La Barrière Santaroga – Frank Herbert

barrièreEntre 1965, année de parution de Dune, et 1969, année de parution de Les Enfants de Dune, Frank Herbert publie cinq romans : Destination : vide, Le Cerveau vert, Les Yeux d’Heisenberg, La Barrière Santaroga, et Les Fabricants d’Eden. C’est une période d’activité intense pour l’auteur qui croise et explore un ensemble de thématiques en les portant au regard du lecteur sous des angles différents. On ne s’étonnera donc pas de trouver sous des récits en apparence singuliers des interrogations qui resurgissent et se répondent d’un texte à l’autre. Si Dune est plus vaste dans son emprise territoriale, ces romans indépendants abordent ces questions de manière plus clinique. La Barrière Santaroga, roman d’anticipation psychologique et philosophique, a été publié en 1968. Frank Herbert y confronte Heidegger et la contre-culture américaine des années 60.

Précis de contre-culture

En 1966, le tout premier head-shop ouvre dans le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco, et fournit en haschisch et LSD les hippies qui commencent à s’y installer. Il ne s’agit pas uniquement de rigoler en comptant les éléphants roses, mais l’utilisation de psychotropes est perçu comme élément agrégeant de la communauté naissante et de son mode de vie. Taquin, Hunter S. Thomson avait en expert renommé le quartier « Hashbury ». Le Jefferson Airplane, les Grateful Dead, et Janis Joplin vivent dans le coin. Cela a fini par attirer du monde. Au printemps 1967, près de 100 000 enfants-fleurs convergent vers San Francisco et les rues de Berkeley, déjà haut lieu de la contre-culture implanté de l’autre côté de la baie, pour une célébration sex, drug and rock’n roll des idées communautaires et pacifistes à contre-courant dans l’Amérique de Lyndon B. Johnson alors embourbée dans la guerre du Vietnam. Tout le monde repart un peu fatigué à la fin de l’été et, oubliant ceux qui retournent à leurs chères études ou dans l’officine de papa, une flopée de participants rejoint le mouvement Back-to-the-land. L’idée est alors de fonder des petites communautés auto-suffisantes, autonomes, agricoles, refusant le mode de vie de la société industrielle et capitaliste. C’est sur ce terreau que pousse La Barrière Santaroga.

Le futur est immédiat. Gilbert Gosseyn Dasein est jeune et brillant psychologue à l’université de Berkeley. Son chef de service l’envoie enquêter dans la petite ville de Santaroga pour le compte d’une compagnie de commerce qui souhaiterait s’y implanter en dépit de la réticence des habitants. Les deux premiers enquêteurs qui s’y sont rendus ont été victimes de malheureux accidents et n’en sont pas revenus. Par rapport à eux, Dasein a pour avantage d’avoir une porte d’entrée dans la communauté en la personne de Jenny Sorge avec qui il a eu une liaison amoureuse à Berkeley.

Santaroga est une ville d’apparence très ordinaire, logée au creux d’une vallée qu’une seule route dessert.  (Santaroga me rappelle la petite ville de Bolinas au Nord de San Francisco, encore aujourd’hui empreinte de la culture hippie et jalousement gardée par ses habitants. Avant la généralisation des GPS, il était difficile de la trouver car les habitants arrachaient les panneaux indicateurs y menant.) Seulement voilà, les habitants de Santaroga sont hostiles à toute influence extérieure, vivent de manière autonome, et la ville repose sur une économie auto-suffisante : le commerce d’aucun bien extérieur n’y est autorisé et tout ce qui est consommé est produit localement, à l’exception de l’essence. De quoi fâcher les thuriféraires du libre-marché.

Dasein se lance dans une investigation psychologique de Santaroga et de ses habitants. Malgré son lien avec Jenny et l’accueil amical de son oncle, le docteur Piaget, Dasein est immédiatement confronté à la barrière de Santaroga, celle invisible qui se dresse entre les habitants et les étrangers. Non pas que les habitants montrent à son égard une hostilité franche, mais ils font malgré tout preuve d’« Une honnêteté désinvolte, mais qui pouvait s’avérer brutale, à l’occasion. »  S’ils ne cachent rien, ils ne montrent rien non plus. L’atmosphère de la ville se fait de plus en plus pesante, et lorsque la curiosité de Dasein l’amène trop près de leurs affaires internes, les accidents malencontreux s’accumulent autour de lui jusqu’à menacer sa vie. Au cœur du mystère Santaroga, il découvrira le Jaspé, une substance d’origine fongique dont tous les aliments sont imprégnés et dont les vertus psychotropes modifient la conscience. Comme le LSD est au centre du mode de vie des hippies de San Francisco en 1968, le Jaspé est au centre de la contre-culture de Santaroga.

« La vie se développe dans un océan d’inconscient, […]. Sous l’empire de la drogue, ces gens perçoivent cet océan. »

De l’utopie à l’ontologie

Frank Herbert a confié à Tim O’Reilly, l’auteur du livre Frank Herbert (que je ne vous recommande pas car il est mauvais et tellement bourré d’erreurs qu’il semble évidement que O’Reilly n’a pas lu les livres d’Herbert qu’il commente) qu’avec La Barrière de Santaroga il avait écrit un livre que la moitié de ses lecteurs lirait comme une utopie et que l’autre moitié lirait comme une dystopie.  Herbert aborde de fait les deux fronts. En apparence, la ville de Santaroga a choisi l’auto-détermination et l’honnêteté, la liberté et la conscience politique face à l’abrutissement orchestré et généralisé par le système économique de l’extérieur. En un mot le bonheur. Mais ce choix collectif se fait aux dépends du choix personnel et Dasein découvre que les habitants ne sont ni libres ni parfois même conscients de leurs actions. L’utopie collective vire à la dystopie individuelle. De plus l’aspiration des habitants de Santaroga se révèle très conservatrice et l’immobilisme d’une société, il l’a exprimé à maintes reprises comme dans Dune ou encore Les Yeux d’Heisenberg, est le grand mal pour Herbert.

Frank Herbert a été formé à la psychanalyse jungienne, et la philosophie. Dans La Barrière Santaroga, il convoque la  psychologie et la philosophie. Les noms imposent des fonctions.

Le docteur Piaget est une référence à Jean Piaget (1896-1980), biologiste et psychologue qui a travaillé sur la psychologie du développement. Il n’est donc pas étonnant que le docteur Piaget soit en charge de l’éducation des enfants à Santaroga. De plus, pour Jean Piaget, l’intelligence est le produit d’un développement et d’une adaptation à l’environnement. Il faut à Dasein se plonger dans cet environnement pour accéder à la logique de ses habitants.

Le nom de Dasein fait référence au concept ontologique introduit par Martin Heidegger dans Être et temps (1927) alors qu’il interroge le « sens de l’être ». Chez Heidegger le Dasein définit les conditions d’existence de la réalité humaine. Le Dasein est inscrit dans le monde et dans une temporalité dont il doit faire sens. Il est, héritier de son passé, à chaque instant en relation avec le monde et avec l’autre, et réalise constamment ses possibilités avec comme horizon la conscience de sa propre mort. Ce pur concept devient bien réel pour Gilbert Dasein confronté à Santaroga. En arrivant à Santaroga, il est forgé par ses propres croyances, son éducation, le moule culturel de l’Amérique consumériste mais rapidement plus rien de tout cela ne tient. Placé dans cette situation, il est forcé de réévaluer ses préconceptions à chaque instant et s’interroge sur ce que signifie être en toute liberté Gilbert Dasein.

« Peut-être que je ne puis être plus longtemps »

Le lien est perdu dans la traduction française avec « Jaspé » mais, dans la version originale du texte, le nom qui désigne le psychotrope est « Jaspers » en référence au psychiatre et philosophe existentialiste Karl Jaspers (1883-1969) qui, comme Heidegger, a exploré le sens de l’existence et du Dasein. Pour Jaspers l’accomplissement de la liberté de l’homme, sa réalisation en tant qu’être, se trouve dans la transcendance, au-delà du réalisme matérialiste.

En questionnant l’utopie et la contre-culture née des années 60, et sans livrer au lecteur une opinion définitive, Frank Herbert adopte dans La Barrière de Santaroga un point de vue ontologique et renvoie à la signification de l’être. Ce projet ambitieux, il l’accomplit en incarnant un concept dans un personnage qu’il projette dans une situation d’éloignement cognitif, en le mettant face à une altérité. C’est là l’essence même de la science-fiction.


D’autres avis : Anudar


Titre : La Barrière Santaroga
Auteur : Frank Herbert
Publication : mars 2014 chez Pocket
Traduction : Jean Bonnefoy
Nombre de pages : 320
Format : poche
Prix : 7,5€



Catégories :Frank Herbert, Romans

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