Chroniques du Pays des Mères – Elisabeth Vonarburg*****

C1-Chroniques-du-Pays-des-mèresLes éditions Mnémos font de beaux livres. Elles ont aussi le bon goût d’éditer ou de rééditer des intégrales de textes. On pense notamment aux Histoires du futur de Robert A. Heinlein, aux Seigneurs de l’instrumentalité de Cordwainer Smith, au Monde du fleuve de Philip José Farmer, à la Tétralogie noire de John Brunner, aux Clark Aston Smith ou encore à cette future monstrueuse intégrale des écrits de Lovecraft en financement participatif auquel nous avons évidemment participé. Et aussi, parfois, les éditions Mnémos rééditent des romans cultes devenus introuvables. Ainsi le 8 Novembre 2019, les éditions Mnémos ont sorti les Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg. Ce roman publié originellement en français en 1992 au Québec, fut traduit en anglais sous le titre In the Mothers’ Land et a remporté dans la foulée le prix spécial du jury du Philip K. Dick Award. Il avait bien été réédité chez nous au Livre de Poche en 1996 mais depuis devenu quasi-introuvable à quelques onéreuses occasions près. Il était donc devenu nécessaire de le voir réapparaitre dans les librairies en 2019 d’autant que le roman est auréolé d’une réputation de chef-d’œuvre de la « science-fiction féministe ».

L’ouvrage est un pavé. Grand Format de près de 500 pages, police de caractère à un chiffre – comme c’est souvent le cas chez Mnémos qui a peu de considération pour les plus de 40 ans – il ne s’emporte pas aisément dans les transports. Mais il est beau. Surtout, c’est un livre qu’il faut prendre le temps de lire, dont il faut s’imprégner, et dont il faut parfois remonter le fil, pour relire un passage, quelques pages ou chapitres en arrière. L’attention est requise et la réflexion n’est, il vaut mieux prévenir, soutenue par aucune action pétaradante. Chroniques du Pays des Mères est une plongée intellectuelle et émotionnelle dans un monde aux codes et aux référentiels différents des nôtres et qu’on décryptera patiemment.

En 1981, Élisabeth Vonarburg publiait Le Silence de la cité, roman post-apocalyptique qui décrivait la lutte d’un dernier bastion de l’humanité pour survivre dans un monde ravagé.  Chroniques du Pays des Mères en est la suite, se déroulant plusieurs centaines d’années après. Les deux romans sont suffisamment éloignés pour être lus indépendamment. Tout au plus les toutes dernières pages des Chroniques surprendront le lecteur qui ignore tout de cette filiation.

Chroniques du Pays des Mères raconte la vie de Lisbeï, de sa naissance à sa mort, suivant une construction qui intègre très habilement – c’est suffisamment rare pour qu’on le note – une narration à la troisième personne, des extraits du journal personnel de l’héroïne et la forme épistolaire. Loin de paraître artificielle, cette pluralité des formes narratives sert à fournir de multiples points de vue sur l’histoire contée et livre des informations essentielles à la profondeur du texte. Lisbeï est la première vivante de Selva, Mère de la citadelle de Béthény, dans la province de Litale. Elle est destinée à son tour devenir Mère de Béthény mais, déclarée infertile à 16 ans, son destin change.

Le roman se déroule dans un futur éloigné de plusieurs siècles, peut-être un millénaire, dans un lieu qu’on comprend être l’Europe occidentale. La montée des eaux a modifié la carte, et de vastes territoires – les Mauterres – restent interdits en raison des pollutions délétères qu’ils renferment encore. Le niveau technologique est pré-industriel. La population est réduite en nombre et, du fait des lentes mutations qui affectent le génome humain, essentiellement féminine. Les hommes sont rares et affectés essentiellement à la reproduction, dans cette société matriarcale par défaut. Le Pays des Mères est une fédération lâche de Provinces, regroupant des citadelles-états indépendantes et gouvernées par des Familles. L’organisation sociale sépare rigoureusement les castes selon l’âge et la fonction attribuée aux femmes. Les Vertes sont les plus jeunes. Celles qui sont fertiles deviendront, pour une quinzaine d’années après leurs premières règles, des Rouges et enfanteront, parfois des enfantes qui vivront, peu souvent des garçons, après insémination artificielle. C’est la préservation de la diversité génétique qui préside aux choix de reproduction, suivant des Lignées clairement établies et qui font l’objet d’échanges économiques entre Familles. Une fois passé l’âge, les Rouges rejoignent la caste des Bleues, celles qui ont été déclarées non fertiles à l’adolescence et qui, paradoxalement dans cette société entièrement tournée vers la préservation de l’espèce, se trouvent être seules libres de choisir leur parcours de vie. L’organisation en castes est la même pour les hommes mais eux n’appartiennent pas à des Familles, n’ont guère le choix de leur devenir, et sont marginalisés au sein de la société, étant exclus de tout rôle politique, économique ou culturel. Le sentiment amoureux entre homme et femme est un inconcevable. Cet univers féminin est aussi rendu par la grammaire du texte, entièrement féminisée. On parle d’enfante, d’animale. On ne dit pas « Dieu », on prie « Elli », figure divine féminine. On ne dit pas « il pleut », mais « Elli pleuvait », « Elli faisait froid », « Elli faisait chaud ». L’inventivité de l’autrice est assez phénoménale, et l’écriture, y compris dans son oralité,  si maîtrisée que, loin d’exiger une quelconque gymnastique intellectuelle, ce renversement produit le plus bel effet. Cette langue est merveilleusement poétique et, personnellement, je l’adopterais bien définitivement.

Dans sa chronique du livre parue en 1996 dans le numéro 3 de la revue Galaxie, Stéphanie Nicot écrivait : « Pour un lecteur masculin, l’effet de déphasage est immédiat. » Par esprit de contradiction, j’ai envie de lui répondre : non. Au contraire, je pense que le sentiment de déphasage sera plus violent pour la lectrice que le lecteur, car ce qui importe n’est pas tant la grammaire (sans chercher à réduire l’importance du langage et des revendications à son sujet), mais le point de vue. Or, ce point de vue de la gent dominante qui a greffé son sexe biologique au langage, tout lecteur le connait bien car c’est celui qu’il pratique tous les jours, à travers le monde. Il n’en est pas de même pour la lectrice qui, elle, vit une véritable inversion, au-delà du langage. Il est plus traumatisant pour un lecteur de se confronter au point de vue très inhabituel pour lui d’une personne marginalisée. Or dans Chroniques du Pays des Mères, le point de vue des êtres marginalisés que sont les hommes, on ne l’approche pas ou peu (il viendra plus tard, vers la fin du roman). L’identification du lecteur se fait à Lisbeï ce qui, à moins d’être pathologiquement con, se produit naturellement et sans rejet. Et c’est là que le roman se fait féministe et redoutablement intelligent : dans l’identification, et donc la compréhension et l’acceptation, de l’autre. Mais il va beaucoup plus loin encore.

« On change en inversant tout et on s’imagine que cela va résoudre mes problèmes. Nous n’en sommes plus là […]. Nous pensons autrement aujourd’hui. »

Ramener le livre d’Élisabeth Vonarburg uniquement à un renversement de paradigme dans la description d’une société matriarcale est réducteur. Le monde qu’elle a imaginé n’a pas toujours été ainsi. Il a un passé, un présent et se dessine un avenir. Ce monde, et c’est un aspect fondamental du livre, est en pleine mutation, il n’est pas figé. Nous sommes loin d’une utopie féministe établie, mais face à « des choix imparfaits dans un monde imparfait ».  Il y a eu bien sûr le Déclin, dont l’origine est inconnue, mais qui a formé ce nouveau monde en effaçant l’ancien. Puis, il y a eu la période des Harems durant laquelle les femmes furent réduites à l’esclavage par les hommes et pendant laquelle se sont crées les citadelles-états. Le nombre toujours diminuant d’enfants mâles a permis une première révolution qui a mené à la prise du pouvoir par les femmes et à la période des Ruches, aussi violente et meurtrière. Enfin, les Ruches elles-mêmes furent renversées et nous sommes entrés dans la période des Capteries, et du Pays des Mères. L’autrice remise ainsi habilement les tentations totalitaires au passé, dépasse la confrontation et ouvre la voie à autre chose. L’époque est à l’apaisement, elle est propice aux évolutions. Lisbeï, délivrée des enfantements multiples auxquels son hérédité la promettait, va explorer son monde et son histoire.  Élisabeth Vonarburg va étudier les mécanismes de production de la culture et des croyances à travers la figure messianique de Garde, disciple d’Elli, qui a porté sa parole à l’époque des Harems et par son sacrifice a permis la révolution. En étudiant les contes et les légendes, Lisbeï va découvrir une vérité cachée, une parole dévoyée, et remettre en cause les fondements même du Pays des Mères.  Chroniques du Pays des Mères est un roman savant. Je ne peux éviter de faire le parallèle avec le roman [anatèm] de Neal Stephenson. Si pour le coup [anatèm] sous cet aspect fait un peu « Chronique pour garçons », avec donc une finalité bien différente, il relève de la même approche. Il y a dans les deux romans un examen théorique et cartésien de la production de la culture et de la pensée d’une époque. Chez Élisabeth Vonarburg, cet aspect sert la dimension féministe et interroge la création de la culture patriarcale dominante de notre monde.

Chroniques du Pays des Mères est un appel au questionnement de nos fondements culturels, à la recherche de vérité et à la connaissance pour déconstruire les modes de pensée. En ce domaine, Élisabeth Vonarburg prône la révolution permanente, non violente et sensible, et au rapprochement dans une recherche de liberté hors des carcans. En démontant méticuleusement le passé et le présent, l’autrice ne laisse plus la possibilité qu’à un seul avenir : celui où chacun se voit accorder l’équité.

Conclusion lapidaire

Chroniques du Pays des Mères d’Élisabeth Vonarburg est un roman magnifique à tous points de vue. C’est un chef-d’œuvre de subtilité et d’intelligence.

Merci à Karine « Lhisbei » Gobled, Audrey Burki, Audrey Pleynet et Sara Doke pour la recommandation de lecture.


D’autres avis : Justaword, Nevertwhere,


Titre : Chroniques du Pays des Mères
Auteur : Élisabeth Vonarburg
Edition : Mnémos
Parution : 8 Novembre 2019
Nombre de pages : 496
Format : papier et ebook



Catégories :Chefs-d'oeuvre, Romans

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10 réponses

  1. Je vais le mettre sur ma liste au grand barbu avec le recueil de Ken Liu

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  2. J’ ai lu ce bijou quand il est sorti en 1992 et il est resté gravé dans ma mémoire comme un chef d’oeuvre et aussi dans ma liste des indispensables. Je le recommande en particulier aux personnes peu familières avec la SF. J’ai toujours des retours positifs et même de l’enthousiasme. Et puis Elisabeth Vonarburg est une française qui a choisi le Québec à peu près en m^me temps moi.

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  3. Magnifique chronique ! Je suis convaincue. Je vais voir si Mnemos en a prévu une version numérique parce que j’ai très envie de le lire mais il paraît bien trop compliqué à transporter ce qui est un vrai souci quand on lit principalement dans le train :’)

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  4. Les chefs-d’œuvre ont l’air de bien se porter, ces temps-ci !

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Rétroliens

  1. Bilan 2019 – Une sélection de romans de SF – L'épaule d'Orion – blog de SF
  2. Le silence de la cité – Elisabeth Vonarburg – L'épaule d'Orion – blog de SF

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