Le Messie de Dune – Frank Herbert

Vous sentez les vibrations arythmiques du sable sous vos pieds ? Elles annoncent l’arrivée prochaine du premier volet de la nouvelle adaptation de Dune sous la caméra de Denis Villeneuve. Je suppose que tout amateur de science-fiction a perçu l’impatience grandissante et la fébrilité qui entourent ce qui sera l’événement SF de l’année au cinéma, quand bien même certains prédisent l’échec, à l’image des échecs passés, pour ce que le roman a la réputation d’être inadaptable. En attendant de pouvoir poser les yeux sur les images, nombreux sont celles et ceux qui lisent pour la première fois ou relisent le chef-d’œuvre de Frank Herbert… et parfois oublient qu’il a une suite. Le roman Dune se compose de trois livres, ou parties, nommés respectivement « Dune », « Muad’Dib », et « Le prophète », qui racontent l’ascension de Paul Atréides. Mais pour connaître le fin mot de l’histoire, il manque un quatrième livre, qui a été publié quatre ans après sous le titre « Le Messie de Dune ». Faut-il lire Le Messie de Dune ? me demanderez-vous. N’est-ce pas seulement un volume de transition vers la suite d’un interminable cycle ? Le but de cet article est de vous livrer mon point de vue à ce sujet et éventuellement vous convaincre de le lire, et pas seulement comme une simple suite mais bien comme le chapitre manquant au roman d’origine.

Avant de devenir un roman, en 1965, Dune avait été publié sous forme de série dans le magazine Analog, dirigé par John W. Campbell, entre décembre 1963 et mai 1965 en deux parties : Dune World, The Prophet of Dune. John W. Campbell était alors passionné par les pseudosciences et les pouvoirs de l’esprit humain, ce qui l’avait amené à publier en 1950 le premier article sur la dianétique de L. Ron Hubbard dans les pages de la revue Astounding (qui deviendra Analog). L’histoire de Paul Atréides, ce surêtre le Kwisatz Haderach au don de prescience fabuleux, devenant un dieu à l’image de Gilbert Gosseyn du Monde des Non-A de A.E. van Vogt, ne pouvait que le séduire. Comme à son habitude, Frank Herbert n’a pas prémâché le travail pour le lecteur dans Dune, mais il a parsemé le roman d’indications sur son intention première qui était, non pas de construire, mais de déconstruire la figure du héros à travers Paul Atréides. Si cela semble assez clair aujourd’hui, ça n’a pas toujours été le cas et de nombreux lecteurs, à commencer par John W. Campbell, ont mal interprété le premier livre. Frank Herbert lève toute ambiguïté dans Le Messie de Dune, et lorsqu’il présente le manuscrit achevé durant l’été 1968 à Campbell, celui-ci le refuse au prétexte que les lecteurs ne veulent pas d’un anti-héros. Le Messie de Dune sera ainsi publié en cinq parties dans le magazine Galaxy de juillet à novembre 1969, et en un volume en octobre 1969.

Dune raconte comment, peu de temps après son arrivée sur la planète Arrakis, surnommée Dune, la Maison Atréides est anéantie par ses rivaux les Harkonnen. Le duc Léto Atréides est tué tandis que son fils Paul et sa concubine Jessica, mère de Paul, échappent au massacre en se réfugiant parmi les habitants natifs de la planète, les Fremens. Dune est une planète désertique sur laquelle est produite l’épice, une drogue qui ouvre les voies de la prescience à ceux dont l’esprit a été formé. Le contact de Paul avec l’épice le transforme et il développe des pouvoirs de prescience. Accepté par les Fremens, il se donne le nom de « Muad’Dib » et devient rapidement leur chef de guerre, un messie annoncé par la prophétie, et reprend Dune pour conquérir le trône impérial.

Le Messie de Dune se déroule 12 ans après le dernier chapitre de Dune. Le Jihad lancé au nom de Muad’Dib a parcouru l’univers connu, tué plus de soixante et un milliards de personnes, stérilisé quatre-vingt-dix planètes et démoralisé cinq cents autres. Le Messie de Dune expose ainsi la face sombre du pouvoir acquis par Paul « Muad’Dib » Atréides en utilisant le fanatisme religieux comme arme politique.

Il arrive que les lecteurs soient déconcertés, voire déçus, car Le Messie de Dune n’a pas l’ampleur épique de Dune. Il n’y a plus qu’un nombre limité de protagonistes, et l’ensemble de l’action se déroule presque exclusivement dans les couloirs de la Citadelle impériale d’Arrakeen. Il n’y a d’ailleurs pas beaucoup d’action. Après les chevauchées fantastiques et les grandioses batailles, Le Messie de Dune peut apparaitre comme un roman de moindre ambition. Il n’en est rien sur le plan philosophique. C’est un roman intimiste, psychologique, qui explore les conflits internes de son personnage principal et déconstruit tout ce que son prédécesseur a mis en place.

Le Messie de Dune est tout d’abord, pris au premier degré, l’histoire d’une conspiration menée contre l’empereur Paul Atréides par ses ennemis de toujours. Ceux qui ont tout perdu, à savoir les familles nobles déchues de l’ancien empire, la sororité du Bene Gesserit, la Guilde des Navigateurs qui possède le monopole des voyages spatiaux. Le terrain est plus que jamais favorable. L’univers connu a été meurtri par le Jihad. Les anciens Fremens qui ont combattu au nom de Muad’Dib ne reconnaissent pas le monde présent, et sont nostalgiques des valeurs du désert qui ont modelé leur culture. Les prêtres fanatiques qui se pressent autour de leur messie n’ont que faire d’un empereur qui ne croit pas en son propre nom. Un martyr leur conviendrait tout aussi bien…

La conspiration va être menée par un Navigateur de la Guilde, Edric, un « danseur-visage » du Bene Tleilax, Scytale, et la Révérende Mère du Bene Gesserit Gaius Helen Mohiam que les lecteurs de Dune connaissent bien. En dépit de leurs propres oppositions, ils vont échafauder un piège complexe qui fait intervenir de nombreuses trahisons, des plans à l’intérieur des plans, et se doter d’une arme redoutable : le ghola Hayt, clone de Duncan Idaho. Le vieil ami de Paul, serviteur fidèle de la maison Atréides, Duncan Idaho, est mort des mains des soldat impériaux, les Sardaukars. Son corps a été récupéré par le Bene Tleilax et cloné dans leurs cuves axlotl. Il est à noter que la technologie du clonage n’est pas mentionnée dans Dune mais elle fait son apparition dans l’œuvre de Frank Herbert dans les romans Destination Vide (1966) et Les yeux d’Heisenberg (1966) tous deux écrits et publiés entre Dune et Le Messie de Dune. L’intertextualité est grande dans l’oeuvre de l’auteur. Le personnage du ghola Tleilaxu ici créé prendra plus d’importance encore dans la suite du cycle.

Le Messie de Dune est ensuite et surtout le conflit de Paul avec lui-même. En douze ans, Paul a bien changé. Il n’est plus l’adolescent arrogant et froid qu’il était dans Dune, piégé dans sa prophétie auto-réalisatrice. Il apparait dans Le Messie de Dune comme un homme gagné par le doute, conscient des limites de ses pouvoirs de prescience mis à mal par un simple jeu de Tarot, et ne cherchant plus qu’à échapper à ses visions prophétiques, à fuir le Jihad, à renoncer à son statut divin. Il acquiert sa pleine dimension de personnage tragique, et rappelle par certains côtés le personnage d’Hamlet. (Il est à noter que le titre provisoire du manuscrit sur lequel Frank Herbert travaillait alors était « Fool Saint ») La prescience est plus que jamais présentée comme une malédiction, refusant à celui qui en est doué tout libre arbitre. C’est là tout le sens du combat que Paul va mener. Ses dons vont atteindre leur apogée et leur nadir, Paul devenant physiquement aveugle mais mentalement voyant, et disparaitre dès que la réalité et la vision vont diverger. Paul deviendra enfin libre, lorsqu’il fera le choix ultime de refuser la déification et de redevenir humain.

Le Messie de Dune est en quelque sorte la phase explicative de Dune. Certains dialogues sont d’une importance capitale à la compréhension de l’univers. Il y a notamment, parmi de nombreuses autres, une scène que je trouve magistrale qui réunit Scytale et le guerrier fremen Farok dans laquelle ce dernier explique qu’il a rejoint le jihad non pas par conviction religieuse mais pour voir la mer, ce concept inimaginable pour un Fremen. C’est en la voyant qu’il comprend quelque chose de profondément ancré dans sa culture, cela bouleverse sa conception du monde et lui fait tourner le dos au jihad. (Lisez et relisez cette scène.)

Le roman constitue l’ultime volet de l’histoire personnelle de Paul. Les suites du cycle, à partir de Les Enfants de Dune, s’intéresseront au devenir de sa descendance. L’histoire de Paul Atréides est entièrement contenue dans Dune et Le Messie de Dune. Le Messie de Dune est en quelque sorte l’autre face de Dune. Dune racontait l’élévation de Paul, Le Messie de Dune raconte sa chute. Les deux romans sont indissociables. Non seulement on ne connait pas l’histoire complète de Paul Muad’Dib Atréides sans lire Le Messie de Dune, mais le roman livre la clef de lecture de Dune et explique l’intention première de Frank Herbert dès la conception du cycle. Les deux livres se lisent ensemble. De fait, dès 1975, Robert Laffont proposa dans la collection Ailleurs et Demain une édition regroupant les deux textes. Incidemment, il sert aussi de transition vers la suite du cycle mettant en avant le sublime personnage d’Alia, la soeur de Paul, ainsi qu’en introduisant ses enfants Leto et Ghanima qui deviendront… et bien il vous faudra lire Les Enfants de Dune pour le savoir.

(Salutations à Erwann Perchoc qui a motivé la rédaction de cet article.)


  • Titre : Le Messie de Dune
  • Cycle : Dune
  • Auteur : Frank Herbert
  • Dernière édition : Pocket, coll. Science Fiction, septembre 2014
  • Traduction : Michel Demuth
  • Nombre de pages : 336
  • Format : papier


Catégories :Autour de Dune, Cycles, Romans

Tags:,

6 réponses

  1. J’ai toujours préféré Le messie de Dune au roman initial, pour ma part (sinon, moi j’aurais dit UN des événements cinématographiques en SF : il y a tout de même Tenet également). Merci pour cet excellent article, qui replace le temple de Muad’dib au centre du Sietch !

    Aimé par 1 personne

  2. Très belle chronique, c’est passionnant. J’avoue avoir lu les trois livres à la suite également : complémentaire c’est bien l’impression qui m’est restée.

    Aimé par 1 personne

  3. Très bonne critique, qui me donne vraiment envie de le relire. Le messie a toujours été le tome que j’aimais le moins du cycle (je pense du fait de mon trop jeune age quand je l’ai lu). Malgré mes multiples relectures, cette impression est restée.
    Toutefois ton « analyse » du roman et sa place dans le cycle est très juste et certains aspects, du fait de mon a priori négatif, m’ont sans doute échappé.

    Mes excuses pour ce long commentaire, par contre j’espère lire prochainement ta critique des volumes suivants (au risque de passer pour un hérétique, « les enfants de dune » est mon tome préféré).

    Aimé par 1 personne

    • Merci ! Il n’y a aucun soucis à écrire un long commentaire, au contraire. Je n’avais pas prévu a priori de critiquer les volumes suivants (je n’avais d’ailleurs pas prévu d’écrire celle-ci, mais une discussion avec un éditeur sur FB m’en a donné l’opportunité), mais cela arrivera peut-être maintenant que je suis lancé !

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :