La Machine à différences – William Gibson et Bruce Sterling

[Une première version allégée de cette chronique a été publiée dans le numéro de 96 de la revue Bifrost en octobre 2019]

39ème Worldcon. Automne 1981, Denver, Colorado. William Gibson a 33 ans et quelques manuscrits en main mais il n’a encore rien publié. Devant quatre personnes, il lit sa nouvelle « Burning Chrome » et prononce publiquement pour la première fois le mot cyberspace. Bruce Sterling écoute, il sait qu’il y a là un territoire, que la révolution informatique sera plus marquante encore que l’exploration spatiale. De cette rencontre né le cyberpunk – terme popularisé par Gardner Dozois. Une poignée d’auteurs réunis autour de Bruce Sterling, théoricien du mouvement, y participent : Gibson, le pionnier, et quelques artisans dont Lewis Shiner, Pat Cadigan et Greg Bear.

En 1990, la collaboration entre Sterling et Gibson prend la forme d’un roman écrit à quatre mains, The Difference engine. La traduction française voit la jour en 1996 chez Robert Laffont dans la collection « Ailleurs et demain » sous le titre La Machine à différences. Il ne s’agit pourtant pas de cyberpunk, du moins en apparence. Evitant les écueils de la fiction prédictive, les deux auteurs se tournent vers le passé et l’histoire alternative. La Machine à différences deviendra l’un des romans canoniques du steampunk, de l’uchronie à vapeur.

Le roman se déroule en 1855 en Angleterre. Le point de divergence avec l’Histoire se situe aux alentours de 1824. Après en avoir imaginé le fonctionnement, Charles Babbage a construit sa machine à différences, un calculateur mécanique capable de fournir des solutions approchées de fonctions mathématiques par la méthode des différences finies. Fort de ce succès, il développe sa machine analytique et fournit à l’empire britannique la première machine à calculer programmable, en d’autres termes, un ordinateur. Il s’inspire des métiers à tisser Jacquard et utilise des cartes perforées pour sa programmation. Le mouvement des pièces mécaniques est assuré par la puissance énergétique de la vapeur. Sterling et Gibson imaginent la coïncidence des révolutions industrielle et informatique, et resserrent ainsi les racines des sociétés technologiques. L’invention de Babbage a renforcé la suprématie de l’empire britannique. Savants et industriels ont pris le pouvoir à travers le parti radical, et Lord Byron est revenu de ses pérégrinations grecques pour devenir premier ministre. Darwin a été fait Lord. L’empire français n’est pas en reste et a construit de son côté le Grand Napoléon, le plus puissant des ordinateurs. Les états d’Amérique ne furent jamais unis et le continent est divisé en territoires antagonistes. Les communistes tiennent Manhattan, et la République du Texas est le théâtre de conflits d’influence entre les forces franco-mexicaines et la couronne anglaise. En Grande Bretagne, les tensions sociales restent fortes. Le luddisme, mouvement ouvrier contestataire né de l’opposition à la mécanisation des métiers à tisser, s’est tourné contre les machines de Babbage. Il a été en grande partie écrasé par le pouvoir en place, mais des poches de subversion subsistent dans cet état policier où la surveillance de masse est aidée par lesdites machines.

Si la forme se revendique steampunk et les ordinateurs sont à vapeur, La Machine à différences n’est jamais très loin des thématiques cyberpunk. C’est la même grille de lecture que Sterling et Gibson transportent à l’époque victorienne. Le ciel est chargé et « Londres déçoit toujours quelque peu, en été. »

Écrit comme un polar en plusieurs tableaux – le livre est construit en cinq itérations – le roman suit trois personnages principaux : Sybil Gerard, fille de luddite et prostituée, Edward Mallory, paléontologue et radical convaincu, et Laurence Oliphant, journaliste et espion au service de sa majesté. Le devenir d’un jeu de cartes perforées pour la possession duquel certains sont prêts à tuer constitue l’élément central du roman et le lien entre ces trois personnages dont les chemins se croiseront au gré des agitations politiques, des complots, des relents toxiques de la Tamise et des coups de feu.

Hélas, le scénario, touffu, manque de direction, et si la représentation du choc technologique est prenante dans ce siècle alternatif richement construit, le poids encyclopédique des références historiques et scientifiques font que le roman atteint la masse critique sous laquelle il menace de s’écrouler. Et c’est bien ce qui arrive dans sa dernière partie, agencée sous la forme d’une collection de documents censés relier les éléments épars d’une histoire fragmentée, mais qui peine à convaincre, voire à être compréhensible. Les pièges de l’écriture à quatre mains sont là – le roman fut écrit à distance par échange de fichiers – et se manifestent par un manque de cohérence scénaristique et dans la peinture des personnages dont les caractères varient confusément d’une itération à l’autre. On retiendra donc La Machine à différences pour l’audace de sa proposition et la solidité de son univers, moins pour ses qualités romanesques.


  • Titre : La Machine à différences
  • Auteurs : William Gibson et Bruce Sterling
  • Editions : Robert Laffont, coll. Ailleurs et Demain (1996), Livre de poche (2001)
  • Traduction : Bernard Sigaud
  • Nombre de pages : 454
  • Format : Grand format, poche, numérique


Catégories :Romans

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7 réponses

  1. Merci pour cette chronique, le roman m’intéresse mais il m’a l’air vraiment très dense :/ .

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  2. J’ai tenté de le lire il y a quelques années et il m’est tombé des mains. J’en garde le souvenir d’un roman extrêmement poussif, à l’intrigue floue. C’est vraiment dommage parce que l’univers avait un formidable potentiel.

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  3. Je l’ai lu il y a quelques années car il est donné comme une référence dans le domaine du steampunk et, même s’il m’a intéressée, j’ai été un peu déçue, notamment par cet aspect touffu/confus que tu évoques.

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  4. je ne vais pas me précipiter sur ce roman. Je l’avais déjà écarté, et je confirme cette décision.

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  5. J’en étais arrivé à la même conclusion, mais ça rest quand même un beau tour de force, il fourmille d’idée mais manque effectivement d’une grosse relecture/réécriture finale

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