Le Temps des retrouvailles – Robert Sheckley

Le 3 février 2022, les éditions Argyll publient Le Temps des retrouvailles, de l’auteur américain Robert Sheckley (1928-2005). Il s’agit d’un recueil de treize nouvelles, pas d’inédit mais des textes qui ont été écrits entre 1952 et 1960 et qui pour la plupart ont déjà été publiés dans la revue Galaxie dès les années 50 et 60, puis dans différentes anthologies depuis longtemps épuisées ce qui les rendait introuvables jusqu’à aujourd’hui. Le présent recueil reprend les traductions historiques révisées par Lionel Evrard.

Je n’avais jamais lu Robert Sheckley, il me semble, ou alors dans des anthologies de jeunesse que j’ai oubliées. C’est donc avec plaisir et une certaine curiosité que j’ai lu Le Temps des retrouvailles que l’éditeur a eu la gentillesse de m’envoyer en avant-première.

Le sommaire se compose de manière non chronologique :

  • Le Prix du danger (The Prize of Peril, 1958)
  • Les Morts de Ben Baxter (The deaths off Ben Baxter, 1957)
  • Une Race de guerriers (Warriors Race, 1952)
  • N’y touchez pas (Hand off, 1954)
  • La mission du Quedak (Meeting of the Minds, 1960)
  • Tu brûles (Warm, 1953)
  • Un Billet pour Tranaï (A Ticket to Tranai, 1956)
  • Le Temps des retrouvailles (Join Now / The Humors, 1958)
  • Tels que nous sommes (All the Things You Are, 1956)
  • La Suprême recompense (The Victim from space, 1957)
  • Les Spécialisés (Specialist, 1953)
  • La Septième victime (The Seventh Victim, 1953)
  • Permis de maraude (Skulking permit, 1954)

Il se referme en postface sur le texte De la science-fiction du dehors à celle du dedans de Marc Thivollet qui servit de préface à Les Univers de Robert Sheckley, Opta (1972) que j’ai trouvé personnellement sans grand intérêt, d’autant qu’elle parle de nouvelles qui ne se trouvent pas dans le présent ouvrage, quand bien même elle situe l’œuvre de Sheckley.

Ouvrir le recueil avec la nouvelle Le Prix du danger est un choix pertinent, car il indique immédiatement au lecteur qui n’a jamais lu Robert Sheckley, qu’il a déjà lu Robert Sheckley, d’une manière ou d’une autre, sans le savoir. La nouvelle présente un jeu télévisé dans lequel un homme est poursuivi par des tueurs pendant une semaine, avec la promesse de gagner une forte somme d’argent s’il s’en sort vivant. Vous aurez évidemment reconnu le scénario qui fut repris en 1982 par Stephen King dans le roman The Running man (publié sous le pseudonyme de Richard Bachman), ou qui inspira le récent Vigilance (2019) de Robert Jackson Bennet. Il fut aussi utilisé dans le film français Le Prix du danger (1983) d’Yves Boisset, le film Running Man (1987) de Michael Glaser qui reprend le roman de Stephen King, et plus récemment l’épisode La Chasse de la première saison de la série Black Mirror.

La nouvelle dresse aussi le portrait-robot du héros sheckleyien qu’on retrouvera comme une constante dans toutes les nouvelles du recueil. Celui-ci, qu’il soit tueur à gage ou aventurier galactique se trouve confronté à une situation qu’il ne comprend pas car il est enfermé dans une perception du monde forgée par sa culture ou ses a priori et qui inévitablement est erronée. Il n’a rien d’un homme exceptionnel, ni particulièrement malin ni particulièrement courageux, c’est un humain de base qui échouera systématiquement dans ce qu’il entreprend, pour le pire ou pour le meilleur, et même lorsque c’est pour le mieux, il ne s’en rendra de toute façon jamais compte. On trouve là l’autre grande constante des récits de Sheckley : l’ironie.

« Le lendemain, Hadwell, commença à faire le bien »

Les récits présentés font la part belle à un humour de situation qui repose entièrement sur l’interprétation erronée que fait le personnage des événements auxquels il est confronté, et à l’ironie extrême des conséquences de ses actions. L’auteur, en présentant au lecteur l’envers du décor ou le point de vue de l’autre partie, le met dans la confidence et en fait le témoin des errements de son héros et livre par là même une critique parfois acerbe de l’homme et de ses prétentions au sein d’un univers qui échappe à ses préconceptions. C’est particulièrement marqué dans les nouvelles qui confrontent le héros à un premier contact avec une forme de vie extraterrestre qui pense différemment comme dans les nouvelles Une Race de guerriers (qui contient une des toutes premières versions du fameux « Take me to your leader »), N’y touchez pas, Tels que nous sommes, la Suprême récompense, et les Spécialisés.

Sur ce même thème de l’incompréhension cocasse, la nouvelle particulièrement réjouissante Permis de Maraude confronte les humains d’une lointaine colonie depuis longtemps isolée de la Terre à un émissaire envoyée par la planète mère. Un Billet pour Tranaï confronte son personnage à une autre colonie humaine éloignée qui se présente sous la forme d’une utopie miraculeuse. Il faut évidemment toujours se méfier des utopies et Sheckley en profite pour tacler sévèrement la mode de vie de l’Amérique des années 50.

Le surprenant Tu brûles joue sur l’incompréhension du monde et de soi-même. Mais je n’en dirai pas plus.

 La Mission du Quedak ajoute une dimension horrifique au récit avec l’arrivée sur Terre d’une créature martienne ramenée accidentellement par un navire minier et dont la mission est de convertir toute forme de vie à son existence collective de manière coercitive. On peut y voir les prémices d’une veine menant jusqu’à Alien.

De la même manière, le lecteur s’amusera à découvrir dans ces nouvelles des idées qui seront reprises, consciemment ou non, dans d’autres œuvres. Ainsi, l’excellente Les Morts de Ben Baxter mêle à la fois mondes parallèles et voyage dans le temps pour donner un scénario dans lequel la même journée se répète successivement de plusieurs manières différentes, préfigurant d’une certain manière les films Un jour sans fin (1993) de Harold Ramis, Source Code (2011) de Duncan Jones, ou encore Edge of Tomorrow (2014) de Doug Liman. L’humour en plus.

« Il marcha sur un million de kilomètres. Il rampa durant un millier d’années, escaladant des montagnes, franchissant des fleuves, traversant des déserts, passant par des marécages, descendant dans des gouffres qui menaient au centre du monde, puis qui l’en firent ressortir dans des océans incommensurables, qu’il dut parcourir à la nage jusqu’à la rive la plus lointaine. Alors, au terme de ce long voyage, il parvint au bout de la rue. »

En publiant Le Temps des retrouvailles, les éditions Argyll permettent aux lecteurs comme moi qui n’ont jamais lu Robert Sheckley de plonger dans un univers marqué par la clairvoyance et l’ironie. Sheckley procède par retournement des situations habituellement rencontrées dans les récits héroïques de l’âge d’or de la SF. Il n’est plus là question de célébrer le génie humain et ses accomplissements mais de le placer face à ses limitations, intellectuelles et culturelles, et de le remettre à sa place. C’est habilement fait avec humour et non sans un fond critique efficace et percutant. Une fort joyeuse lecture !


D’autres avis : Le Syndrome Quickson, Le Nocher des livres,


  • Titre : Le Temps des retrouvailles
  • Auteur : Robert Sheckley
  • Publication : 3 février 2022, éditions Argyll
  • Traduction : révisée par Lionel Evrard
  • Nombres de pages : 400
  • Format : papier

7 réflexions sur “Le Temps des retrouvailles – Robert Sheckley

  1. Merci pour l’info. Moi qui cherchais justement à lire cet auteur…
    Tu peux aussi trouver un court texte chez Le Passager Clandestin (collection Dyschroniques): La montagne sans nom

    Aimé par 1 personne

  2. j’ai lu beaucoup de Sheckley dans les années 70. J »aimais bien son humour. Aujourd’hui je l’ai un peu oublié. Si j’avais créé un blog , je l’aurais appelé  » et quand vous lisez çà, vous fait quelques choses »

    Aimé par 1 personne

  3. Ah! Cool, j’espère prendre le temps de le lire vu ce que tu en dis. J’adore les rebondissements que la SF produisait dans ces années vastes, et si l’ensemble est fait avec humour sans oublier un fond, c’est de la balle!

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