Mary Toft ou la reine des lapins – Dexter Palmer

Une étrange affaire agita le comté du Surrey et la société londonienne à la fin de l’année 1726. Une jeune paysanne de la petite ville de Godalming, du nom de Mary Toft, fit croire aux médecins qu’elle accouchait de lapins, en partie formés. L’affaire fut portée à l’attention d’éminents spécialistes de la capitale anglaise par John Howard, praticien local et premier témoin de ce qui allait être une série de sordides manifestations miraculeuses. La famille royale elle-même se prit d’intérêt pour l’histoire extraordinaire et dépêcha sur place quelques-uns de ses plus célèbres chirurgiens : Nathaniel Saint-André, Cyriacus Ahlers et Richard Manningham. Il fallut plusieurs mois et le séjour de Mary Toft à Londres sous bonne garde pour que l’affaire se révèle être une supercherie suite aux aveux de la jeune femme. La presse se fit non sans plaisir l’écho de l’affaire et ridiculisa joyeusement la profession médicale. C’est cette histoire que raconte Mary Toft ou la reine des lapins de l’écrivain américain Dexter Palmer. Il s’agit du troisième roman de l’auteur, après The Dream of Perpetual Motion (2010), roman steampunk, et Version Control (2016) qui s’intéresse au voyage dans le temps. Roman historique, Mary Toft ou la reine des lapins est aussi un riche compte rendu critique des mécanismes de l’aveuglement qui peut toucher les hommes, qu’ils soient savants ou non.

À l’évidence, Dexter Palmer a fourni un travail documentaire important pour écrire ce livre, et il propose en fin d’ouvrage une bibliographie à l’adresse de qui voudrait creuser le sujet. Cela n’en reste pas moins un roman tourné vers le plaisir de la lecture et, s’il fait intervenir les principaux protagonistes historiques de l’affaire, dont les médecins au centre de la controverse, il ajoute quelques personnages qui servent d’observateurs et donnent vie à l’ensemble, n’hésitant pas à faire à maintes reprises appel à l’humour. Le premier de ces personnages imaginés est le principal, Zachary, qui n’a que quinze ans au moment des faits et se présente comme l’apprenti du docteur John Howard. Son jeune âge lui permet d’endosser le rôle de candide mais aussi de témoin privilégié dès le premier jour. Et s’il n’est pas techniquement le narrateur du livre, il pourrait tout aussi bien l’être car c’est par son regard, ses interrogations et ses doutes, mais aussi sa candeur que nous accédons aux réflexions qui portent l’ouvrage.

La construction du récit est remarquable, une véritable Master Class. Dexter Palmer relate autour de la trame principale des événements extérieurs, inspirés de la même époque ou un peu plus tardifs, pour peindre l’état d’esprit du temps et forger celui du lecteur. Le roman est écrit à la manière d’une pièce de théâtre, et les lecteurs de Shakespeare y retrouveront certaines des qualités du dramaturge dans la manière dont les scènes s’agencent et se répondent, ainsi que dans la manière dont les dialogues fournissent des éléments de réflexions qui reviendront hanter l’histoire comme autant de clefs dramatiques à cette désastreuse épopée intellectuelle. Ici le principe du fusil de Tchekhov s’illustre non pas dans les éléments de décor mais dans le domaine des idées.

« La vérité matérielle. Est-ce un objet qui existe hors de nos esprits, attendant que nous le percevions et le sachions réel ? Ou cette vérité est-elle un objet qui réside collectivement dans les esprits de tous les hommes, matière à consentement qui peut être débattue ou modifiée ? » (p. 43)

Il s’agit là d’une des clefs du roman, le moteur du drame qui va se dérouler au fil des pages dans lesquelles Dexter explore à la fois l’aveuglement personnel des médecins dont l’attrait pour une célébrité certaine fait oublier toute once de rationalisme et de prudence, mais aussi la mécanique de la rumeur qui dès que l’affaire s’ébruite va implacablement se mettre à l’œuvre.

« Jamais en ce bas monde nous ne manquerons de sots : et quand l’un tombe, succombant à sa bêtise, deux viennent prendre sa place. » (p. 282)

La mécanique de la croyance populaire, de l’effet de masse, est finement décrite et analysée dans le roman, au point de faire écho à l’actualité mondiale face à la pandémie que nous avons connue et où l’on a vu fleurir les théories complotistes dont les motivations politiques sont bien souvent transparentes.

« Ne vous y trompez pas, poursuivit-il. La vérité, telle que vous la concevez, ne leur importe guère. En de semblables circonstances, l’idée que nous nous en faisons n’est pas appropriée. Ces gens fomentent un coup d’état. » (p. 362)

Car ne croit jamais que qui veut croire. Mais Dexter Palmer est plus subtil que cela. Ces dernières paroles, par exemple, il les fait prononcer par un personnage qui s’avèrera être lui-même un monstre de la pire espèce. Ce n’est évidemment pas un hasard si le roman s’ouvre sur un spectacle de foire, un cabinet des curiosités médicales où sont exposés les « monstres » que la nature dans son délire sait créer : homme ours, femme à deux têtes, etc. Un véritable freak show qui interroge la crédulité et annonce celui que l’affaire va autrement exposer : celui où chacun, homme de science, homme du peuple, homme d’état, bourreau et spectateur, est un monstre à sa façon. Dans sa naissance au monde, Zachary en fait la découverte.

(c) Bill Wadman

Et Mary dans tout cela, me demanderez-vous ? C’est aussi là une des clefs du roman. Un peu à la manière d’une autre Palmer, une certaine Ada, Dexter Palmer manipule son lecteur et le plonge dans le tumulte des événements et des opinions des uns et des autres. Il le dit dans une interview menée pour Publisher Weekly au sujet du livre, Mary Toft ou la reine des lapins est un livre qui parle du regard des hommes sur les femmes. Sans les femmes. Elles ne sont pas absentes du roman, elles sont bien là, occupent un rôle fort, mais ne se font jamais entendre de ces messieurs. Il faut attendre la moitié du livre pour que Dexter Palmer pose la question au lecteur qui ne s’en était pas inquiété jusque-là : et Mary dans tout cela ? C’est alors qu’il donne la parole à Mary Toft dans un chapitre central qui envoie une claque de niveau olympique. Si jamais un incendie ravage votre maison et votre bibliothèque, tentez au moins de sauver les quelques feuillets de ce chapitre-là. C’est un monument d’écriture sur la violence faite aux femmes. Car oui, bien sûr, un auteur du calibre intellectuel de Dexter Palmer ne pouvait écrire sur une pareille histoire autre chose qu’un livre qu’on peut qualifier de féministe pour qui veut bien l’entendre. Devançant l’ironie, et dans un éclat de génie metafictionnel chargé d’humour, Dexter Palmer fait dire à l’un de ses personnages, à propos du livre Heurs et malheurs de la fameuse Moll Flanders (1722) de Daniel Defoe,

« Tout d’abord, c’est l’œuvre d’un homme qui voudrait parler d’une voix de femme et qui prétend traiter de manières féminines qu’il ne peut connaître. […] Ensuite, donc, le livre se voudrait moral mais quiconque a la moindre honnêteté ne peut que constater que son but réel est d’affrioler et rien d’autre – oh, certes, on y trouve à la fin quelques jolies phrases, destinées à absoudre le lecteur d’avoir pris plaisir aux péchés commis par d’autres, mais ce n’est qu’après des centaines de pages consacrées aux faits et gestes les plus scabreux, les plus vils, racontés dans les moindres détails les plus dépravés. Pure lubricité. » (p. 236)

C’est un roman magnifiquement écrit et dont la langue est admirablement retranscrite (« la femme qui vit là a des lapins qui lui sortent du conin ») par la traduction d’Anne-Sylvie Homassel qui nous avait déjà régalés avec des textes tels que Efroyabl ange1 d’Iain M. Banks, Le Livre de M de Peng Shepherd, Ormeshadow de Priya Sharma ou encore Fournaise de Livia Llewellyn. Si lors de vos choix de lecture vous croisez le nom de la traductrice, vous avez certainement en main un livre qui mérite d’être lu.

Mary Toft ou la reine des lapins est un superbe roman, à l’intelligence remarquable, qui, sous le couvert du récit d’un étrange fait divers historique, propose une réflexion fine sur notre époque et ses travers cognitifs. C’est peu de dire que j’ai été impressionné par ce roman et son auteur.


D’autres avis : Weirdaholic, Gromovar, Le dragon galactique,


  • Titre : Mary Toft ou la reine des lapins
  • Auteur : Dexter Palmer
  • Publication : 6 janvier 2022 aux éditions de La Table ronde
  • Traduction : Anne-Sylvie Homassel
  • Nombre de pages : 448
  • Format : papier et numérique

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