The Ministry for the Future – Kim Stanley Robinson

Kim Stanley Robinson est l’homme qui a terraformé Mars. L’auteur américain de hard-SF est, et sera longtemps encore, célèbre pour sa trilogie Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue dans laquelle il imagine la terraformation de la planète Mars sur plus de deux siècles, en abordant aussi bien les aspects techniques que sociologiques et politiques. La trilogie reste à ce jour la référence en la matière. Mais lui qui avait laissé croire au monde qu’il serait un jour possible pour l’homme de quitter la planète mère, certes au prix d’efforts colossaux, et de coloniser le système solaire, avait surpris en 2015 avec le superbe roman Aurora (Bragelonne, 2019) en prenant le contre-pied de ses productions antérieures et de la science-fiction en général. Il s’y montrait très pessimiste, mais réaliste, sur la possibilité d’une l’expansion de l’humanité au-delà de la surface terrestre. Le message délivré était alors qu’il n’existait qu’une seule planète à même de nous accueillir, celle-là même que nous détruisions sous nos pieds.

Au-delà des aspects purement scientifiques, dont la maîtrise rigoureuse par l’auteur a peu d’équivalent, l’ensemble de l’œuvre de KSR repose sur trois grands thèmes explorés sous différentes formes : l’écologie, les alternatives au capitalisme, et la construction d’utopies plausibles. Il s’agit d’une œuvre éminemment politique. Dans la suite logique de la trilogie Mars et d’Aurora, le nouveau roman de KSR, The Ministry for the Future, propose la possibilité d’une terraformation de… la Terre. Le propos peut être résumé en trois phrases tirées du livre : « We are fucked », « There is no such thing as fate », et « The future has to succeed ».

Nous, ici et maintenant.

La COP29 se tient en 2025. Sur la base des articles 16 et 18 des accords de Paris pour le climat, les 108 pays signataires décident de la création d’une agence internationale, dotée d’un budget, dont le rôle est d’implémenter les décisions prises lors de la COP21 en matière de réduction des émissions carbone. En outre, l’agence se voit confier la mission de défendre les intérêts de toutes les créatures vivantes présentes ou futures. La presse lui donne alors le nom officieux de Ministère pour le Futur (Ministry for the Future). Peu après, une vague de chaleur telle que nous en connaissons de plus en plus régulièrement, mais juste un poil plus forte, frappe l’Inde et provoque la mort de 20 millions de personnes.

C’est sur ces événements dramatiques que s’ouvre le roman, dans un chapitre qui est aussi sombre qu’il est poignant. Frank May est américain et travaille en Inde dans une ONG. Il est l’un des rares survivants de l’hécatombe et s’en sort affublé d’un stress post-traumatique qui change sa vie à tout jamais et va le pousser à tenter de faire quelque chose. Mais quoi ? De son côté, L’Inde réagit, dénonce les accords internationaux et lance seule des expériences dont certaines seront décisives. Le monde assiste alors à une révolution de l’organisation de la société et de l’économie indienne, qui ne tardera pas à devenir un modèle pour le Ministère pour le Futur et pour le reste du monde. L’essentiel du roman suit les efforts diplomatiques de Mary Murphy qui, après avoir été ministre des affaires étrangères de la République d’Irlande, se trouve nommée à la tête du Ministère pour le Futur. Elle croisera le chemin de Frank May à Zurich.

Entourée par une équipe de spécialistes faite de scientifiques, d’économistes, d’informaticiens et de diplomates, Mary Murphy se rend à l’évidence :  les actions du Ministère ne mènent à rien face aux résistances des mondes économique, bancaire et politique. Voire tout simplement des populations qui refusent la moindre remise en cause de leur mode de vie. KSR examine minutieusement les options, qu’elles soient scientifiques ou politiques, économiques et sociales, retourne toutes les pierres, et laisse à l’imagination du lecteur la liberté de combler les lacunes ouvertes dans des ellipses qu’il annonce, notamment dans les recoins les plus sombres. Il examine les possibilités données par la primauté de loi (rule of law), se définissant résolument comme réformateur plus que comme révolutionnaire, mais évalue aussi, si ce n’est la nécessité, au moins les vertus de l’écoterrorisme ou de l’action des officines opaques. Des choses doivent être cassées.

La possibilité d’un futur

Inéluctablement, le monde va vers le pire. Les catastrophes s’accumulent, les cadavres s’empilent, l’économie mondiale s’écroule. La fin du monde s’annonce particulièrement longue et cruelle. Il faut donc proposer des solutions et c’est la mission que se donne KSR dans The Ministry for the Future. Il prend le soin d’expliquer les différentes théories économiques sur lesquelles il se repose, dans des passages que certains lecteurs pourront trouver rêches. J’avoue ne pas avoir toujours tout compris. Mais peu importe. KSR propose des solutions. Elles sont là, elles existent. Elles passent par aussi diverses que la transformation de l’agriculture,  la libération des réseaux sociaux, une remise en question de nos modes de production et de consommation, de nos modes de transport, la création de vastes zones de protection de la nature – une sorte de ré-ensauvagement à l’échelle de la moitié de la planète – , l’instauration de taxes mais aussi d’une cryptomonnaie, le carbon coin par nature traçable et garanti sur le long terme, la création d’entreprises dont les employés sont les propriétaires légaux, par l’instauration d’un salaire maximum, et la participation, plus ou moins forcée, du système bancaire mondial, car sans les banques, rien ne se fera. KSR est lucide. Il faut en finir avec le néo-libéralisme et créer un nouveau monde basé sur l’équité et tourné vers la protection l’écosystème coûte que coûte mais en se servant des leviers qui le permettent. Il faut pouvoir financer des projets de géo-ingénierie dont l’ampleur est à l’échelle de la catastrophe qui se prépare si on ne fait rien ou pas plus que maintenant. Les propositions de KSR ne sont pas magiques. Elles ont réalistes. Il n’y a aucun optimisme béat. Chaque décision prise est mesurée à l’aune de sa contrepartie. Tout ceci prendra du temps. Des dizaines, voire des centaines d’années.  Et le prix à payer est immense, mais au bout se trouve la vie.

Si l’existence sur plus de vingt ans de Mary et Frank constitue le fil conducteur du roman, KSR a choisi une forme narrative très inspiré des romans réalistes américains. Lui qui habituellement se voit reprocher un style aride, à juste titre, il fait de The Ministry for the Future son œuvre la plus littéraire à ce jour. Le livre est constitué de 106 chapitres qui vont de quelques pages pour les plus longs à quelques lignes pour les plus courts. Le récit romanesque traditionnel des faits et gestes de Mary et Frank est fait à la troisième personne par un narrateur extradiégétique. Ces chapitres sont entrecoupés de récits témoignages écrit à la première personne par des narrateurs que nous ne croisons pour la plupart qu’une seule fois. Ils racontent la vie d’anonymes durant ces années : réfugiés climatiques, scientifiques à la recherche de solution, militaires, etc. Ces tranches de vie illustrent de manière pratique le propos par ailleurs très théorique de l’auteur, et fournissent au lecteur autant de vignettes humaines, des fenêtres ouvertes sur le monde réel, des inspirations et des expirations donnant chair au roman. Par ce choix narratif, KSR brouille définitivement la frontière entre fiction et réalisme pour inscrire son roman dans une réalité prégnante.

The Ministry for the Future n’est pas un roman de science-fiction qui vise à nous nous faire nous échapper du réel mais à nous y ramener. C’est un grand livre qui pose une réflexion détaillée et indispensable si l’on veut éviter le pire de la catastrophe écologique vers laquelle nous sommes déjà lancés.


D’autres avis : Gromovar,


  • Titre : The Ministry for the Future
  • Auteur : Kim Stanley Robinson
  • Langue : anglais (US)
  • Editeur : Orbit, 8 octobre 2020
  • Nombres de pages : 576
  • Format : papier et numérique


Catégories :Romans, Romans VO

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13 réponses

  1. Il n’y a plus qu’à attendre la traduction… 🙂

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  2. J’aime beaucoup la façon dont tu présentes le découpage du roman en 3 phases. Je dois dire que je suis très méfiante dès qu’un livre de SF est vraiment orienté « politique » et « écologie ». J’abhorre les aspects moralisateurs des œuvres militantes qui oublient de divertir et qui considèrent qu’il n’y a qu’une seule et unique Vérité (contrairement aux grands philosophes grecs), dont forcément l’auteur est détenteur. Avec KSR, cette tentation me semble évitable car il est bien plus subtil et habile.
    J’ai repéré ce roman en VO, et je me demandais ce qu’il valait.

    Donc, est-ce que je peux y aller les yeux fermés.

    PS: tu ne causes plus, trop de boulot ou j’ai été maladroite ?

    Aimé par 1 personne

  3. « Lui qui habituellement se voit reprocher un style aride, à juste titre, il fait de The Ministry for the Future son œuvre la plus littéraire à ce jour. » Ok vendu 😀 😀 (qui c’est qui s’est cassé les dents sur la trilogie martienne? c’est bibi)

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