Underground Railroad – Colson Whitehead

Il y a tout d’abord la métaphore. L’underground railroad, le chemin de fer clandestin, ce réseau de routes clandestines utilisé en Amérique du Nord par les esclaves pour rejoindre les états abolitionistes et gagner la liberté. Il n’y eut jamais ni chemin de fer ni tunnel, mais dans son roman Underground Railroad, Colson Whitehead lui donne existence. Il y a ensuite les stations qui s’ouvrent à des espaces et des temps imaginés, bousculant la précision historique. Il y a encore les allégories.

Underground Railroad est un roman publié en 2016. Il a reçu le prix Pulitzer 2017, ainsi que – et c’est la raison pour laquelle je le chronique sur ce blog dédié aux littératures de l’imaginaire – le prix Arthur C. Clarke 2017. Il a été traduit par Serge Chauvin et publié en français en 2017 chez Albin Michel.

Milieu du XIXe siècle, Géorgie. Nous sommes avant la Guerre de Sécession (1861-1865) et l’Amérique du Nord est encore divisée par la ligne Mason-Dixon qui sépare les états abolitionnistes du Nord des états esclavagistes du Sud. Cora est une jeune femme de seize ans, esclave dans une plantation de Géorgie. Sa grand-mère, Ajarry, a été amenée ici à bord d’un des navires négriers. Sa mère, Mabel, l’a abandonnée pour s’enfuir et contrairement à de nombreux autres esclaves qui ont tenté de trouver la liberté, n’a jamais été reprise. Terrence Randall, le propriétaire de la plantation, est particulièrement sadique. Cora, à son tour, s’enfuit, avec l’aide de l’Underground Railroad, ses conducteurs, et ses gardiens de station. Mais elle est poursuivie par Ridgeway, le chasseur d’esclaves ayant échoué à retrouver sa mère et qui cette fois a juré de ramener Cora à la plantation.

Le parcours de Cora l’amènera à traverser plusieurs états américains qui, dans la construction imaginaire de Colson Whitehead, illustrent chacun à leur tour un modèle social et politique de traitement de l’esclave. Certains exercent une violence ouverte et institutionnalisée envers les Noirs, esclaves échappés ou hommes libres ; d’autres offrent ce qui s’apparente à un asile mais cachent sous des atours idylliques une réalité bien plus violente et sombre que la surface ne le laisse présager. Le roman s’organise en onze chapitres qui alternent portrait d’un personnage et portrait d’un état, une des stations empruntées par Cora dans sa fuite : Ajarry, Géorgie, Ridgeway, Caroline du Sud, Stevens, Caroline du Nord, Ethel, Tennessee, Caesar, Indiana, Mabel.

Colson Whitehead s’appuie sur des réalités historiques mais brouille le temps et l’espace pour mieux en extraire la continuité des maux et étendre la question de l’esclave et de ses conséquences à l’époque moderne. Pour vous expliquer cela, je vais utiliser l’exemple de la Caroline du Sud, première étape de la fuite de Cora après la Géorgie. Cora ne s’appelle plus Cora, mais Bessie. (Cora est un personnage universel. En étant attentif, on croisera aussi une évocation d’Anne Frank…) Elle et son compagnon Caesar ont trouvé refuge dans cet état qui offre la protection du gouvernement aux esclaves fugitifs. La ville symbolise la modernité, notamment à travers le Griffin Building, à la fois hôpital et administration. Immeuble de douze étages, il possède un ascenseur. Le lecteur devine alors que nous avons effectué un saut dans le temps. Le premier ascenseur utilisé aux Etats-Unis le fut à New York, dans le Equitable Life Building construit en 1870, soit des années après la fin de la guerre de sécession. Cora/Bessie va découvrir l’envers du décor et les sombres desseins d’un gouvernement dont elle est devenue la propriété. Colson Whitehead parle du programme de stérilisation forcé qui a eu court au début du XXe siècle, ou encore de l’étude de Tuskegee sur la syphilis entre 1932 et 1972. Continuité des maux.

« Cora didn’t know what optimistic meant. She asked the other girls that night if they were familiar with the word. None of them had heard it before. She decided that it meant trying. »

Le récit saute ainsi, dans l’espace et le temps. Chaque nouvelle station apporte ses espoirs, ses horreurs et ses symboles, comme autant d’univers parallèles. L’un des puissants symboles du livre est le « Freedom trail », cette route bordée d’arbres qui accrochent à leurs branches les corps mutilés des hommes, femmes, enfants noirs assassinés dans un état, la Caroline du Nord, qui a aboli l’esclavage, mais a aussi aboli les noirs. Lieu d’horreur quasi mystique qui semble n’avoir ni début ni fin, le Freedom Trail symbolise à la fois la violence sans fin exercée sur les Noirs américains et le parcours de Cora vers la liberté parsemé de morts.

« In death the negro became a human being. Only then was he the white man’s equal. »

Underground Railroad est un livre dur qui ne fait l’impasse sur aucune forme de violence, de la torture aux violences sexuelles, en passant bien sûr par le meurtre pur et simple. Mais la plus grande violence montrée par Colson Whitehead est celle qui ne guérit jamais : la déshumanisation. L’esclavage est montré comme un système économique. Le corps de l’esclave possède une valeur marchande. La grand-mère de Cora, Ajarry dont l’histoire ouvre le roman, est vendue et revendue plusieurs fois avant même d’arriver sur le continent américain. Les corps des esclaves morts sont vendus par des trafiquants de cadavres pour des expérimentations médicales. Cora travaille comme exposition vivante dans un musée sur l’histoire américaine alors même que les blancs sont représentés par des mannequins. Ridgeway, le chasseur d’esclaves, calcule la pertinence de ramener un esclave ou le tuer en fonction du profit réalisé face aux dépenses engagées. L’esclave n’est toujours qu’une marchandise, un objet, jamais un être humain. Le 26 juillet dernier, le sénateur républicain de l’Arkansas, Tom Cotton (ce nom ne s’invente pas), décrivait l’esclavage comme « un mal nécessaire » au développement économique du pays. Continuité des maux.

Colson Whitehead use de l’imaginaire pour construire une histoire de l’Amérique noire et du mensonge que constitue à ses yeux ce pays. Il bat en brèche le mythe de la déclaration d’indépendance perpétuant la légende d’un pays dans lequel les hommes ont été créés libres et égaux en y opposant l’histoire des Indiens d’Amérique et des esclaves africains, des terres volées et des vies volées. Il porte son roman par une écriture puissante, réaliste et directe, qui ne joue jamais des artifices du pathos, mais qui pourtant ne s’éloigne jamais non plus du sujet et des personnages. Il vous laisse vous débrouiller avec vos sentiments, sans vous indiquer là où il faut rire, là où il faut pleurer. (Spoiler : il n’y a pas beaucoup d’occasion de rire.) Underground Railroad est un livre absolument remarquable. Une des meilleures lectures de l’année en ce qui me concerne.


D’autres avis : Lhisbei sur RSFblog, sur Bretelle d’accès,


  • Titre : Underground Railroad
  • Auteur : Colson Whitehead
  • Publication originale : Janvier 2016
  • Publication française : Août 2017 chez Albin Michel
  • Traduction : Serge Chauvin
  • Nombre de pages : 320
  • Format : papier et ebook


Catégories :Romans

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5 réponses

  1. Merci pour cette découverte. Ce ne sont pas des thématiques qui m’attirent en général (j’éprouve toujours beaucoup d’empathie du coup moralement c’est difficile à lire) mais vu la façon dont tu en parles, je sens que je vais faire une exception.

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  2. Je l’avais dans le viseur depuis la chronique de Gromovar sur « Nickel Boys » – oui, je sais, ma logique est… personnelle – et tu me confirmes que c’est un bon choix. Je ne savais d’ailleurs pas qu’il était qualifiable d’imaginaire, c’est la cerise sur le gâteau.

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  3. Je me le note celui-ci. Dans le genre de l’uchronie, il y a Underground Airlines sur cette thématique qui est excellent aussi.

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