Le Silence de la cité – Elisabeth Vonarburg

silence

Alors que continuent de s’égrainer les dernières heures de 2019, que s’éteignent les rotatives pour le repos saisonnier des éditeurs, on lit ou relit des vieux trucs et on brûle les PAL.  Dans la foulée de ma lecture des Chroniques du Pays des mères d’Elisabeth Vonarburg, récemment réédité chez Mnémos, il m’a semblé intéressant de faire un retour sur le roman Le Silence de la cité puisque celui-ci se déroule dans le même univers des centaines d’années avant les Chroniques et détient les clefs de nombreux faits par la suite devenus légendes. Si les deux récits s’inscrivent dans une continuité, ils sont suffisamment séparés dans le temps pour pouvoir être lus indépendamment. La lecture des deux livres n’est donc pas indispensable pour apprécier l’un ou l’autre, mais elle est certainement enrichissante. Comme je le rapportais dans mon article sur les Chroniques, Elisabeth Vonarburg y scrute les mécanismes de construction des récits historiques, des légendes et des croyances. Elle écrit en quelque sorte une archéologie du futur. Le Silence de la cité raconte, en partie, ces événements dont la connaissance première sera perdue par la suite, mais qui fonderont les bases de la société humaine à venir.

Le Silence de la cité est le deuxième roman écrit par Elisabeth Vonarburg. Il a été publié la première fois en 1981 chez Denoël dans la collection Présence du futur, puis dans une version révisée chez Alire en 1998. Il a remporté les prix Rosny et Boréal, ainsi que le Grand Prix de la SF française en 1982. Onze années le séparent de l’écriture des Chroniques qui seront publiées en 1992. Les deux romans sont très différents autant dans le ton que dans l’approche sur le plan littéraire et les Chroniques apparaissent comme une œuvre plus mature. Le Silence de la cité possède un caractère romanesque plus classique que les Chroniques. Moins intellectuel, plus tourné vers l’action, le roman offre aussi une expérience moins immersive émotionnellement, mais peut être plus facilement accessible.

L’histoire racontée précède celle des Chroniques de plusieurs siècles et se situe des années après le Déclin, cet événement majeur de la fin de notre XXIe siècle  qui a mis un terme au monde que nous connaissons. Il est ainsi décrit dans Le Silence de la cité :

« Les accidents nucléaires accumulés, les pollutions, les petites guerres partout, et trop de gens, et juste assez à manger, et la Terre elle-même qui se fâche, les tremblements de terre, les volcans réveillés, les climats qui changent, les famines, les épidémies et enfin les grandes marées, qui ont changé l’aspect des continents. »

Le cataclysme est suffisamment proche pour que certains – au moins un personnage – en ait le souvenir vécu. La technologie pré-Déclin, très avancée et pour nous futuriste, est encore présente, ce qui donne à Le Silence de la cité une saveur science-fictive nettement plus prononcée que dans les Chroniques. L’histoire est celle d’Elisa. Elisa est née dans une matrice artificielle au cœur d’une cité souterraine automatisée et gérée par une intelligence artificielle. Elisa est issue de croisement génétiques entrepris par Paul, celui qui aurait pu passer pour son père mais deviendra par la suite son amant. Rapidement, elle découvre que la plupart des personnes qui l’entourent, dont celui qu’elle prend pour son grand-père, ne sont pas des humains mais des machines. Les vrais humains habitant la cité ne sont plus qu’une poignée, isolée, au bord de la folie. Elisa possède – c’est ainsi qu’elle a été génétiquement conçue – des facultés uniques qui la rendent précieuse pour l’avenir de l’humanité. Elle guérie rapidement, son corps est capable de se réparer, et elle est douée d’empathie, elle perçoit et décrypte les émotions d’autrui. Mais plus encore, elle peut transformer sa biologie.

 « Tu n’es pas la dernière enfant de la Cité, Élisa, tu es la première d’une nouvelle race. Tu as une faculté unique, une faculté qui rendra inutile la folie des Cités. Tu vivras très longtemps, ma chérie, et tu n’auras pas besoin de machines pour cela. Il y en aura d’autres comme toi, et un jour vous sortirez de la Cité. »

S’émancipant de Paul, un jour Elisa sort de la cité pour aller à l’Extérieur à la rencontre des tribus humaines retournées à un niveau technologique proche du moyen-âge pour les mieux lotis. Consciente de ses capacités et de son avantage génétique, Elisa a un plan qu’elle va mettre en œuvre pour venir en aide à l’humanité.

Le récit couvre plusieurs décennies et le monde que va découvrir Elisa est en pleine transformation. La balance des naissances, perturbée par un virus ou une mutation, favorise fortement l’accroissement de la population féminine. Pourtant la position des femmes est plus ou moins celle d’esclaves, selon les régions de cette future Europe, dans une société dirigée par des hommes qui voient leur domination remise en question par l’évolution démographique et réagissent en resserrant leur emprise. Les rapports de violence atteignent un paroxysme dans le dernier tiers du livre et opposent les citadelles tenues par des hommes à une rébellion féministe orchestrée par une certaine Judith, qui donnera plus tard naissance au mouvement des juddites. D’Elisa, on comprend sans trop de peine qu’elle est l’humaine bien humaine qui inspirera la légende de la déesse Elli des Chroniques.

On assiste donc à la mise en place des grands courants qu’on retrouvera dans les Chroniques, à la naissance d’une parole qui deviendra religion. La préoccupation féministe qui caractérise les Chroniques est ici aussi centrale, avec un positionnement similaire, c’est-à-dire la recherche d’une entente pacifiée au milieu du chaos qui se prépare. De nombreuses thématiques sont ouvertes, notamment sur les rapports entre générations à travers une projection science-fictive de la reproduction et du genre biologique. Elisabeth Vonarburg met en scène des individus, Elisa et ses enfants, qui peuvent changer de sexe et connaître les deux volets de l’existence humaine, face aux humains de l’Extérieur, figés dans des rapports conflictuels. De là naissent évidemment quelques réflexions.

Le Silence de la cité est un fort bon roman de science-fiction dont la lecture avant ou après les Chroniques du Pays des mères est très appréciable, notamment pour les éclairages qu’il apporte. D’approche plus classique, il est plus immédiatement accessible, mais reste pour moi moins marquant.


D’autres avis : Nevertwhere, Le monde d’Elhyandra,


Titre : Le Silence de la cité
Auteur : Elisabeth Vonarburg
Date de publication : 1981 chez Denoël
Edition disponible : Alire (1998)
Nombre de pages : 330
Support : papier (en occasion) et ebook



Catégories :Romans

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7 réponses

  1. Il est intéressant mais pas aussi marquant. Ceci dit c’est étonnant de voir comment son univers a grandi et évolué en dix ans.

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  2. Bon, à rajouter à ma liste de souhaits, tout comme le Pays des Mères ! Et à lire en premier s’il est moins marquant 😁

    Aimé par 1 personne

  3. J’avais beaucoup aimé, je l’ai lu sur les conseils de Lupa qui me l’a vendu comme donnant des clés de compréhension supplémentaires pour lire Chroniques du pays des mères (qu’il me reste à lire, je l’avais acheté d’occasion dans la foulée)

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Rétroliens

  1. Chroniques du Pays des Mères – Elisabeth Vonarburg***** – L'épaule d'Orion – blog de SF
  2. Le silence de la Cité par Elisabeth Vonarburg – Le monde d'Elhyandra
  3. Terminus – Elisabeth Vonarburg – L'épaule d'Orion – blog de SF

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