Arslan – M.J. Engh

arslan-coverUn des jeux préférés des auteurs de science-fiction est de créer des sociétés fictionnelles pour en discuter les mérites et les failles. Si vous voulez jouer à Civilisation, le plus simple est encore d’isoler un groupe d’humains dans un ailleurs et vous êtes alors libre de leur faire subir ce que bon vous semble. Vous disposez pour cela de tout un arsenal d’artifices.

Mike Resnik, dans Kirinyaga , place des planétoïdes terraformés en orbite autour de la Terre où des bouts d’humanité choisissent de s’installer pour y développer l’utopie de leur choix. Koriba, convaincu de la corruption du monde moderne, veut retrouver un Kenya authentique et traditionnel. Pour cela il va exercer sur « son » peuple une pression autoritaire et mensongère. Dans Semiosis, Sue Burke utilise une planète lointaine à coloniser comme terrain d’expérimentation. Rivers Solomon réinstaure la ségrégation et l’esclavage à bord d’une arche générationnelle dans L’incivilité des fantômes. Neil Stephenson utilise un monde virtuel dans Fall or Dodge in Hell. Ou bien il y a tout simplement la possibilité de se projeter dans un futur suffisamment lointain, comme Ada Palmer qui imagine en 2454 une utopie sans nation ni frontière dans Trop semblable à l’éclair. Tout ceci n’est d’ailleurs pas nouveau. Thomas More a inventé l’île d’Utopia en 1516, Rabelais l’abbaye de Thélème en 1534, et les utopies des lumières n’ont cessé d’imaginer au XVIIIe des îles aux antipodes et des terres creuses (De l’Eldorado de Voltaire à l’île de Tamoé de Sade).

Alors, bordel, pourquoi Kraftsville, Illinois ?

En 2016, Denoël publie dans la collection Lunes d’encre alors dirigée par Gilles Dumay le roman Arslan écrit par M.J. Engh en 1976, et traduit pour l’occasion par Jacques Collin, ce  même Jacques Collin qui a fait la traduction d’ [anatèm] de Neal Stephenson. Arslan est général du Turkestan(1). Napoléon barbare d’Asie centrale, il a conquis le monde et fait plier sur un coup de bluff  les gouvernements de Chine, de Russie, d’Europe et d’Amérique. C’est donc tout naturellement qu’il décide de fêter sa victoire dans l’école de Kraftsville, Illinois, devant des habitants médusés qui n’avaient que vaguement entendu parler du petit général quelques jours auparavant. Histoire de poser l’ambiance et d’affiner son profil d’homme déterminé, il viole publiquement une adolescente de 13 ans et un jeune garçon de 12 ans. Puis fait tuer l’un des professeurs de l’école. Nous n’en sommes qu’au premier chapitre du roman et déjà on s’interroge sur ce qu’on est en train de lire, et surtout sur pourquoi on est en train de le lire.

Arslan et les autres

Arslan pratique aussi bien le viol physique que le viol symbolique. Après les enfants, c’est  la société modèle américaine qu’il viole en réduisant la petite bourgade du Midwest, paisible et chrétienne, à l’état de village occupé par l’impensable. Il installe ses soldats à demeure dans les maisons des habitants de Kraftsville. Il déporte les enfants. Il ouvre un bordel,  avec des adolescentes russes, dans une des ailes de l’école. Il saisit les voitures, les armes. Il viole chacun des articles de la constitution américaine, et ses amendements. Il isole les humains en coupant les routes, en instaurant des frontières infranchissables entre comtés, en supprimant tout moyen de transport et de communication, en coupant l’électricité et en interdisant l’accès à la médecine ou à toute forme de technologie moderne. Enfin, il viole l’humanité en la privant d’avenir. Le plan d’Arslan est de sauver le monde de l’homme en réduisant les pratiques qui causent des dégâts irrémédiables, diviser les pays en communautés autosuffisantes de tailles réduites, et ainsi ramener la population à un niveau tolérable pour la planète. Il impose une forme de socialisme agraire préindustriel dirigée par une préoccupation écologique extrémiste(2). Et en cas d’échec, il a un plan B plus radical encore.

« Je n’ai pas importé la souffrance, monsieur ; c’est un produit local. »

L’histoire, qui s’étale sur une vingtaine d’années, est contée à deux voix : celle de Franklin Bond, principal de l’école de Kraftsville, et Hunt Morgan, garçon violé par Arslan au premier jour de l’occupation. Ce sont deux voix qui dressent un portrait contradictoire d’Arslan et rendent le personnage plus complexe qu’il n’y parait de prime abord. Arslan le violeur est aussi Arslan le séducteur. Le tyran sanguinaire est aussi l’homme qui a sa propre histoire douloureuse. Le jeune guerrier barbare est aussi le stratège qui s’est donné pour but de sauver le monde. Celui qui abat la société est celui qui dresse des règles. La main du chaos et celle de la justice. Celle qui prend et celle qui donne. Franklin et Hunt sont deux hommes façonnés par leur rencontre avec Arslan. Ils n’existent que face à lui, par haine et par amour. Tour à tour, ils le tueront et le sauveront. La relation qui s’instaure entre ces trois hommes constitue le cœur du roman et son propos. Fondamentalement, Arslan n’est ni une uchronie, ni un récit de politique fiction, mais un drame psychologique. Il illustre le lien de parenté entre victimes et bourreaux qu’Emil Cioran mettait en lumière dans  Généalogie du fanatisme (Précis de décomposition, 1949).

Franklin L. Bond

« – Citez-moi une nation heureuse, monsieur.
– La Suisse. »

Contraint et forcé, Franklin Bond devient l’administrateur du comté de Kraft et sert de lien entre Arslan et les habitants, annonçant les lois édictées, les menaces, les sentences. Il est le collabo et le confident. Arslan s’installe chez lui, avec ses gardes du corps et Hunt et Betty, la jeune et jolie institutrice dont il abuse autant que de Hunt. En parallèle, il tente de créer un réseau de résistance souterrain, avec pour but ultime de tuer Arslan. Mais Franklin est loin de la figure du héros. Chrétien à la prêche facile, qu’on devine plus républicain que démocrate, volontiers raciste et misogyne (voir plus loin), manipulateur aussi,et, comme le montrera le récit, hypocrite et moralement pas aussi droit dans ses bottes qu’il le prétend. Œuvrant à éliminer Arslan, il répondra toujours présent aux appels à l’aide de ce dernier. Il me fait penser au personnage du médecin écossais dans le film Le dernier roi d’Ecosse de Kevin Macdonald (2006), à la fois séduit et horrifié. L’histoire de Franklin est celui de son échec en tant qu’homme, professeur, protecteur face à la corruption, et résistant face au tyran.

Hunt Morgan

« Ce n’était pas la nuit que je craignais mais l’interminable journée pleine de fantômes. »

Le récit de Hunt se fait plus personnel et poétique, en souffrance. Il découvre l’hostilité du monde des « gens bien » à son égard, son péché étant d’avoir été choisi par la bête immonde. Hunt est le personnage le plus marquant de l’histoire. Victime qui devient amant jaloux, poète et chasseur, suicidaire et tueur, Hunt est aussi celui qui va dénoncer l’hypocrisie de tous. Un des succès du livre est le changement de ton et de style d’écriture qui s’opère entre le récit fait par Franklin et celui fait par Hunt. Le tour de force de M.J. Engh est de plonger le lecteur dans la psychologie de Hunt et de lui faire accepter l’inacceptable, de lui faire comprendre ce personnage détruit et tourmenté. C’est un récit touchant.

Les femmes

La place des femmes est centrale dans le roman par leur absence. Violées, réduites à l’état de servantes, objets dont on use et qu’on jette au matin, elles sont pourtant au cœur du projet d’Arslan. Mais là encore, celui-ci est rationnel dans sa folie. Il conquiert pour détruire. Le discours de M.J. Engh, qui est une femme, rappelons-le, est plus subtil chez les autres hommes du roman. En premier lieu chez Franklin. Celui-ci se complet à dire que sa femme est la seule en qui il a confiance, en qui il trouve un soutien et avec qui il peut discuter, mais la plupart de ses interactions avec elle consistent à lui demander de lui servir son dîner. Les cris que poussent Betty alors qu’elle se fait violer par Arslan au premier étage de sa maison le dérangent, il les qualifie de crises d’hystérie mais, alors que Hunt subit le même sort, il s’émeut de ne pas entendre de cris. Les jeunes filles russes prostituées de force par les soldats à Kraftsville ne sont pour lui que des putains qu’on ne devrait  pas trouver dans une ville chrétienne. Et lorsqu’Arslan en offre une à Hunt, c’est encore pour le garçon que Franklin s’émeut, pas pour la jeune fille. Hunt n’aura pas plus de considération pour les femmes dont il ne perçoit jalousement que la place qu’elles occupent dans la vie et le lit d’Arslan. Il est trop brisé pour cela. Arslan est un roman d’une cruauté inouïe envers les femmes, mais aussi une attaque frontale contre le type de masculinité que représentent chacun à leur manière les trois hommes du récit.

Kraftsville, Illinois

Franklin le déclare dès le début du roman, ce qui se passe dans le reste du monde ne lui importe guère, il s’intéresse à ce qui se passe à Kraftsville. M.J. Engh fait le choix d’isoler les hommes et son récit dans quelques kilomètres carrés. Quand bien même Arslan va et vient au cours des années qui passent, alors qu’il parcourt le monde pour mener à bien son projet, nous ne saurons quasiment rien de ce qui se déroule en dehors des limites du comté de Kraft. Le décor est absent, rien n’existe hors de la scène. Kraftsville ressemble au Dogville de Lars von Trier (2006) : quelques lignes tracées sur le sol d’une scène sombre sur laquelle s’agitent les personnages.

Mais c’est aussi l’échec du livre. M.J. Engh, en voulant violer l’Amérique, viole notre incrédulité. Il est impossible de croire à l’ascension d’Arslan. L’auteure fait même l’erreur de vouloir l’expliquer alors qu’il aurait été plus acceptable de la poser comme fait accompli et ne jamais revenir dessus. Il est impossible de croire au plan d’Arslan. Il est impossible de croire à ses actions. Il est impossible de croire qu’il démantèle le monde pièce par pièce et l’occupe avec son armée de soldats turkmènes. Et il est impossible de croire qu’il se pose à Kraftsville, ou qu’il y revienne. Tout ceci ne fonctionne pas. Il y avait d’autres moyens pour circonscrire le récit dans des limites raisonnables, j’en parlais en introduction. Et pourtant.

En 1976, l’Amérique de Nixon (puis Ford) a quitté le Viêt Nam la queue entre les jambes, après avoir largement violé le pays. On comprend qu’en écrivant le roman, M.J. Engh voulait brutaliser l’Amérique en imposant l’occupation barbare au plus profond du territoire, en violant cette icône du rêve américain qu’est la charmante petite ville du Midwest (c’est un des tropes de la littérature américaine, à la manière de Stephen King ou Robert Jackson Bennet dans American Elsewhere.) L’impact aurait été moindre si l’action s’était déroulée en Europe où l’occupation ennemie est d’une banalité lassante. Non, il fallait taper au cœur et jouer sur une paranoïa purement américaine. Mais il faudra beaucoup fermer les yeux pour accepter la théâtralisation.

Conclusion

Arslan est un roman qui ne peut fonctionner car il repose sur des éléments de scénario impossibles. Et pourtant c’est un livre qui vise juste et marque par l’intelligence de son propos qui n’est pas la conquête du monde ou l’exécution d’un plan destiné à éradiquer l’humanité. C’est un roman psychologique sur le pouvoir exercé sur autrui, sur les relations humaines qui se créent dans un huis-clos de violence abrutissante, sur les hypocrisies et les contorsions de l’âme humaine. Arslan de M.J. Engh est un livre qu’on a envie de reposer dès les premières pages et pourtant qu’on se félicite d’avoir lu jusqu’à la dernière.

Notes :

(1) Pays d’Asie centrale n’ayant jamais existé en tant que nation mais qui correspond à la région d’origine des cultures turques, coincé entre la mer Caspienne et la Chine, entre la Russie et l’Afghanistan. (retour au texte)

(2) Il est à noter que Mary Jane Engh a publié un livre dont le titre est Too Many: How Population Growth Leads Us Inexorably into the Great Famine, World War, Going Dark, and Extinction. (retour au texte)


D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, Blog-O-Livre, Justaword,  Lectrice Hérétique,


Titre : Arslan
Auteur : M.J. Engh
Publication : 2016 chez Denoël dans la collection Lunes d’encre
Traduction : Jacques Collin
Nombre de pages : 400
Support : papier et ebook



Catégories :Romans

10 réponses

  1. Encore faut il arriver à passer les premières pages…
    C’est la première chronique qui me donnerait envie de lire ce roman.

    Mais e ne sais pas !

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  2. Passionnante chronique, tu me donnes très envie de découvrir ce texte interpellant. Merci pour la découverte !

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  3. Au final, ce Franklin me fait surtout penser à Lorenzaccio : résistant mais obligé de collaborer avec l’ennemi, au point qu’il en perd complètement ses idéaux d’origine pour limite se complaire dans le vice.

    Aimé par 1 personne

  4. ah! tu as aiguisé mon appétit malgré les premières pages…

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  5. J’en avais entendu parler il y a quelques années et en lisant le pitch je ne m’étais pas arrêté dessus, mais je ne m’attendais pas à une telle violence dans ce livre. Du coup je vais lire d’autres critiques et voir si je peux le mettre en wishlist mais ta critique m’a clairement titillé ma curiosité !

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Les découvertes de l’ombre #9 | OmbreBones

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