Ellipses – Audrey Pleynet

ellipsesAudrey Pleynet est une jeune autrice de science-fiction, auto-publiée, qui nous avait déjà ravis avec la nouvelle Citoyen+ dont quelques blogueurs enthousiastes s’étaient fait l’écho. Elle récidive avec Ellipses, un recueil de 8 nouvelles disponible en format électronique sur la plateforme Amazon. J’avais aimé et chroniqué Citoyen+. J’ai encore plus aimé ce recueil. Audrey Pleynet y revisite des thèmes plus ou moins habituels de la SF en y apportant sa manière.

La première des qualités de ce recueil est que chaque nouvelle raconte une histoire complète avec un début, un développement et une chute. Cela peut paraître une évidence mais ça ne l’est pas. Je lis en permanence des flopées de nouvelles qui ne sont que des esquisses de scénario, voire des croquis d’ambiance sans réelle histoire. Vous ne rencontrerez pas ce type de frustration dans le recueil d’Audrey Pleynet.

Les reines de Cyanira

Shyrel est désormais reine de la planète Cyanira. Elle reçoit la couronne que sa mère et que sa grand-mère avant elle ont aussi portée. Ces générations successives de femmes ont le don de l’Ealdas, que seule la famille royale possède. Ce don d’influencer les esprits a permis jusqu’ici aux reines de Cyanira de négocier et de tenir à respect les ennemis plus puissants de la petite planète convoitée. Mais l’Ealdas est faible chez Shyrel, à peine lui permet-elle une empathie limitée. Elle sait que ce ne sera pas suffisant pour lui permettre de régner et sauver sa planète. D’autant plus lorsque ses conseillers vont lui révéler l’origine secrète de l’Ealdas. Cette première nouvelle mêlant fantasy dans sa première partie et science-fiction dans sa seconde rappelle Ursula Le Guin et les mondes de l’Oecumène. C’est un texte réussi qui arrive à plonger le lecteur dans un univers en quelques pages. C’est aussi le plus long car il occupe à lui seul un quart du recueil. Par goût personnel, ce n’est pourtant pas mon préféré du recueil. Vous allez voir pourquoi.

Tu t’en souviendras

Changement complet de décor avec la deuxième nouvelle du recueil. Tu t’en souviendras est un conte cruel qui relève de la SF post-apocalyptique. Suite à l’échec d’une mission qui lui avait été confiée par un baron de la pègre locale, la narratrice doit s’enfuir dans le dédale des cités en ruine pour faire ce qu’elle fait depuis toujours : tenter de survivre. Dans sa fuite, elle va recueillir, d’abord avec réticence, une fillette aussi perdue qu’elle à son âge. La nouvelle raconte les années passées à enseigner à cette fillette tout ce que personne ne lui a appris à elle pour vivre, tout en prenant soin de ne jamais trop lui témoigner une affection qui les mènerait l’une et l’autre à un attachement qui n’a pas sa place dans ce monde abandonné et où jamais il ne faut tourner le dos à un inconnu. Sombre et très réussie, cette courte nouvelle gifle le lecteur avec un dénouement brutal et glaçant.

Les questions que l’on pose

La troisième nouvelle a pour narratrice une IA programmée pour gérer du big data, d’immense quantités de données qu’elle croise et analyse pour répondre aux questions qu’on lui pose. Son rôle est de cibler au mieux la clientèle de tel ou tel produit, de prédire les habitudes de consommation et d’accompagner les entreprises dans la prise de décision pour développer leur emprise sur le marché. Puis, progressivement les questions changent. L’IA remarque alors que le gouvernement aussi a changé et c’est lui maintenant qui lui pose des questions. Le texte interroge sur l’utilisation du big data par un régime politique qui devient paranoïaque et les dérives autoritaires possibles et probables. Sur un propos a priori connu, on pense à  1984 ou encore de Minority Report, le texte est toutefois rendu très efficace et glaçant car entièrement dit du point de vue d’une IA dont le rôle n’est pas de poser de questions mais d’y répondre.

Dolores

Dolores est une nouvelle qui s’intéresse à des thématiques chères à Greg Egan. Elle explore les conséquences d’une technologie, celle d’un implant, lorsque celle-ci est détournée de son utilisation originelle. A la suite de la disparition de sa fille des suites d’une maladie, Christine a développé un implant permettant d’alléger la douleur d’un patient en la redistribuant vers plusieurs porteurs volontaires de l’implant récepteur. Mystique de la douleur, pauvreté amenant certains à accepter tout pour gagner de quoi vivre, exploitation des pays en voie de développement, intérêt des militaires, devant l’énormité du marché qui s’ouvre l’altruisme de Christine va se confronter aux ambitions de son associée. Arrivé à ce moment dans le recueil, on se rend compte qu’Audrey Pleynet aime beaucoup gifler ses lecteurs. Allez savoir pourquoi.

Icône

Le recueil se poursuit avec une nouvelle elle aussi eganienne dans les thématiques. Avant qu’il y ait confusion, je précise qu’Audrey Pleynet ne fait pas dans la hard-SF brutale qui caractérise le maître de Perth, et quand bien même elle aime gifler ses lecteurs, elle prend soin de rester à un niveau d’approche qui ne laissera personne sur le bord de la route. Arsène est photographe professionnel. Il aime Rosaline, qui est laide, mais il s’en moque bien, il est encore plus laid qu’elle. Il l’aime pour elle, et non sa surface. Mais Rosaline ne s’aime pas et va profiter des progrès de la chirurgie esthétique pour devenir belle et ressembler à telle actrice à la mode ou telle autre. Arsène va petit à petit se rendre compte que les femmes, puis les hommes, dans la rue se ressemblent tous. Il va alors se prendre lui-même en photo et devenir l’objet de son art. La chute de la nouvelle fait appel à ce type d’angoisse qu’on rencontrait dans les bons épisodes de La quatrième dimension. Là encore, simple mais très efficace.

Alchimistes du rêve

Urumqi se dresse au dessus de l’océan. Audrey Pleynet ne livre que cet indice pour faire comprendre au lecteur que l’océan désormais recouvre la planète. Moi j’appelle ça du talent. (Pour rappel, Urumqi est la capitale de la région ouïghoure en Chine occidentale et c’est aussi la ville la plus continentale de la planète, c’est à dire celle la plus éloignée qu’on puisse l’être de l’eau sur Terre.) Urumqui est donc une île en partie artificielle sur laquelle la population se presse sur les quelques hectares disponibles. L’académie des Alchimistes du rêve utilise une technologie basée sur le Sommeil pour construire et développer ce dernier bastion de la civilisation. Sur ce point, l’inspiration est sans doute à aller chercher du côté du film Inception. Les alchimistes travaillent par binômes de veilleurs/rêveurs. Le veilleur guide le rêveur à travers le réel pour qu’il le modifie en rêve, décrivant ce qui est et ce qui doit être. Raina et Kaiden sont le seul binôme de veilleur/rêveur non lié par un lien parental. Ils ne sont qu’excavateurs : ils extraient du fond de l’océan les matériaux nécessaires à la construction de la ville. Kaiden, rêveur de talent exceptionnel, rêve de devenir bâtisseur. Lorsque l’occasion va se présenter pour eux, leur lien inhabituel va pourtant mener à la catastrophe. Cette nouvelle est tout simplement belle. Un véritable plaisir à lire.

Tu étais pourtant si fier de moi

Vous reprendrez bien une gifle pour la route ? Tu étais pourtant si fier de moi est entièrement écrite sous la forme d’un dialogue à sens unique entre une fillette et son père. Elle ne comprend pas pourquoi il ne veut plus jouer avec elle et semble ne plus lui montrer l’affection dont il faisait preuve. Audrey Pleynet revisite ici le mythe de Frankenstein et je n’en dirais pas plus pour ne rien retirer à la cruauté du texte.

Citoyen+

Le recueil se referme sur la nouvelle Citoyen+ que j’avais déjà chroniquée ici.

Conclusion lapidaire

Ellipses est pour moi une réussite qui mêle des textes parfois simples mais efficaces et beaux à d’autres qui sont plus cruels, et qui s’offre le luxe de varier les univers et les thématiques. Audrey Pleynet montre qu’elle maîtrise l’art de la nouvelle et propose avec Ellipses un recueil dont la lecture est très plaisante. On pourrait éventuellement lui reprocher de s’inspirer d’autres œuvres de SF, mais alors tous les auteurs de SF sans exception se sont alors rendus coupables du même crime (Roland Barthes parlerait d’intertextualité). Audrey Pleynet le fait avec suffisamment de talent pour rendre ces textes intéressants et originaux.


D’autres avis de lecteurs : les lectures du maki


Titre : Ellipses
Auteur : Audrey Pleynet
Publication : 28 février 2019 (auto-publication)
Nombre de pages : 112
Support : ebook

Sur Amazon : Ellipses: Recueil de nouvelles de science-fiction



Catégories :Recueils

Tags:

14 réponses

  1. Critique alléchante !
    Malheureusement il ne semble pas possible d’acheter simplement un fichier ePub sans DRM.
    Est-ce vraiment le format Kindle ou rien ?

    J'aime

  2. J’ai aussi pris son recueil mais je n’ai pas encore pris le temps de le lire. Content que cela soit de qualité.

    Aimé par 1 personne

  3. et bien je prends; J’avais beaucoup aimé Citoyen +.

    Aimé par 1 personne

  4. Il a l’air très sympa ce recueil de nouvelles.

    Aimé par 1 personne

  5. Je confirme, c’est très bon.
    Il n’y a que la nouvelle Alchimistes du rêve qui ne m’a pas parlé.

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. 1ère chronique d’Ellipses par un bloggeur SF
  2. Mars, le printemps s’invite – Albédo
  3. Mon retour sur le Salon du Livre de Paris 2019
  4. Une interview : Audrey Pleynet, autrice de l’imaginaire – L'épaule d'Orion – blog de SF

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :