
Un temps annoncé du bout des lèvres pour la fin 2019, il aura fallu attendre jusqu’à ce mois de novembre 2024 — soit sept ans de conception sur la version originale — pour voir arriver dans les librairies le deuxième tome du roman graphique Moi, ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris. Le premier avait marqué les esprits, le livre remportant une flopée de distinctions, dont le fauve d’Or à Angoulême en 2019, et surtout un immense succès populaire puisqu’on parle de plus de 100 000 exemplaires vendus en France. La sortie de ce nouveau tome, dont on dira qu’il s’agit d’une deuxième et non d’un second, car les portes sont grandes ouvertes pour une suite, est portée à grand renfort d’articles de presse, de chroniques radiophoniques et télévisuelles, et de placards publicitaires dans les transports en commun. L’ouvrage a été présenté en avant-première aux Utopiales de Nantes qui s’est déroulé sur 30 octobre au 3 novembre, où Emil Ferris fut invitée d’honneur avant de devoir décliner au dernier moment pour raisons personnelles. C’est l’autrice qui a réalisé l’affiche du festival et une exposition était consacrée à son œuvre.
Les raisons de cette reconnaissance sont évidentes pour tous ses lecteurs : le premier tome de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est absolument brillant. J’en disais : « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un immense chef d’œuvre, on peut difficilement le qualifier autrement. C’est un livre magistral, un roman graphique comme il n’en existe que très peu. » Lecteurs impatients de ce blog, la question qui vous brûle les doigts devant vos écrans, est bien sûr comment se compare le deuxième volume au premier si unanimement encensé ? Il est encore plus fort !
Moi, ce que j’aime, c’est les monstres — livre deuxième est la suite directe du premier tome. On y retrouve Karen Reyes, jeune fille narratrice de sa propre vie à travers les feuillets de dessins qui constituent le livre qu’on tient entre les mains. On y retrouve son frère Diego, dit Deeze, devenu le protecteur de Karen, puisque leur mère (attention spoiler) est morte à la fin du tome précédent. On y retrouve les habitants de leur petit immeuble situé dans l’Uptown de Chicago, toute la diversité de la population de ce quartier populaire en l’année 1968. Keren n’a toujours pas résolu la mort mystérieuse de sa voisine, la belle Anka Silverberg, survivante de l’Holocauste. Elle enfile une nouvelle fois son trenchcoat et enquête.
« Des fois, on entend des trucs méchants sur Chicago, mais ma ville, c’est un endroit fantastique, où on peut recevoir un cadeau même quand on s’y attend le moins. »
On y retrouve bien sûr le coup de stylo à bille d’Emil Ferris qui, rappelons-le, est l’outil que l’autrice utilise pour créer cet univers pictural si singulier avec une maitrise du petit trait qui relève du génie. On y retrouve une composition déstructurée sous la forme d’un cahier de notes qui mêle le croquis et l’enluminure, et ramène sur le même plan la peinture classique dont elle reproduit (au stylo à bille !) les chefs-d’œuvre exposés au Art Institute de Chicago et la pop culture qui s’affiche sur les couvertures des magazines de mauvais genres. Karen y raconte des événements qui se déroulent sur un ou deux jours, en quelques pages, par petites annotations griffonnées et grandes fresques colorées. Cette composition, que vous connaissez si vous avez lu le premier volume, s’intègre au récit avec encore plus de force et d’intention dans ce deuxième tome. Le dessin est encore plus maitrisé — si cela même était possible. Le mélange des crobars en trois traits brutaux et crus et des doubles pages en dix mille traits de couleurs pénètre et restitue le sens, car si des fois on peut exploser la beauté, parfois on ne peut que suggérer, avec la plus grande des pudeurs, l’horreur absolue, comme dans ce chapitre qui fait le récit des cruautés nazies qu’Anka a vécues.

La grande différence avec le premier tome est l’évolution du personnage de Karen. La petite fille devient adolescente avec toutes les tragédies que cela peut engendrer lorsque les voiles de l’innocence se lèvent devant les yeux de l’enfant et que le monde des adultes se révèle dans toute son horreur, mais parfois aussi sa beauté. Karen sort de ce monde imaginaire qu’elle s’était créé (sans toutefois le quitter totalement, rassurez-vous elle se voit toujours comme une louve-garou, et son univers reste peuplé de créatures fantastiques, de monstres et de fantômes), et témoigne du monde qui l’entoure. Son Chicago, c’est ses voisins, son quartier interlope et ses habitants (dont elle croque les portraits avec ravissement), la pègre, la prostitution, mais aussi les mouvements artistiques, politiques et sociaux en cette fin des années soixante marquée par une recherche de liberté et de revendication du droit d’exister comme on est. Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est un roman initiatique qui sollicite aussi bien l’histoire contemporaine, que ce soit la Shoah ou la guerre du Vietnam, que les travers d’une société rongée par la violence, et le récit intime et psychologique d’une fillette qui utilise le genre fantastique comme représentation de ses états intérieurs. Karen découvre le sentiment amoureux, porteur de confusion mais aussi de libération, lorsqu’elle croise de chemin de Shelley, et qui entre en conflit avec ce qu’elle appelle le sexe dégueu des adultes. Dans le traitement graphique qu’Emil Ferris fait du parcours de Karen, il n’y a jamais de rupture entre la réalité et l’imaginaire. Le lien est permanent et dynamique, aussi sombre qu’il est lumineux, aussi dépressif qu’il est porteur d’espoir.

En un mot, après le chef-d’œuvre qu’était Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Emil Ferris offre à ses lecteurs Moi, ce que j’aime, c’est les monstres — livre deuxième, un autre chef-d’œuvre. Et ce n’est pas fini, car la fin de ce volume ferme un chapitre et ouvre la porte à une multitude d’horizons possibles. Vivement le prochain.
- Titre : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres — Livre deuxième
- Autrice : Emil Ferris
- Traducteur : Jean-Charles Khalifa
- Publication : 7 novembre 2024 chez Monsieur Toussaint Louverture
- Nombre de pages : 416
- Format : broché (34,90 €)
J’adore ton article… et je commande les deux livres ! C’est vraiment un phénomène, quand tu penses qu’elle a commencé à dessiner avec son stylo scotché à la main paralysée !!!
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C’est assez fou son histoire et l’histoire de ce livre.
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