I sexually identify as an attack helicopter – Isabel Fall

cw_160_700Il y a cette idée répandue que la science-fiction ne fait jamais que parler du présent. C’est une idée à laquelle personnellement je n’adhère pas. Enfin, pas complètement. Mais s’il est un domaine dans lequel cela me semble très juste, c’est celui de la spéculation sociale. Plus encore, c’est un domaine où la littérature de science-fiction joue un rôle politique (au sens premier du terme). La question du genre fait partie des préoccupations qui ont largement été explorées par la science-fiction, et ce bien avant qu’elle ne soit abordée lors des repas dominicaux dans les foyers versaillais. Pas par tous les auteurs, on est d’accord. Comme dans d’autres genres littéraires, beaucoup ne font que reproduire les schémas culturels dans lesquels ils s’inscrivent. Mais d’autres se sont interrogés, sur le genre en rapport à ou séparément du sexe biologique, sur la nature sociale du genre, voire sur la définition même du et des genres. C’est principalement dans les années 60 et 70 et avec le travail d’autrices engagées qu’a émergé une littérature SF de genre pleinement affirmée (Ursula K. Le Guin, Anne McCaffrey, James TipTree Jr., Octavia Butler, …)*. La question du genre est de nos jours bien installée dans le corpus science-fictif. La science-fiction a ceci d’unique qu’elle dispose de toute une panoplie d’outils pour étendre, si elle le souhaite, la pensée au-delà des archétypes (et je ne parle pas ici que du héros galactique bodybuildé et de la damoiselle au bikini en détresse) : le transhumanisme, les cyborgs, les intelligences artificielles, les extra-terrestres… etc. Enfin, tout ça vous connaissez. Il est ainsi possible de souligner la nature sociale du genre en se détachant des conventions, encore faut-il réussir à illustrer le propos de façon suffisamment marquante pour qu’il ne soit pas anecdotique. C’est précisément ce qu’arrive à faire Isabel Fall dans le magazine Clarkesworld du mois de Janvier 2020 avec un texte qu’on qualifierait trop hâtivement de SF militaire, et dont le titre, surprenant, est inspiré d’un mème transphobe : I sexually identify as an attack helicopter. Il s’agit donc ici d’un retour à l’envoyeur.

« Many of you are veterans in the act of gender. You weigh the gaze and disposition of strangers in a subway car and select where to stand, how often to look up, how to accept or reject conversation. Like a frequency-hopping radar, you modulate your attention for the people in your context: do not look too much, lest you seem interested, or alarming. You regulate your yawns, your appetite, your toilet. You do it constantly and without failure. »

Dans un futur pas trop lointain, dans une Amérique balkanisée. Partant de l’expérience culturellement inscrite en chacun de nous, par notre éducation et par la norme sociale, de notre rapport au genre et de notre faculté d’identification, Isabel Fall imagine que l’armée s’empare de la question pour fabriquer un genre armé. Une arme genrée. Que le genre « hélicoptère d’attaque » existe à des fins tactiques. A l’aide de quelques interfaces et interventions neurochirurgicales, évidemment. Cela donne la nouvelle I sexually identify as an attack helicopter.

A travers un récit qui en apparence est simplement celui d’une attaque d’hélicoptère de combat Boeing AH-70 Apache Mystic, Isabel Fall aborde de manière clinique nombre de questions modernes qui se posent autour de la notion de genre : le rapport au corps, au mouvement, à l’engagement personnel et au doute, au rôle social du genre, à son affirmation, à sa fluidité, à l’identification ou à la dysphorie. Et bien sûr aussi à son utilisation détournée comme arme. En mécanisant ainsi le genre, liberté offerte par la SF, Isabel Fall en décrit les mécanismes. La démonstration est particulièrement originale, efficace et convaincante. Lorsque la nouvelle est sortie, et comme l’autrice était totalement inconnue, certains lecteurs ont cru deviner que la plume de Peter Watts se cachait derrière le pseudonyme. Ce n’est pas le cas mais, on retrouve dans ce texte une vision dystopique de l’armée du futur comme on la peut la trouver chez Watts, notamment dans les nouvelles Collateral (qui en est très proche), ZeroS ou Malak. Ici, la redéfinition du genre est dirigée à des fins tactiques par l’US army et utilisée comme arme. Peter Watts utilisait des p-zombies. Le vrai héro de la nouvelle n’est pas la narratrice Barb, mais son canonnier Axis qui questionne son engagement dans des missions plus que discutables éthiquement. Ce que Barb interpréte comme une dysphorie de genre, puisqu’ils sont censés être défini par leur seul lien neurologique avec l’identité « hélicoptère de combat ». Au second plan, se dresse une critique de la guerre menée par l’état capitaliste américain contre des nations qui choisissent une autre politique.

Si vous lisez l’anglais, je ne peux que vous recommander la lecture de cette nouvelle en suivant ce lien

…et non, en fait vous ne pourrez pas car le texte ayant déclenché une grosse polémique sur twitter, il a été retiré à la demande d’Isabel Fall, ce qui à mon avis est une grande perte.


cette chronique n’a pas la prétention de proposer le début de l’ombre d’un soupçon d’une approche historique de la question. J’en serais bien incapable. 


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Catégories :#projetMaki, Nouvelles

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8 réponses

  1. Merci pour cette première participation.
    Ni le sujet, ni la langue ne m’inspire sur ce coup. J’attendrais une prochaine proposition.

    Aimé par 1 personne

  2. Déjà un texte SF militariste, j’ai les oreilles qui pointent vers l’avant, et si le récit dépasse cette veine, alors la curiosité me submerge!!
    Merci!

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. Ceux qui partent d’Omelas – Ursula K. Le Guin – L'épaule d'Orion – blog de SF

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