La Chose – John W. Campbell

Si la Collection Une Heure-Lumière, celle qui est dédiée aux récits courts chez les éditions Le Bélial’, s’intéresse depuis sa création principalement aux écrits récents dans le domaine de la science-fiction (et plus), elle s’enrichit à l’occasion de textes « classiques ». Pour sa 27e publication, la collection pose un jalon. Un large, haut et profond jalon : La Chose de John W. Campbell, datant de 1938. Mille neuf cent trente-huit ! Pourtant, c’est sa modernité qui surprend à la lecture.

Publié initialement dans Astounding Stories sous le titre Who Goes There ?, le texte est l’un des précurseurs de la fusion science-fiction/horreur. Lecteur, lectrice, à la sagesse infinie qui ne s’en laisse pas compter, tu me rétorqueras que Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley, souvent considéré comme le premier texte de science-fiction et publié en 1818, déjà réalisait ce mariage de l’imaginaire scientifique et de la peur que parfois il engendre. Et tu auras raison, lecteur, lectrice, dont le bon goût affirmé et indéniable s’exprime à l’évidence autant par tes choix de lecture que par ta fidélité à ce blog. Mais le propos y était différent, voire opposé. Chez Mary Shelley, le monstre est un produit de la science. Chez Campbell, la science est au secours des hommes face à un danger venu d’ailleurs.

L’histoire, chacun la connait je pense, est celle de la découverte d’un vaisseau extraterrestre enfoui sous les glaces de l’Antarctique depuis 20 millions d’années et de la récupération dans les décombres d’un corps. La base scientifique, qui accueille trente-sept hommes, quelques dizaines de chiens et des vaches, va devenir le lieu d’un huis-clos funeste dès lors que la créature y est transportée et que la glace qui l’enferme se met à fondre.

« – Cette chose s’est nourrie de mal dès le berceau, a passé l’adolescence à rôtir l’équivalent local des chatons et s’est distraite adulte à concevoir des méthodes ingénieuses de torture. » Connant, physicien de l’expédition.

La modernité du texte repose à mon sens sur différents éléments. Dans la forme narrative tout d’abord. Le huis-clos sert à développer la tension psychologique à l’intérieur du récit. La créature elle-même apparait peu souvent, mais chacun sait qu’elle rôde. La lente paranoïa et la folie qui gagnent progressivement les hommes fournissent la composante horrifique du texte bien plus que la confrontation ou l’aspect gore que peuvent parfois, mais si peu, prendre les scènes les plus directes. Cependant, jamais Campbell ne joue la surenchère du vocabulaire. Nous sommes ici à des lieues de l’indicible lovecraftien. Les descriptions sont factuelles, objectives, quasi-cliniques. La tension ne repose jamais sur des effets de style mais sur des faits. Ce qui en soi est un choix stylistique. Parlerions-nous de hard-SF ? Certainement.

D’autre part, là où le texte de Campbell tranche avec la production des mêmes années, c’est dans la conception de la créature elle-même. L’auteur imagine une forme de vie biologique totalement étrangère à cette planète. Il insiste par ailleurs sur ce point, s’appuyant sur les connaissances en biologie et en médecine de l’époque pour amener la compréhension et la résolution du phénomène. Qu’en est-il donc de la personnalité et des intentions de l’extraterrestre ? Connant, le physicien cité plus haut, se trompe. Contrairement à nombre de méchants aliens rencontrés à la pelle dans la myriade des récits de SF Pulp, la Chose n’est pas particulièrement agressive. Mortelle, certes, mais simplement animée par la vie. Sa vie. Ce trait de caractère sera d’ailleurs parfaitement repris et exploité par Peter Watts (le géant Peter Watts !) dans sa nouvelle Les Choses (Au-delà du Gouffre, Le Bélial’, 2016) qui reprend l’histoire… du point de vue de la créature.

La Chose est un des grands classiques de la SF à l’influence mesurable sur le genre. Outre ses adaptations cinématographiques, notamment The Thing de John Carpenter (1982), la novella a inspiré tout un pan de la science-fiction moderne dont évidemment Alien de Ridley Scott (1979), mais aussi par exemple Le Volcryn de George R.R. Martin (1980), ou encore, dans une fusion historico-fantastique horreur glaciaire, Terreur de Dan Simmons (2007). C’est aussi une novella qui marque, me semble-t-il, un tournant dans la manière d’écrire de la science-fiction et fait entrer le genre dans une nouvelle époque. Puis surtout, c’est une très bonne histoire ! Elle gagne une place de choix dans la collection Une Heure-Lumière.

Et bien sûr, comme d’habitude : superbe couverture d’Aurélien Police, traduction dégivrante de Pierre-Paul Durastanti, etc, etc. Vous connaissez la chanson. On s’ennuierait presque à dire et redire l’excellence de cette collection.


D’autres avis : L’Albédo, Apophis, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : La Chose
  • Auteur : John W. Campbell
  • Traduction : Pierre-Paul « La Classe »  Durastanti
  • Publication : 5 novembre 2020, coll. Une Heure-Lumière, Le Bélial’
  • Nombre de pages : 120
  • Format : papier et numérique


Catégories :#projetMaki, Novella

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5 réponses

  1. Je l’ai pré-commandé chez le Belial. Effectivement, quand j’ai lu la chronique du Lutin et la tienne, j’ai immédiatement pensé à Terreur de Dan Simmons. Et au Volcryn de Martin pour l’avoir lu la semaine dernière.

    Aimé par 1 personne

  2. Je garde un très bon souvenir du film de Carpenter ainsi que de la nouvelle de Watts, je suis très curieux de lire le texte d’origine !

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. La Chose – John W. Campbell – Albédo
  2. La chose – John W. Campbell | Le culte d'Apophis
  3. La Chose de John W. Campbell – Au pays des cave trolls

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