Une BD : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Emil Ferris

monstresIl y a encore quelques mois, Emil Ferris était une totale inconnue. Après une discrète carrière d’illustratrice, notamment pour la revue MAD, ou de designer de jouet McDo, en 2001, elle contracte le virus du Nil occidental à la suite d’une piqûre de moustique (les aviateurs du diable). Elle passe trois semaines à l’hôpital et en ressort paralysée du bas du corps avec un perte de motricité de la main droite à l’âge de 40 ans. C’est au cours de sa lente rééducation qu’elle s’attaque à My favorite thing is monsters, son premier roman graphique. Entièrement réalisé au stylo bille 4 couleurs (que sa fille lui attache sur la main avec du scotch), l’ouvrage de plus de 800 pages lui demandera 6 ans de travail. Il sera refusé par 48 éditeurs qui doivent se les bouffer crues ou en sauce à l’heure qu’il est. My favourite thing is monsters sort enfin en 2017 chez un éditeur indépendant, Fantagraphics. Il est traduit et un premier tome de 416 pages est publié en France chez Monsieur Toussaint Louverture en Août 2018 sous le titre Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Le second tome est annoncé pour la fin 2019. Il ne faudra pas attendre pour que le livre reçoive les louanges des critiques et une pluie de prix. Entre autres, Emil Ferris décroche trois Eisner Award (récompense américaine distinguant le œuvres de bandes dessinées) en Juillet 2018. En France, le prix de l’ACBD en Décembre 2018 puis le Fauve d’or du festival d’Angoulême en Janvier 2019.

Plus qu’une bande dessinée, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est avant tout une mdeœuvre littéraire, un roman graphique, qui se présente comme le journal intime de Karen Reyes, une jeune fille qui a 10 ans en 1968 et vit avec sa mère et son frère dans un appartement en sous-sol, ces fameux appartements où ne vivent que les familles pauvres. L’ouvrage prend ainsi la forme d’un cahier à spirale, dessiné, griffonné. Emil Ferris déstructure l’image et le texte pour utiliser toute la page, parfois deux, et créer un visuel fantastique. Elle rompt les codes de la bande dessinée pour faire de chacune des pages du livre une œuvre unique et marquante. Il n’est pas question de bulles de dialogues, ou peu, ni de case enfermant le dessin. L’univers explose littéralement en grand format sous les minutieux traits de stylo denses et colorés (qui rappellent les dessins de Robert Crumb), révélant un dessin d’une grande expression, ou au contraire par un graphisme nerveux en noir sur noir. Emil Ferris use des changements de styles, de collages pour retranscrire le monde intérieur de Karen. C’est aussi un hommage fabuleux aux tableaux de maîtres, ici redessinés au stylo bille, à l’impressionnisme et aux surréalistes. Dans son cahier, Karen se raconte, raconte son monde, sa famille et les milieux pauvres de Chicago à la fin des années 60. Karen, elle, se dessine sous la forme d’un jeune loup-garou. Une seule fois nous verrons son vrai visage lorsque son frère la force à se regarder dans un miroir : celui d’une jolie petite fille de 10 ans.

Dans ce personnage de Karen, qui ne veut pas être une fille mais un monstre, car être un monstre est plus facile qu’être une fille, la part autobiographique est importante. Emil Ferris s’identifie à Karen et va chercher dans sa propre vie : sa naissance à Chicago, son amour pour les œuvres des grands peintres classiques transmis par son père, auquel le personnage de Deeze, le frère de Karen, rend hommage, sa passion pour les monstres, etc.

Mais Karen raconte aussi d’autres histoires. A la suite du suicide apparent de sa voisine Anka Silverberg, une survivante de l’Holocauste, Karen s’affuble d’un trench coat trop grand pour elle et d’un chapeau qui lui cache le visage pour mener l’enquête. Elle découvrira la vie terrible de cette femme qui était pour elle la plus belle femme qu’elle ait jamais vu. L’histoire racontée est alors celle de la montée du nazisme et de la déportation des juifs à travers le prisme monstrueux (s’il y avait besoin d’en rajouter) de celui de la prostitution enfantine. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un feuilletage multiple dont les niveaux s’imbriquent et content des histoires à l’intérieur des histoires. C’est une construction complexe, effrayante, éclatante et fascinante.

« quand les adultes sont hantés, ce sont les enfants qui connaissent leurs pires peurs… »

Il n’y a que des monstres dans le livre d’Emil Ferris, les monstres qui se cachent pour survivre et sont ainsi désignés par les autres, les autres étant les vrais monstres, les vrais méchants, les ordures, les assassins, les nazis. Des vrais monstres il s’en cachent derrière tout homme ou femme, derrière chaque villageois prêt à désigner le monstre et saisir sa fourche pour le chasser. Emil Ferris célèbre ainsi ceux qui sont mis au ban du ban : la prostituée juive, l’homosexuel noir, l’affreuse gamine pauvre qui n’aime pas les garçons. Ceux condamnés à une double ou triple peine. Au milieu de la noirceur de l’univers de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Karen est un personnage lumineux qui éclaire le livre de sa présence, de sa véracité et de son courage.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un immense chef d’oeuvre, on peut difficilement le qualifier autrement. C’est un livre magistral, un roman graphique comme il n’en existe que très peu, qui se hisse tout en haut là-haut aux cotés d’un Maus d’Art Spiegelman. Assez peu étonnamment, celui-ci fut l’un des premiers à reconnaître l’immense talent d’Emil Ferris.


D’autres avis de lecteurs : Just A Word, Un bouquin sinon rien


Titre : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres – Livre premier
Série : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres (1/2)
Auteur : Emil Ferris
Publication : Août 2018 chez Monsieur Toussaint Louverture
Nombre de pages : 416



Catégories :Bandes dessinées, Chefs-d'oeuvre

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24 réponses

  1. Ça a l’air d’être une belle claque. Merci pour ta chronique ! 🙂

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  2. Ta chronique donne très envie dis donc ! Je l’ai vu en librairie et je pense que je vais craquer la prochaine fois 😉

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  3. Par curiosité, tu lis beaucoup de BD/roman graphique ?

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    • Non, pas vraiment. Ou disons que, contrairement aux romans, je n’essaye pas de les dénicher, mais ne les lis que lorsqu’elles font déjà parler d’elles. Dans la liste des 100 meilleures BD faite par Just a word, j’en ai lu un certain nombre mais j’ai du rattrapage a faire sur les plus récentes.

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      • Oui, je comprends la démarche ! C’est une bonne approche pour un domaine sur lequel on n’est pas « expert » : on se familiarise avec ce qui est connu, puis une fois qu’on a fait le tour, on commence à vouloir débusquer la perle rare.
        A t’en croire -et tu as le goût fiable-, ce roman graphique mérite le détour : je vais essayer de mettre la main dessus dès que l’occasion se présente !

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  4. Je peux pinailler sur des questions de forme ? Je doute que l’album soit fait au stylo bille 4 couleurs — enfin, pas le traditionnel noir-bleu-rouge-vert 😉 Il n’existe pas des modèles 12 couleurs ou avec couleurs alternatives genre jaune, rose, etc. ?
    Au-delà de ça, j’ai un peu de mal avec le dessin et, surtout, l’impression que le bouquin nous est présenté comme la reproduction in extenso et intacte d’une série de cahiers. À en juger par l’épaisseur variable des traits de stylo (un Bic est et reste un Bic), je ne suis pas sûr que ce soit le cas : le trait varie et laisse supposer une remise à l’échelle pour certains dessins (donc un travail de retouche). Du coup, ce décalage freine mon immersion, pour le peu que j’en ai feuilleté. (Mais si cela se trouve, ce n’est qu’une impression.)
    Bon, pinaillage à part, faudra quand même que je le lise.

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    • Mais quel pinailleur ! Non, tu as raison, il n’existe aucune chance pour que cela ait été réalisé avec un bic 4 couleurs, mais cela fait joli dans la critique. Elle a dû en utiliser une tripotée de différentes couleurs ainsi que du feutre. Ce que je ne comprends pas c’est comment la traduction a pu être faite… ce qui va dans le sens de ce que tu dis au sujet d’un gros travail de retouche et de remise à l’échelle etc… Cela étant dit, OUI, il faut vraiment que tu le lises.

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      • Tu as remarqué que j’adore pinailler 😉
        J’imagine que Photoshop a été le grand ami des éditeurs. Là, paf, à froid, j’imagine plusieurs séries de calques (un/plusieurs pour les dessins, un autre pour les textes, un dernier pour le fond ligné… et beaucoup d’heures de boulot pour le lettreur de chez Monsieur Toussaint Louverture).
        À vrai dire, j’ai commencé à lire l’album, mais c’était l’exemplaire que je venais d’offrir pour Noël à ma frangine. Qui est repartie avec (normal). Mais je n’ai pas accroché au dessin : il y a un style, une expressivité, une sensibilité — pas de bol, pas la mienne. Mais ça a aussi été le cas pour moi avec « From Hell » et « Watchmen » — deux œuvres que j’adore. Il faudra juste que je passe outre (et que je pique son exemplaire à ma sœur).

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        • Je comprends, ce n’est a priori pas ce que j’appellerais du « beau dessin » au sens académique (quoique les reproductions d’œuvres picturales sont bluffantes) mais je trouve que le style colle parfaitement au concept cahiers/journal intime. Et si on va par là, le dessin de Lloyd sur V pour Vendetta est atroce. Mais quelle histoire !

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          • “V pour Vendetta” a surtout une colorisation atroce. Curieusement, ça correspond bien au ton du récit. J’ai d’abord eu du mal avec le dessin de Charles Burns sur “Black Hole”, et finalement je trouve ça réussi. Pareil pour “Hellboy”.
            (En fait, les dessins en noir & blanc très contrastés me plaisent beaucoup.)
            Et tu as raison : si le style graphique colle à l’histoire, plus rien n’empêche l’adhésion du lecteur (pardon).

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  5. Il faudrait que je franchisse le pas vu qu’il s’est si rapidement établi au rang des classiques… mais je suis comme Erwannn, le style graphique me bloque. =/

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  6. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tu as été submergé par l’enthousiasme pour conclure ta chronique ! C’est qui a éveillé mon intérêt car je connaissais de nom sans vraiment pousser ma curiosité au-delà. Belle chronique en tout cas !

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  7. Le prix me laisse tout de même frileux.

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  8. J’en ai lu 1/3 en médiathèque mais j’ai dû le rendre faute de l’être bien organisé avec mes 23 autres documents empruntés: je le reprendrai à coup sur. Lisant beaucoup de BD/ mangas et étant assez éclectique (merci les médiathèques à ce propos), je n’ai aucun blocage quant au style une fois la lecture entamée: j’aime au contraire vaincre mes a priori et il y a tant de styles graphiques possibles en BD, tant d’inventivité…
    Avec ce roman graphique, ce n’est pas le style qui posera un challenge à mon sens, mais plutôt un certain manque de repère, plongé que l’on est dans l’univers très personnel et original de l’autrice. Rah, faut vraiment que je le termine.

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  9. Oh, il a l’air vraiment bien ce roman graphique. En plus, il pourrait intéresser mon club de lecture. Je vais me le procurer. Merci pour la découverte.

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