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Yesterday’s Wolf – Ray Nayler

[An english version of this review is avalaible at the bottom of the page]

Ray Nayler est un auteur américain de science-fiction dont je lis avec avidité et bonheur les textes depuis près de trois ans, uniquement des nouvelles publiées dans des journaux américains spécialisés à ce jour. L’homme a un parcours singulier. Né au Québec, éduqué en Californie, il vit actuellement au Kosovo, après avoir passé plus de vingt ans en Russie et dans divers pays des Balkans, et travaille pour les services de la diplomatie américaine, engagé notamment dans le développement de l’éducation. C’est un travail de terrain qui l’amène au plus près des gens, les vrais gens, ceux dont rarement on parle dans les médias sauf quand ils meurent en masse et encore là, ils ne sont jamais que statistiques collatérales. Cette vie-là marque ses écrits et son approche de la science-fiction, genre qu’il assume totalement. Ray Nayler écrit de la science-fiction, de la vraie science-fiction.  Il ne fait pas semblant, il ne se contente pas de poser un décor. Il explore des conséquences dans la vie des gens, des vrais gens. Et cela donne une tonalité toute particulière à ses textes qui m’évoque très fortement l’humanisme pastoral de Clifford D. Simak, dans une version post-éganienne à la Rich Larson. En d’autres termes, Ray Nayler produit une hard-SF qui remise les explications scientifiques au rang des acquis et replace l’humain au centre de ses préoccupations. Les histoires de Ray Nayler sont sombres, toujours. Mais aussi, toujours, elles contiennent un espoir, une part de lumière, a candle in the dark.

Yesterday’s Wolf est une nouvelle de Ray Nayler publiée en septembre dernier dans le magazine américain Clarkesworld. Vous pouvez la lire en ligne en suivant ce lien. Je l’ai lue dès sa sortie et ne l’ai pas chroniquée à l’époque car si le texte m’avait semblé intéressant, il ne m’avait pas plus bouleversé que ça. Mais comme cela arrive parfois avec certains grands crus longs en bouche, cela fait deux mois qu’il me hante sans que je ne sache trop pourquoi. « La vérité souffre d’être trop analysée » (ancienne maxime fremen, Le Messie de Dune, Frank Herbert). La vérité est que ce texte, tout simplement, m’a touché par son humanisme résolument simakien.

Futur proche, quelque part en Asie centrale. Elmira est une adolescente qui vit avec sa famille dans une yourte. Comme tous leurs voisins proches, ils sont bergers et élèvent un troupeau de quelques centaines de têtes ovines. C’est une société qui se meut difficilement dans ses traditions figées. Mais dans le monde d’Elmira, il existe une autre réalité. Comme tous les jeunes de son âge, elle passe des heures dans les web cafés de la ville voisine dès qu’elle en a l’occasion. Ses connaissances en informatique et ses compétences techniques font d’elle une sorte de prodige au village. (Un peu comme votre adolescent qui arrive à hacker le réseau wifi de la maison pour y connecter le ventilateur de sa chambre sans avoir lu le manuel et vous plante votre connexion parce qu’il a besoin de plus de ressources que vous, voyez ?). Cette autre réalité englobe les stigmates d’une guerre qui des années auparavant a meurtri le pays d’Elmira. Une guerre qui s’est finie en laissant derrière elle une part de son horreur. Une guerre qui fait des petites gens les proies de prédateurs autant issus du passé que de l’avenir.

La famille d’Elmira et leurs semblables voient leur existence menacée par plusieurs sortes de monstres rodant autour des troupeaux. Les premiers sont les petits barons locaux qui sous prétexte de représenter un gouvernement en déliquescence depuis le conflit, rackettent les éleveurs, ainsi que les banques qui ne font pas mieux. Il y a aussi ceux qui se cachent au sein même des traditions et du mode de vie de la communauté. Enfin, il y a ces armes intelligentes que la guerre a laissé derrière elle, des drones tueurs entièrement automatisés qui font des ravages parmi les bêtes comme parmi les hommes.

Si vous avez déjà lu de la SF ou vu des séries récentes comme Love, Death and Robots (dont ce texte ferait un excellent scénario d’épisode), vous voyez comment tout cela va se terminer. L’originalité n’est donc pas foncièrement dans l’histoire et son dénouement, que tout fan de SF pourra trouver classique. Elle se trouve dans son cadre et son traitement. Il faudra se demander qui sont les Loups du passé du titre. Loin de tomber dans un manichéisme idiotique, Ray Nayler explore avec intelligence et sensibilité la confrontation entre la tradition et un monde moderne qui impose des nouveaux paradigmes, sans que ni l’un ni l’autre ne lâche rien à leur brutalité respective. Cela permet à l’auteur d’aborder plusieurs thématiques à travers son récit. De la condition des peuples oubliés à celle de la femme dans les sociétés traditionnelles, de la résilience de l’humanité à la question des technologies meurtrières laissées par les conflits derrière eux.

Je ne saurais trop recommander la lecture de Ray Nayler.


Du même auteur :


[English version] Ray Nayler is an American science fiction writer whose texts I have been greedily and happily reading for almost three years, only short texts published in specialized American journals to date. The author has a particular background. Born in Quebec, educated in California, he currently lives in Kosovo, after having spent more than twenty years in Russia and various Balkan countries. He is a Foreign Service officer, with a special interest in education. It is a field work that brings him as close as possible to the people, the real people, those who are rarely talked about in the media except when they die en masse and yet, they are only collateral statistics. This life marks his writings and his approach to science fiction, a genre that he fully assumes. Ray Nayler writes science fiction, real science fiction. He doesn’t pretend, he doesn’t just set a scene. He explores consequences in the lives of people, real people. And this gives a very particular tone to his texts that reminds me very strongly of the pastoral humanism of Clifford D. Simak, in a post-eganian version à la Rich Larson. In other words, Ray Nayler produces a hard-SF that sets scientific explanations aside and puts humans back at the center stage. Ray Nayler’s stories are dark, always. But also, always, show hope, a spark of light, like a candle in the dark.

Yesterday’s Wolf is a short story by Ray Nayler published last September in the American magazine Clarkesworld. You can read it online by following this link. I read it on the day it came out and did not review it at the time because if the text had seemed interesting to me, it had not upset me more than that at first. But as it sometimes happens with great wines with a long and complex finish, it has been haunting me for two months without me knowing why. « Truth suffers from being overly analyzed » (old fremen maxim, The Messiah of Dune, Frank Herbert). The truth is that this text, quite simply, touched me with its definite simakian humanism.

Near future, somewhere in Central Asia. Elmira is a teenager who lives with her family in a yurt. Like all their close neighbors, they are shepherds and raise a flock of a few hundred sheep. It is a society that moves with difficulty within the boundaries of its fixed traditions. But in Elmira’s world, there is another reality. Like all young people of her age, she spends hours in web cafes in the nearby town whenever she has the opportunity. Her computer knowledge and technical skills make her a kind of prodigy in her village. (A bit like your teenager who manages to hack the wifi network of the house to connect the fan of his room without needing to read the manual and crashes your connection because he needs more power than you, see?). This other reality encompasses the scars of a war that years ago bruised the homeland of Elmira. A war that ended leaving behind some of her horrors. A war that turned people into preys for predators from both past and future.

Elmira’s family and their peers see their existence threatened by different kinds of monsters lurking around the herds. The first ones are the local barons who, under the pretext of representing a government in deliquescence since the conflict, extort from the shepherds, and the banks that do not do any better. There are also those who hide within the traditions and way of life of the community. Finally, there are those smart weapons that war has left behind, fully automated killer drones that wreak havoc on beasts and humans alike.

If you’ve ever read SF or seen recent series like Love, Death and Robots (which this text would make a great episode script), you see how it’s all going to end. Originality is therefore not fundamentally in the story and its denouement, which any SF fan could find classic. It is in its framework and treatment. We will have to ask ourselves who are the Wolves of the past in the title. Far from falling into an idiotic Manichaeism, Ray Nayler explores with intelligence and sensitivity the confrontation between tradition and a modern world that imposes new paradigms, without either of them giving up on their respective brutality. This allows the author to address several themes through his story. From the condition of forgotten peoples to that of women in traditional societies, from the resilience of humanity to the danger of murderous technologies left behind by conflicts.

I can’t recommend reading Ray Nayler enough.

7 réflexions au sujet de “Yesterday’s Wolf – Ray Nayler”

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