite de la série La Maison des jeux, Claire North pousse à son paroxysme l’image de l’échiquier politique. L’idée n’est pas nouvelle, le thème est classique, mais Claire North y excelle. Thene va jouer une partie qui va décider de l’avenir politique de la cité état de Venise. Elle se voit remettre des cartes de Tarots, des Atouts, qui sont autant de pions, de personnages dotés de divers talents, qu’elle va pouvoir utiliser pour imaginer et mettre en œuvre une stratégie gagnante. Sous des aspects différents, Le Serpent rappelle à la fois le Cycle des Princes d’Ambre de Roger Zelazny et Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski. Tous les coups sont permis : l’espionnage, le mensonge, la manipulation, le meurtre. Les pions sont dispensables. Les joués aussi.

Les romans qui tentent d’éblouir le lecteur avec une arnaque, un plan machiavélique, une manipulation diabolique, ne manquent pas. Bien trop souvent, ils échouent parce que l’arnaque est mal ficelée, le plan décevant, et la manipulation trop évidente. Bref, le scénario est bâclé. La réussite de Claire North avec Le Serpent se construit sur la crédibilité de la partie menée par Thene. Le scénario est à la hauteur de l’ambition et jamais ne déçoit. Le jeu est totalement maîtrisé, les coups portent, et si des échecs sont subits, les retournements de situation sont promptement menés. Il y a bien un aspect fantastique, voire de fantasy, dans le récit, mais il reste quelque peu à la marge et Claire North accole son récit à une description réaliste, et historique, de la Venise du 17e siècle – notamment à travers un ensemble de détails que le lecteur s’amusera à relever.

« Nous marchons un peu en silence. La cité se resserre autour de nous ; nous nous écartons de plus en plus du Grand Canal, des rues passantes de la ville, pour visiter des voies sombres, des voies étroites, les ruelles et les cavernes formées par les maisons en saillie ; nous traversons des cours d’eau étriqués pour les gondoles mais trop larges pour être qualifiés de caniveaux, nous dépassons des sanctuaires consacrés à des saints en pleurs et des héros martyrs, des braseros autour desquels se rassemblent les mendiants et les dames de la nuit frigorifiées pour réchauffer leurs doigts blanchis. Nous marchons, nous marchons à travers des rues qui ne changent jamais… »

L’autre grande réussite du texte est l’écriture. (Je ne trouve rien de plus navrant que les écrivains qui n’ont rien à dire mais pensent que leurs effets de manche, le style, comblent le vide. Ce n’est pas une vision de la littérature que je ne partage.) Comme la Cuidalia de Jaworski ou la Camorr de Scott Lynch, Venise est un personnage du roman. La peinture de la sérénissime est vivante, et les caractères qui la peuplent – les personnages secondaires sont nombreux – possèdent chacun une couleur. Claire North a une histoire à raconter, si bien qu’elle peut se permettre d’employer un style et de faire des choix narratifs qui autrement pourraient sembler artificiels. L’adresse au lecteur par un narrateur omniscient, par exemple, peut paraitre quelque peu frivole et daté, et je ne doute pas qu’elle indisposera certains lecteurs au premier abord, comme cela fut le cas pour Ada Palmer. Mais là encore, le narrateur est un personnage de l’histoire, comme on le découvrira, et cette forme de narration révèle une ampleur cachée du récit. Je vous laisse la découvrir.

S’il n’est pas le texte le plus ambitieux (cette place est prise par À dos de crocodile de Greg Egan) ou le plus radical (cette place est prise par Le livre écorné de ma vie de Lucius Shepard) publié dans la collection Une Heure-Lumière, Le Serpent de Claire North est à mon avis l’un des plus réussis d’un point de vue purement romanesque. Dotée d’un scénario aussi habile que cohérent, cette novella a toutes les qualités d’un grand roman de fantasy qui plonge le lecteur dans un univers intrigant, cynique, et habité de ses personnages. Je crois qu’il devrait faire l’unanimité auprès des lecteurs. Pour ma part je suis impatient de découvrir la suite de la série.


D’autres avis : Au Pays des Cave Trolls, Quoi de neuf sur ma pile, Un dernier livre avant la fin du monde, Le nocher des livres, Ombre Bones,


  • Titre : Le Serpent
  • Série : La Maison des jeux (1/3)
  • Autrice : Claire North
  • Publication : 24 mars 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Traduction : Michel Pagel
  • Nombre de pages : 160
  • Format : papier et numérique

17 réflexions sur “Le Serpent – Claire North

  1. C’est en effet très bien écrit, prenant même si un peu lent dans le premier tiers. La suite à mon avis est beaucoup moins bonne en particulier le livre 2, The Thief, qui est loin du niveau du premier livre. L’histoire se résume à un partie de cache-cache dans la jungle thailandaise. Le troisîème livre est un peu meilleur mais sans atteindre le niveau de The Serpent.

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