Destination Outreterres – Robert A. Heinlein

Il y a quelques mois, les éditions Hachette lançait une nouvelle collection dédiée aux littératures de l’imaginaire, Rayon Imaginaire, avec la sortie de Les Dix Mille portes de January d’Alix E. Harrow. Il s’agissait d’un texte de fantasy, orienté jeune adulte ou, en tous cas, qui en reprenait les codes. En ce mois d’avril, un nouveau titre entre dans la collection avec Destination Outreterres de Robert A. Heinlein. Ce roman, initialement publié en 1955, n’avait jamais été traduit en français. Un manque désormais comblé. Comment le roman d’un auteur si renommé, et à l’influence incontestable dans le domaine de la science-fiction, a-t-il pu être si longtemps oublié par l’édition hexagonale, me demanderez-vous ? Il y a sans doute de nombreuses raisons à cela, et une certaine ambigüité idéologique, peu appréciée en France, entourant le personnage n’y est sans doute pas totalement étrangère. Si on laisse de côté les controverses, notamment nourries par le roman Starship Troopers perçu comme une œuvre militariste, il faut reconnaître que Destinations Outreterres n’est pas son meilleur roman, et qu’il s’agit d’un roman pour jeunes adultes. Il fait partie d’une série de douze romans connus sous le nom de « juveniles », publiés entre 1947 et 1958, et intentionnellement écrits par l’auteur à destination des jeunes lecteurs. Il y décrit des voyages dans l’espace et l’exploration de nouveaux mondes par des héros jeunes qui vont vivre des aventures formatrices et devenir adultes. Les voyages forment la jeunesse. Heinlein étant Heinlein, la parution de ces romans ne s’est pas faite sans générer quelques discussions sur ce qui était convenable de faire lire à la jeunesse américaine ou non. Destinations Outreterres est le neuvième roman de la série, dont la chronologie de publication est la suivante :

  1. Rocket Ship Galileo, 1947
  2. Space Cadet, 1948 (La Patrouille de l’espace, 1974)
  3. Red Planet, 1949 (La Planète rouge, 1951)
  4. Farmer in the Sky, 1950 (Pommiers dans le ciel, 1958)
  5. Between Planets, 1951 (D’une Planète à l’autre, 1958)
  6. The Rolling Stones, 1952
  7. Starman Jones, 1953
  8. The Star Beast, 1954 (L’Enfant tombé des étoiles, 1977)
  9. Tunnel in the Sky, 1955 (Destination Outreterres, 2022)
  10. Time for the stars, 1956 (L’Âge des étoiles, 1974)
  11. Citizen of the Galaxy, 1957 (Citoyen de la Galaxie, 1957)
  12. Have Space Suit – Will Travel, 1958 (La Vagabond de l’espace, 1960)

Comme vous pouvez le constater, tous n’ont pas encore été traduits. Il est à noter que le très controversé Starship Troopers devait être le treizième titre de la série, mais qu’il fut refusé par l’éditeur. Depuis les années 80, les juveniles d’Heinlein ont rejoint les rayons adultes et ne sont plus considérés comme des romans pour la jeunesse. Il ne m’appartient pas d’en discuter, quoi que…

… non, mais sérieusement, Destinations Outreterres est un roman pour jeunes adultes, mais à la sauce Heinlein. Et donc il est inclassable. Résumé en une phrase, Destinations Outreterres est un roman d’apprentissage sur l’art de gouverner en démocratie.

Le futur est indéterminé mais il est éloigné d’au moins un siècle de nous. La Terre des origines souffre de surpopulation (Heinlein en appelle à Malthus dès les premières pages du livre). La découverte d’une technologie de portails a permis la conquête de planètes lointaines et soulage la pression démographique. Des lycées et universités forment des jeunes gens à devenir d’intrépides colons et l’un des cours de survie en milieu hostile inclut une épreuve de fin d’étude qui consiste à lâcher les gamins à travers un portail vers une destination inconnue, une outreterre, avec pour seule mission de réussir à y survivre en solo pendant une semaine, avant que le rappel ne soit sonné. Réussissent l’épreuve ceux qui sont encore debout à son terme. C’est ainsi que le jeune Rod Walker se retrouve envoyé avec une centaine de camarades sur une planète étrangère. Mais quelque chose tourne mal. Rod et ses camarades vont devoir trouver les moyens de survivre pendant… très longtemps. Dans sa partie centrale, le roman est une aventure de survie, façon boy scout (une autre passion d’Heinlein), avant de tourner à l’aventure politique avec la création d’une nouvelle société, avec ses règles, ses lois, ses conflits et ses difficultés.

L’existence de portails vers d’autres mondes était déjà au centre du roman Les Dix Mille portes de January, précédemment publié dans la collection, mais exploitée de manière très différente, plus symbolique. Ici, il s’agit d’un gadget permettant d’aller vers un ailleurs vierge de toute présence humaine et de toute civilisation. Il s’agit d’un trope commun à la fantasy (et on peut faire remonter ses origines au roman Alice’s Adventures in wonderland de Lewis Carroll) et à la science-fiction où ils sont souvent utilisés pour contourner sans avoir à trop réfléchir l’immensité de l’espace qui nous entoure et l’impossibilité de voyager plus rapidement que la lumière. Certains en abusent largement. Personne n’explique jamais vraiment comment ça fonctionne, précisément parce que le but premier des portails est justement de ne pas avoir à expliquer. Le pire est lorsque les auteurs nous disent qu’ils ont été posés là par une civilisation disparue. Ne riez pas, c’est un des trucs les plus répandus ces temps-ci en SF.  Mais bon, passons, ça existe, c’est là, dans la grande boîte à outils de la SF, tout le monde s’en sert. (Si l’on lorgne du côté de la hard-SF, certains font tout de même un peu d’efforts et invoquent l’existence de matières exotiques qui permettraient de maintenir ouverts des trous de ver dans la fabrique de l’espace-temps. Ce qui en fait ne fait que repousser le problème plus loin, sans être beaucoup plus satisfaisant. Greg Egan, lui, lorsqu’il parle d’un phénomène qui ressemble à un trou de ver, il vous dit exactement de quoi il s’agit et fait appel aux mathématiques qui vont avec.)

 Accordons à Robert A. Heinlein que, si les portails sont devenus un gadget surutilisé de nos jours, ce n’était pas le cas en 1955 lorsqu’il a écrit son roman. Il est même l’un des tout premiers à en faire mention, comme c’est d’ailleurs le cas pour de nombreuses autres inventions de la SF. Heinlein n’explique pas non plus, il se contente de dire que cela implique des mathématiques compliquées mais s’autorise tout de même à en raconter la découverte dans un chapitre tout à fait hilarant (Spoiler : ils sont découverts par erreur). Le début du roman est d’ailleurs très réussi, à mon avis, et Heinlein glisse de nombreux traits d’humour et propos qui contredisent l’image d’auteur réactionnaire dont on l’affuble régulièrement.

« Il est inutile de spéculer sur le cours de l’histoire, mais si les parents de Jesse Evelyn Ramsbotham avaient eu le bon sens d’appeler leur fils Bill au lieu de lui imposer deux prénoms féminins, il serait peut-être devenu milieu de terrain et aurait fini par vendre des obligations, ajoutant son quota de bébés à une somme déjà désastreuse. En lieu et place, il était devenu physicien et mathématicien. »

Il montre une certaine clairvoyance encore par la suite lorsque, dans la troisième partie du roman, il en vient à discuter de leardership et de la constitution d’un système démocratique. Rod Walker va s’imposer comme leader, non pas par ses exploits physiques car il va à plusieurs reprises se prendre des roustes, non pas par ses beaux discours car là encore il n’est pas le champion, non pas par son génie car souvent il se trompe, mais simplement par ses actions en faveur de la communauté, et la miséricorde dont il fait preuve face aux fauteurs de troubles. Un autre aspect remarquable dans ce roman datant des années 50 est le rôle accordé aux femmes. Il y a tout d’abord Helen, la grande sœur de Rod, qui est capitaine au sein d’une compagnie d’Amazones et femme de fort caractère et de très bons conseils. Dans le chapitre consacré à la découverte de la technologie des portails, Heinlein glisse que la personne qui supervise la programmation de l’UNIVAC, premier ordinateur commercial créé en 1951, est une femme. Rappel utile, alors qu’en 2022 on note l’invisibilisation des femmes dans l’histoire du développement de l’informatique. Puis ensuite, lorsque la communauté se créé et que fusent les remarques sexistes sur le rôle des femmes dans la société est discutée, typiquement faire la cuisine et les enfants, il y aura toujours un personnage de sexe féminin pour venir démonter ces théories.

Destinations Outreterres n’est pas le roman le plus époustouflant de Robert A. Heinlein. C’est aussi un roman écrit à l’origine pour un lectorat jeune, portant une ambition pédagogique. C’est toutefois un roman qu’on se félicitera de voir enfin traduit, et publié dans une collection de belle facture. Il serait bon de voir les derniers inédits de Heinlein connaître le même sort afin que le lectorat français ait accès à l’ensemble des œuvres de cet écrivain majeur dans le genre de la science-fiction.


D’autres avis : Le Nocher des livres, Au Pays des Cave Trolls,


  • Titre : Destination Outreterres
  • Auteur : Robert A. Heinlein
  • Publication : 6 avril 2022, Hachette Heroes, coll. Rayon Imaginaire
  • Traduction : Patrick Imbert
  • Nombre de pages : 352
  • Format : Papier et numérique

5 réflexions sur “Destination Outreterres – Robert A. Heinlein

  1. Je ne connais pas cette collection mais je ne suis pas surpris Hachette a toujours été négligent dans sont marketing. Ceci dit, étant un fan d’Heinlein depuis des années, je ne vais pas bouder mon plaisir. Je ne suis pas du tout d’accord avec cette image réactionnaire que certain donne à cet auteur, bien au contraire je le trouve passablement humaniste et habile mais il faut savoir le lire avec un peu de profondeur. un autre qui s’ajouter à ma PAL

    Aimé par 1 personne

    1. Ah mais je suis tout à fait d’accord avec toi ! Moi non plus, je ne suis pas d’accord avec cette image réactionnaire que traine Heinlein. Nombre de ses textes sont très surprenants pour ceux qui le croient. Il n’y a qu’à voir En Terre étrangère qui est devenu un manifeste hippie.

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