Ceux qui partent d’Omelas – Ursula K. Le Guin

omelas

Vous connaissez mon point de vue : le format court est la quintessence de l’art en science-fiction, parce que la SF est un laboratoire d’idées, parce que parfois il n’est nul besoin de faire tout un monde pour exposer une idée, parce que dans le meilleur des cas, il est même possible de planter une idée dans un monde en quelques pages, voire de raconter une histoire. Pourtant le format court est mal aimé en France. Certains indicateurs montrent que cela change : le succès de la collection Une Heure Lumière chez Le Bélial’, l’émergence de nouvelles collections chez différents éditeurs, comme les éditions 1115, qui proposent elles aussi des textes de qualité en peu de pages. Pour donner envie, un blogueur lémurien spécialiste de SFFF, Les lectures du Maki, a eu la bonne idée en ce début d’année 2020 de proposer un projet simple : il s’agit de lire une nouvelle par semaine pendant un an. Comme je suis joueur – et aussi parce que je lis plus d’une nouvelle par semaine – je me suis dit que je pouvais célébrer l’idée du lémurien non seulement en chroniquant une nouvelle par jour lors de la première semaine du projet, mais aussi en ne présentant que des nouvelles écrites par des autrices, histoire de tordre le cou à cette idée que la SF est un boys’ club. (Et aussi un peu pour faire le malin, d’accord.)

C’est pourquoi cette semaine je vous ai proposé :

Je ne pouvais finir cette série sans parler d’Ursula K. Le Guin. J’ai choisi d’elle une nouvelle culte : Ceux qui partent d’Omelas. Pourquoi ce choix ? Parce qu’après avoir parlé de textes s’inscrivant dans différents sous-genres, il m’a semblé intéressant de parler d’une nouvelle qui n’appartient à aucun sous-genre. D’ailleurs, c’est une nouvelle qui ne raconte pas d’histoire. Elle pose un dilemme.

Inspiré par le psychologue américain William James, ce psychomythe est écrit à la manière d’un énoncé – soit une ville…- dont certains arguments sont laissés flous (« Je pense qu’il n’y avait pas… ») ou au choix du lecteur (« Si vous jugez nécessaire… n’hésitez pas »). Omelas, donc, est une ville dans laquelle se déroule une fête célébrant le solstice d’été. Les habitants d’Omelas ainsi que des contrées environnantes sont heureux et ne manquent de rien. Omelas ne connait ni roi ni esclave. Mais Omelas cache en son sein une infâmie qui garantit et préserve, comme un principe, le lien social. La victime réconciliatrice, le bouc émissaire, est sacrée pour l’anthropologue René Girard (cf. La violence et le sacré, 1972). Omelas est une utopie qui comme toute utopie est imparfaite car fondée sur un crime originel. Notons en passant que c’est là aussi la question de l’utilitarisme comme éthique sociale posée par Ada Palmer dans le roman Trop semblable à l’éclair.

Ursula K. Le Guin pose donc un dilemme. Une fois pris dedans, vous ne pouvez en sortir. A la manière de la double contrainte en psychologie, le seul moyen d’y échapper est de s’en échapper. C’est le choix de ceux qui partent d’Omelas, abandonnant tout repos de l’âme.

Ceux qui partent d’Omelas est un texte de quelques pages seulement, publié la première fois dans une anthologie dirigée par Robert Silverberg en 1973. Il a reçu le prix Hugo du meilleur texte court en 1974. C’est un joyau qui occupe une place particulière au sein du panthéon des littératures de l’imaginaire, un texte à la puissance peu commune. On peut le lire en français sous une traduction de Henry-Luc Planchat dans le recueil Aux douze vents du monde publié chez Le Bélial’ en 2018, ou dans le n°78 de la revue Bifrost, ou encore dans diverses anthologies, ou bien qu’on peut trouver en anglais sous le titre original Ones who walk away from Omelas en format électronique.


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Catégories :#projetMaki, Nouvelles

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8 réponses

  1. Merci pour le clin d’oeil petit malin !

    Peut être que cette course au format court me permettra de découvrir des autrices que je n’ai jamais lu comme Ursula Le Guin !

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  2. Effectivement, nous pouvons considérer l’œuvre d’Ada Palmer comme une « réponse » à cette nouvelle de la grande Ursula.
    Je l’avais beaucoup aimé également, et j’avais surtout souligné que cette nouvelle était une preuve parfaite de la maturité, de la profondeur et de la richesse de la SF.

    En revanche, je ne pense toujours pas que la nouvelle est la forme par essence pour la SF. Preuve en est la saga d’Ada Palmer… La SF est telle qu’elle s’épanouïe quelque soit le format, et rivalise en tout quelque soit sa longueur, du moment que l’auteur est inspiré, que son récit/monde est adapté à la fois à sa plume et à se qu’il veut véhiculer.

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  3. Alors je dois dire que tu as carrément attisé ma curiosité ! Je n’ai jamais lu d’Ursula K. Le Guin et j’imagine que cette nouvelle est une bonne porte d’entrée ? En tout cas ton retour est clairement alléchant ! Merci 🙂

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    • Est-ce une bonne porte d’entrée ? C’est une bonne question. C’est une nouvelle qui est tellement particulière (chez Le Guin comme dans le reste de la SFFF), qu’elle n’est pas vraiment représentative mais en même temps elle est incontournable dans son oeuvre. Donc oui et non. Mais elle est à lire, c’est sûr !

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  4. Une superbe nouvelle. Bon des fois c’est un peu énervant parce que du coup elle éclipse complètement ses autres textes, mais ça reste un très beau texte.

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  5. Je suis convaincue. Je n’ai encore pas lu de livres d’Ursula La Guin et je ne commencerai sans doute pas par ce titre (tiens un conseil pour savoir vers lequel me diriger en premier?) mais il fait clairement partie de ma liste à lire. J’adore l’idée de proposer un dilemne en format court.

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Rétroliens

  1. Un classique : Le Nom du monde est forêt – Ursula K. Le Guin – L'épaule d'Orion

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