La liste des souffrances autorisées – Catherine Dufour

acroissement

La liste des souffrances autorisées est une nouvelle de Catherine Dufour publiée la première fois en 2006 dans le numéro 42 de l’excellente revue Bifrost (abonnez-vous, réabonnez-vous) et reprise dans le recueil L’accroissement mathématique du plaisir publié chez Le Bélial’ en 2008. Les nouvelles qui composent ce recueil sont pour plusieurs d’entre elles des textes écrits « à la manière de », pastiches et autres hommages. Dans la postface de ce recueil, l’autrice décrit La liste des souffrances autorisées comme « une ode alimentaire à Brett Easton Ellis ». De fait, les plats, et ils sont nombreux, décrits dans la nouvelle sont repris du roman American Psycho du romancier américain. Au-delà de ces étalages humoristiques et baroques de calories, il y a aussi un ton et une idée. La nouvelle m’évoque la rencontre improbable (sur un banc d’écailler) d’une nouvelle de Greg Egan, disons Axiomatique, avec un roman d’Easton Ellis, sous la direction de David Marusek. Sauf que ça reste intensément du Catherine Dufour dans la manière de trousser les phrases et que c’est accessoirement la meilleure nouvelle du recueil à mon humble avis de lecteur qui tape à deux doigts ses avis non sollicités sur l’internet tout en mangeant du poulpe mariné à l’huile de mangue et combava, un œil sur ses placements financiers. (Abonnez-vous, réabonnez-vous.)

« Je pleure comme on pisse. Pas moyen de me souvenir quand j’ai voulu baiser ma mère. J’ai toujours imaginé que c’est le genre de foutaises que les psys vous sortent pour vous mettre mal à l’aise. Déstabiliser, premier pas vers la prise de pouvoir. »

Catherine Dufour écrit des textes au genre marqué sans jamais s’y enfermer. L’accroissement mathématique du plaisir propose aussi bien des textes de fantasy, de fantastique que de science-fiction, mais on sait à chaque fois où on se trouve. La liste des souffrances autorisées est une anticipation sociale sombre et violente. Nous sommes ici dans un futur proche à la saveur post-cyberpunk (mais très différente du punk-cyberpunk d’Outrage et rebellion). La nouvelle dresse une critique en couleurs saturées de la société de consommation infiltrée jusque dans les chambres à coucher par les compagnies à fort capital qui projettent leurs dendrites dans tous les recoins de la vie et dans les cerveaux mis en location. (On pense à Jean Baret, un autre auteur™ de la maison d’édition cornue.)

Le génie de la nouvelle est de réussir à créer un univers futuriste et de nous conter une histoire uniquement à travers une succession de dialogues entre deux amis qui se rencontrent régulièrement dans les derniers restaurants à la mode pour gens fortunés. Mise à part quelques dialogues intérieurs, des pensées non verbalisées, nous sommes dans un huis-clos et la société qui entoure les deux personnages du récit se dessine en ombres chinoises. Ce texte pourrait être mis en scène sous la forme d’une pièce de théâtre puisqu’il n’est nul besoin de décor, où filmé à la façon de Coffee and cigarettes de Jim Jarmush (2003) ou Midnight Diner, la série japonaise basée sur le manga de Yarō Abe et diffusée sur Netflix.

Catherine Dufour nous place ainsi dans l’intimité de ces diners qui sont l’occasion pour les deux hommes de se raconter l’état de leurs relations, ou plutôt de la pauvreté de celles-ci in real life. L’indigence de leur vie affective entre en opposition grandissante avec l’exubérance des mets qu’ils commandent. L’un deux, March, s’est virtuellement entiché d’une petite brune rencontrée sur les réseaux, mais il ne l’a pas encore rencontrée. L’autre, Monsk, est médecin. Vous la voyez venir la spirale à traction descendante ?

Dans la forme comme dans le fond, cette nouvelle est un exercice de perfection. La liste des souffrances autorisées est délicieusement sordide et parfois on rit même de tant de noirceur. Le final, qu’on voit se profiler sans se douter de son amplitude, laisse un arrière-goût de méduse au micro-onde. Vous m’en remettrez deux s’il vous plait, c’est ma tournée.


IMG_20191223_114201



Catégories :#projetMaki, Nouvelles

Tags:

2 réponses

  1. Et de 3 ! lol

    Je ne connais pas bien l’univers de Catherine Dufour. J’ai du lire un ou deux de ces textes il y a quelques années mais je n’en ai pas souvenir. Il faudrait que j’y retourne…

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Ceux qui partent d’Omelas – Ursula K. Le Guin – L'épaule d'Orion – blog de SF

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :