Outrage et rébellion – Catherine Dufour

91rlY81NC-LEn 1996, le critique musical Legs McNeil, aussi cofondateur du magazine Punk qui donna son nom au mouvement musical, et l’auteure canadienne Gillian McCain publièrent une histoire du punk américain sous le titre Please Kill Me. Le livre devenu culte se présente comme un collage d’extraits de centaines d’interviews et recompose une histoire vivante et trash du mouvement musical et de tous ses excès par la voix de ceux-là mêmes qui l’ont initié et vécu. Après le succès de son roman Le goût de l’immortalité (2005) qui s’inspirait pour la forme des Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar, Catherine Dufour s’inspire de Please Kill Me pour retourner dans le futur et produire le roman cyberpunk-punk Outrage et rébellion (2009). Il n’est pas une suite au  Goût de l’immortalité, il en est un écho de l’univers, réverbéré un siècle plus tard, au XXIVe.

Outrage et rébellion conte l’histoire de l’émergence d’un mouvement musical porteur de rébellion dans le Shanghai des années 2320. La société est à l’image de la ville : verticale. Les nantis dans les tours, les rats à la cave. La suburb est sous urbaine, profonde, loin du ciel jaune, loin du terrible soleil. De cet univers, on se saura que ce qu’on en devine. Le narrateur est homodiégétique, inscrit dans son monde, il témoigne de sa vie. Il n’est pas là pour livrer un regard inspiré et critique sur sa société futuriste à destination du lecteur du passé. Catherine Dufour nous plonge dedans la tête la première. Sur le principe de Please kill me, le narrateur n’est d’ailleurs pas unique mais constitué d’une cinquantaine d’intervenants, plus nombreux que les mots qui constituent leur vocabulaire. Le style est tourné vers l’oralité du discours. C’est en soi un exercice que l’on peut rapprocher, mais aussi éloigner, de celui mis en place par Alain Damasio dans La Horde du Contrevent avec ses 23 voix. Le jeu de la juxtaposition des témoignages souligne les contradictions, met en lumière les limites, relativise la crédibilité, mais aussi donne du relief à la superficialité des mots et crée la profondeur. On se dit que ça a dû être épuisant à écrire, et ça l’est parfois à lire.

L’histoire est racontée des années après les événements. Son acteur principal, du nom de marquis, sera le seul à ne pas en parler, pour une bonne raison. Elle commence alors que marquis est en pension. Une école coupée du monde extérieur et du réseau d’information, dans laquelle il est important que chacun soit en bonne santé et qui ne transmet que des valeurs et connaissances traditionnelles. Une école pour gosses de riches. Une prison décide marquis. C’est en fait bien pire que cela. Marquis va entraîner ses amis dans une rébellion musicale et punk. Contre la pension, contre les monos, contre les parents. Contre. Les concerts s’organisent dans les ruines et les cerveaux se crament à coup de drogues synthétiques. Digression autobiographique (mais ça fait aussi partie de l’appréciation qu’on peut avoir d’un livre): j’ai eu la chance en grandissant à Paris d’être exposé à l’émergence du mouvement punk des années 80. J’habitais à 200 mètres d’un des squats artistiques devenus célèbres et j’avais des parents qui, s’ils ne comprenaient pas, faisaient suffisamment confiance pour me laisser parcourir les heures nocturnes dans ces endroits interlopes. C’est donc avec une certaine nostalgie que j’ai traversé la première partie du roman qui ressemble beaucoup à ce que j’ai vu à l’époque. Trop jeune pour en avoir subi les excès, et il ne m’en reste que de bons souvenirs. Tout le monde n’a pas eu ce luxe-là.

La seconde partie est plus brutale encore et nous projette dans les bas-fonds de la ville où la musique de marquis va renaître et se propager dans les strates de la suburb, jusqu’aux pieds des tours. Là, le monde est très différent de la pension. C’est assez définitif la réalité, fait dire Catherine Dufour à l’un de ses personnages. La réalité, on en a eu un avant-goût avec la révélation qui venait conclure la première partie de la vie de marquis, est sombre et violente. L’humanité est faite et refaite, anarchiquement transhumaine, une bite greffée sur le front, ou ailleurs, en grande partie sevrée dans le réseau, la virtualité monnayée. La toxicité est gratuite pour tous. L’oxygène se gagne à la sueur, et la mort s’acquiert en un souffle. Écrasée par la strate politique et ses milices, la population de la ville souterraine va trouver dans la rébellion qu’inspire la musique le courage de changer le monde. Peut-être. Mais pour les acteurs du mouvement musical initié par marquis et toutes ses copies, c’est avant tout une histoire de bruits, de rages, de drogues dures et de sexes (pluriel intentionnel). Les amateurs retrouveront de multiples anecdotes empruntées à des vies réelles, ça et là. C’est une histoire de perdition, d’autodestruction en mode no-future, sans la moindre interférence de conscience politique. Eux descendent sans fin, la remontée vers la lumière sera pour les autres.

Outrage et rébellion est l’un des livres les plus singuliers que j’ai lus récemment. Le choix narratif, projet littéraire extrême en soi, en fait la force et les faiblesses. Ces faiblesses sont aussi des forces car elles rendent l’ouvrage fragile comme les vies qu’il peint. L’oralité du texte n’aide pas à se sortir de la claustrophobie car aucun recul n’est donné. Mais c’est aussi ça qui produit le vrai, le brut, du roman. Il y a des longueurs, des répétitions dans ces vies en boucles fermées. La trilogie sacrée sex, drug and rock’n roll a des limites que les personnages se prennent en pleine face comme la pisse, le sperme et le vomi. C’est un texte sale et vulgaire (faut pas exagérer non plus, on n’est pas chez Guyotat) et superbement écrit. Ça peut choquer les familles. On est cyberpunk-punk ou pas. J’ai adoré.


D’autres avis : Nebal (qui n’est pas con), Justaword (qui fait à la manière de), Le dragon galactique (qui aime les claques)


Titre : Outrage et rebellion
Auteur : Catherine Dufour
Parution : Mars 2009 chez Denoël dans la collection Lunes d’encre, repris en poche chez Folio-SF en 2012.
Nombre de pages : 400
Support : papier et ebook.



Catégories :Romans

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9 réponses

  1. Concernant ton aparté autobiographique, figure-toi que j’ai récemment aperçu sur Twitter un auteur français de fantasy qui mentionnait (sans dire de qui il s’agissait) avec mépris un blogueur qui, soi-disant, parlait au moins autant de lui que du livre dans ses critiques. Ce qui est très amusant quand on connaît la définition du terme blog (journal personnel, site fait à la manière d’un journal intime). Plus le fait qu’aucune critique n’est évidemment 100 % objective et que le vécu, littéraire ou pas, influe forcément sur le contenu des articles. Ou qu’une critique de blog n’est pas et n’a pas à être une recension de magazine, souvent plus impersonnelle (et encore, ça dépend, je n’ai pas l’impression d’écrire d’une façon sensiblement différente pour le Culte ou pour Bifrost).

    Bref, tout ça pour dire que, pour ma part, j’apprécie, au contraire, cet éclairage autobiographique, qui nous aide à percevoir ton état d’esprit au moment de la lecture de ce roman.

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    • Merci ! La voix de la raison ! En France on sacralise l’oeuvre. Aux Etats-unis, on sacralise l’expérience personnelle (avec un fond de post-modernisme). Entre les deux, la voie du blog qui consiste à personnaliser la voix, en contraste avec la critique professionnelle, me semble porteuse de valeur. A priori, on peut penser qu’un auteur écrit pour ses lecteurs, pas pour se regarder dans le miroir, mais cela reste toutefois secondaire. Une fois publié, le livre ne lui appartient plus. Je n’écris pas des chroniques à destination des auteurs, mais des autres lecteurs et un peu pour les éditeurs, aussi, c’est vrai. A partir de là, il me semble intéressant de parler d’une expérience personnelle lorsque celle-ci entre en résonance avec le bouquin parce qu’il y a sans doute d’autres lecteurs avec une expérience identique et pour lesquels ça va aussi résonner. Ou au contraire, il y en a avec une expérience très différente et qui ne s’y retrouveront pas. La valeur intrinsèque, elle est là.

      Aimé par 3 personnes

  2. Tout d’abord, un grand merci pour la découverte de ce roman que je ne connaissais pas et que j’ai désormais très envie de découvrir. J’aime beaucoup ta façon de chroniquer les livres dont tu parles, tu ne te limites pas à un simple ressenti, tu donnes des informations pertinentes et intéressantes, tu fais des parallèles avec ton expérience, c’est ça que je recherche perso 🙂 Bref tout ça pour dire que cette chronique était très intéressante et que j’ajoute ce titre à ma wishlist !

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  3. Ce que tu dis dans ta conclusion est très juste sur les forces du roman qui en sont aussi les faiblesses. C’est un livre que j’ai lu dans un certain paradoxe, à la fois exaltée par le propos et engourdie dans un certain ennui. Ma lecture remonte à près de 10 ans mais j’en garde toutefois un souvenir très fort.

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  4. Il ya des textes qui font échos à notre passé, et cela impacte forcément notre point de vue. Cela se sent forcément dans la façon dont tu en parles dès le début. Ton lecteur sent une connexion, et c’est très bien d’en donner la raison, car ta conclusion laisserait un peu perplexe.
    Pour le roman, je suis très partagée. l’histoire te les thématiques me parlent, en revanche, l’expérience stylistique a une forte tendance à me laisser de marbre. Je n’ai pas aimé le roman polyphonique La horde du Contrevent – tout en appréciant la maitrise. Je crains qu’il en soit de même ici, et ce alors que j’apprécie Catherine Dufour, l’auteur, la dame, je ne la connais pas…
    bref, je verrai, et tu ne m’a guère aidée, là! 😉

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  5. Si c’est sur le principe de Please Kill me, il faut que je lise ça. Et parce que c’est signé Catherine Dufour.

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Rétroliens

  1. Outrage et rébellion | C’est le soleil qui a peur de nous – Le dragon galactique
  2. Les découvertes de l’ombre #7 | OmbreBones

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