Quitter les Monts d’Automne – Emilie Querbalec

La rentrée littéraire chez Albin Michel Imaginaire se fera le 2 septembre, jour où sortiront les deux romans La Marche du Levant de Léafar Izen,  dont je vous ai parlé récemment, et Quitter les Monts d’Automne d’Emilie Querbalec dont je vous parle aujourd’hui.  L’un est un livre de fantasy et l’autre un livre de science-fiction, mais tous deux regardent de l’autre côté du mur.

An 13111. Quelle que soit l’origine du calendrier, elle est lointaine et les millénaires ont passé. Les Monts d’Automne se situent au cœur d’une région montagneuse sur une planète du nom de Tasai. À prononcer [tasai] et non [tasɛ]. Kaori nous conte son histoire. En 13111, elle avait dix ans. C’est à ce moment que commence son récit. Kaori est le dernier maillon de la lignée Shikiai mais contrairement à sa grand-mère Lasana et sa mère Sesia, elle n’a pas connu le Ravissement, cet éveil quasi mystique qui fait des femmes de son ascendance des conteuses. Les conteurs – certaines lignées sont masculines – ont le don héréditaire du « Dit ». En ce monde où l’écrit est interdit, ils assurent le rôle de passeurs d’histoires, à la fois artistes et mystiques. Lasana est l’une des grandes conteuses de Tasai, mais sa petite fille Kaori n’a semble-t-il pas le don, et son éducation est tournée vers la danse. Comme les musiciens, les danseuses ont un rôle secondaire, celui d’accompagner les conteurs lors de leur transe. Emilie Querbalec est née au Japon et le japonais est sa langue maternelle, mais c’est en français qu’elle a choisi d’écrire. Avant Quitter les Monts d’Automne, elle a publié un premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr. Le monde de Tasai dans lequel elle plonge le lecteur, dans Quitter les Monts d’Automne, est un monde de forte inspiration japonaise, sans être un monde japonais. Tasai, on l’apprend au fil de la lecture, est une planète colonisée par les humains il y a très longtemps. Elle est loin d’être la seule, et elle est loin d’être la plus représentative. Elle n’est qu’une planète « pré-technologique », un pauvre patelin au fin fond de l’univers. Celui-ci est traversé par un mystérieux Flux qui décide des destins. Le premier tiers de Quitter les Monts d’Automne possède ainsi un fort parfum de fantasy orientale. Le worldbuilding est tout en finesse, patient et immersif. Beau et efficace.  Nous sommes dans un planet-opera où le sens du mystère côtoie la poésie et où le lecteur est emporté dans un monde autre. Si un nom s’impose rapidement à l’esprit, c’est celui d’Ursula K. Le Guin et son Ekumen et c’est dans ce type d’univers qu’Emilie Querbalec s’inscrit avec ce roman. J’ai été totalement charmé par ce monde et par l’écriture de l’autrice.

« Petit à petit, j’en vins à penser que ce que je prenais autrefois pour de la magie relevait en réalité de la connaissance précise de la matière et des forces qui l’animaient. »

Nous n’en resterons pas là, car quitter les Monts d’Automne il faut bien. A sa mort, sa grand-mère transmet à Kaori un objet interdit : un rouleau de papier couvert de signes qu’elle ne peut déchiffrer. Sa seule possession lui vaut condamnation à mort. Pour sa vie, Kaori doit fuir et chercher le sens de ces signes. Les réponses se trouvent loin de Tasai Le roman se fait alors space-opera, parsemé d’aventures et de rencontres. C’est assez rare pour être noter, les voyages interstellaires sont ici réalistes. Point de gravité artificielle, ou peu, à bord des vaisseaux. S’il existe des portails qui permettent d’aller vite et loin, ceux-ci sont rares et dans l’espace les voyages sont longs. Si un voyage doit prendre 20 ans, il prend 20 ans. S’il doit prendre 600 ans, il prend 600 ans. Emilie Querbalec ne raccourcit pas le chemin. Vous l’aurez compris, le roman change de perspective et révèle sa nature science-fictive. L’approche est habile et quelques noms dans les remerciements nous renseignent sur la démarche de l’autrice pour être au plus juste sur les aspects scientifiques.

Mais c’est aussi là qu’il perd de sa magie (pun intended) car si Emilie Querbalec nous entraine dans un huis-clos spatial, la quête de Kaori – et c’est là un des traits de la fantasy que d’imposer à ses personnages des quêtes – ne la laisse pas être un personnage libre. Elle subit et ne semble jamais avoir en main son destin. C’est là une première petite critique que je ferai au roman. Il est souvent dans la nature des personnages de fantasy d’être entravés par un destin, et dans celle des personnages de science-fiction de s’en libérer. Kaori est de ce point de vue un personnage de fantasy. Malgré les aventures vécues, l’absence d’un geste véritablement décisif de la part de Kaori imprime au déroulement de l’histoire un rythme qui aurait peut-être mérité d’être plus tendu qu’il ne l’est. Ce sera ma seconde critique.

Enfin, la dernière partie du roman, lorsque les voiles du mystère se lèvent, que les mécanismes se révèlent, convoque ce sense of wonder propre à la science-fiction.

Quitter les Monts d’Automne joue sur les frontières entre fantasy et science-fiction, adopte une esthétique de fantasy pour livrer une histoire de science-fiction, et c’est à mon avis très réussi. Le worldbuilding est superbe, surtout dans sa partie planet-opera, et Kaori est un personnage plus torturé qu’on l’imagine de prime abord, ce que l’on découvre au cours des révélations, alors que s’ouvrent les sombres allées de la mémoire. Car Quitter les Monts d’Automne est au final un livre sur la mémoire, celle qui lie les générations et fait l’Histoire. L’idée centrale du roman est puissante, et on ne pouvait l’imaginer dans ce contexte plus importante. Il s’agit d’une quête à la fois personnelle et universelle. Enfin, il vous faudra le lire pour le découvrir. Il m’aura manqué juste une pointe d’acidité pour parfaire le tableau.


D’autres avis : Quoi de neuf sur ma pile, Apophis, Au pays des Cave Trolls, Yuyine, L’Ours inculte, Ombre Bones, De l’autre côté des livres, Les lectures du Maki, Le dragon galactique,


  • Titre : Quitter les Monts d’Automne
  • Autrice : Emilie Querbalec
  • Publication : le 2 septembre 2020 chez Albin Michel Imaginaire
  • Nombre de pages : 448
  • Format : papier et ebook


Catégories :Nouvelles sorties, Romans

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20 réponses

  1. Merci beaucoup pour ta chronique, c’est très éclairant ^^ !
    Content de voir que les frontières se brouillent de plus en plus 😀 .

    Aimé par 1 personne

    • Je ne suis pas sûr que les frontières se brouillent de « plus en plus ». J’ai commence à lire de l’imaginaire à une époque où (croyez-le ou non) on appelait tout de la science-fiction, y compris Le Seigneur des anneaux. Où étaient disponibles les romans de Jack Vance, les space opera de Roger Zelazny (pleins d’éléments de fantasy ou mythologiques) – idem chez le Silverberg de la grande période, cf. L’Homme dans le Labyrinthe. Je crois que les lecteurs ont oublié que chez Vance, Zelazny, dans le cycle du bourreau de Gene Wolfe, tout était déjà sacrément mélangé.
      Et il ne faut pas oublier l’adage de Clarke : « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. »
      (A mon sens, le genre « imaginaire » évolue moins que son lectorat).

      Aimé par 2 personnes

  2. Après t’avoir lu, j’ai encore plus hâte de le lire et comme je compte en plus découvrir Ursula Le Guin juste avant, ce sera parfait 😀

    Aimé par 1 personne

  3. Une belle rentrée pour AMI, doublement tentante. Par contre, tu sais que citer Le Guin ne se fait pas à la légère et que tu seras, le cas échéant, tenu pour responsable hein ?
    PS : si quelqu’un cherche une allumette pour brûler les taxonomies, appelez-moi.

    Aimé par 1 personne

  4. « Il est souvent dans la nature des personnages de fantasy d’être entravés par un destin, et dans celle des personnages de science-fiction de s’en libérer. »

    Heeeein ?
    Y’a 50 ans peut-être ?
    XD

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