Opexx – Laurent Genefort

L’humanité entretient un rapport privilégié avec la violence, qu’elle aime et abhorre avec autant de passion. Pour être honnête, c’est le cas de toutes les espèces vivantes sur cette planète, les plantes y compris. (Ceux qui imaginent la nature bienveillante sont des illuminés qui refusent de voir l’horreur qui se déroule constamment, dans la moindre parcelle d’herbe sous nos pieds.) Mais pour ce qui nous intéresse ici, à savoir les littératures de l’imaginaire, on se doit de constater que la violence, sous ses formes les plus diverses, est un sujet littéraire, si ce n’est LE sujet de la littérature. Nos mythes les plus anciens et les plus ancrés sont des histoires de violence, de meurtre, de vengeance et de guerre. Le sang abreuve nos pages. Dans cette production, la science-fiction a versé plus que son dû et ses bibliothèques de mots et d’images sont emplies de récits guerriers, que ce soit chez des auteurs accusés de militarisme comme Robert A. Heinlein après qu’il ait publié Starship Troopers, ou d’autres encensés pour leur progressisme comme Iain M. Banks après qu’il ait écrit le cycle de la Culture, ou encore au cinéma dans la fantasy militariste Star Wars, etc, etc. Nous ne dresserons pas une liste, elle est infinie. Toutes ces histoires nous racontent nous, ce que nous sommes. Une espèce spécialisée dans la violence et devenue pourvoyeuse de massacres à l’échelle industrielle. L’actualité nous le dit encore.

Rien d’étonnant donc à ce que le Blend nous contacte pour accomplir ses basses œuvres. Le Blend, c’est la communauté de civilisations intergalactiques imaginée par Laurent Genefort dans le court roman Opexx qui vient d’être publié dans la collection Une Heure-Lumière chez Le Bélial’. Ces civilisations forment un ensemble hétéroclite d’espèces qui ont en commun d’en être à un stade de leur histoire et de leur développement beaucoup plus avancé que les humains. Elles forment une communauté dans laquelle règne la paix, l’abondance, etc. Une véritable utopie galactique. Mais Iain M. Banks l’a bien dit dans le cycle de la Culture, toute utopie possède ses côtés obscurs qui s’expriment le plus souvent à sa marge. Ainsi Banks imaginait que la Culture s’était dotée d’une force d’intervention extérieure, nommée Contact, service diplomatique et militaire commettant souvent des choses pas très « Culture ». Ainsi, lorsque le Blend se cherche un partenaire plutôt bien disposé à l’endroit de la violence et du fait de guerre, elle s’adresse à des spécialistes de la question : nous. En échange de quelques cadeaux technologiques améliorant le confort quotidien, mais rien à même de remettre en cause les rapports de force, faut pas déconner, le Blend emploie des soldats humains formés pour réaliser des opexx, soit des opérations outremondaines pour régler là un conflit, accompagner ici un de ses représentants, ou maintenir là-bas l’ordre. Laurent Genefort pose son récit dans le cadre du trope incontournable en SF des opérations militaires en terres lointaines. Il fait ce qu’il aime le plus en science-fiction : il imagine des mondes étrangers, des espèces vivantes étonnantes. L’altérité, concept plusieurs fois mis en avant dans le texte, est au cœur du roman. Il s’agit de l’idée directrice, et elle est exploitée sous différentes formes et à plusieurs niveaux sensibles.

Surtout, Opexx est un récit basé sur ses contradictions. Laurent Genefort, une fois le décor planté, met en lumière tout ce qui ne va pas dans cette histoire. Il y a tout d’abord le déroulé même des opérations. Le Blend fournit les armes, transportent les hommes, implantent dans leur cortex les informations nécessaires à la mission. Mais chaque sortie est suivie d’une déprogrammation, durant laquelle tous les souvenirs de la mission sont effacés. Officiellement, il s’agit d’éviter aux soldats les effets, bien réels, des syndromes post-traumatiques. Mais on ne peut passer à côté de la contradiction du fait d’implanter de faux souvenirs pour ensuite en retirer de vrais. Heureusement pour nous, le narrateur autodiégétique de l’histoire est atteint d’un syndrome dit de Restorff. Par défaut d’empathie, ses facultés mémorielles ne reposent pas sur l’émotion mais sur un attachement analytique aux détails (il rappelle sous cet aspect le personnage de Siri Keeton dans Vision aveugle de Peter Watts). La déprogrammation n’a ainsi aucun effet sur lui, et il garde ses souvenirs.

Chaque mission est soumise à des règles strictes, et il est strictement interdit de contaminer les mondes envahis de quelque manière que ce soit. Une douche avant de partir, une douche en revenant. C’est une évidence, il est hors de question de transporter avec soi ou de ramener des éléments potentiellement pathogènes. Mais, là aussi, Laurent Genefort souligne la contradiction intrinsèque à l’idée de guerre propre : merci d’être venus massacrer les populations locales, au revoir, et surtout n’oubliez pas de ramasser vos mégots en partant.

Ce ne sont là que deux exemples, parmi les plus évidents, et je n’en dirai pas plus. Laurent Genefort, lui, ne s’arrête pas là évidemment. Il va au bout des choses et met en opposition chaque élément du récit avec sa propre contradiction. Cela l’amène à donner une direction inattendue à l’histoire et à proposer une résolution surprenante, ou qu’en tout cas je n’avais pas vu venir, sous la forme d’une autre contradiction, mais somme toute tout à fait logique.

Opexx est un court roman très réussi, en ce sens qu’il n’est pas du tout ce qu’il semble être de prime abord. C’est un texte qui s’installe dans un trope science fictif, l’action armée portée sur d’autres mondes, le place face à l’altérité et met en lumière ses contradictions. Opexx est un roman qui raconte la complexité du caractère humain.


Autres avis : Apophis, Vive la SFFF, Les lectures de Xapur,


  • Titre : Opexx
  • Auteur : Laurent Genefort
  • Publication : 26 mai 2022, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 120
  • Format : papier et numérique

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