Exhalation – Ted Chiang

exhalationDepuis 1990, année de sa première publication, Ted Chiang n’a écrit que 17 nouvelles. Rien d’autre. Autant dire que dans le genre littéraire de la science-fiction où le moindre livre aligne 650 pages (et je ne vous parle pas de la fantasy où chaque nouveau prétendant se sent obligé de se lancer dans un cycle de 9 tomes et pas moins), Ted Chiang est l’écrivain le moins productif du XXIème siècle. On peut difficilement faire moins. Et pourtant, il a reçu pour ces quelques lignes écrites trois prix Hugo, trois Locus, et quatre Nebula, ainsi que le British science-fiction, le Theodore Sturgeon, le John Wood Campbell et un Bob Morane. Soit plus de prix que la plupart des écrivains qui publient à la sueur du front moultes cycles et romans au cours d’une vie entière. Il est comme ça Ted Chiang, tranquille. Personnellement, je le place dans le panthéon des nouvellistes actuels au côté de Greg Egan. Il partage d’ailleurs avec ce dernier une critique récurrente de ses détracteurs qui lui reprochent une écriture froide. Ainsi soyez prévenus, si votre quête littéraire est celle d’une exploration des sentiments humains, passez votre chemin, Ted Chiang n’est pas un auteur qui vous conviendra.

Exhalation est un recueil de neuf nouvelles dont deux sont inédites. Les autres ont été publiées entre 2007 et 2017 dans divers magazines. Il fait suite à un premier recueil de huit nouvelles, Stories Of Your Life and Others, publié en 2002 et traduit en français chez Denoël dans la collection Lunes d’encre sous le titre La Tour de Babylone (2006). Les droits de traduction d’Exhalation ont déjà été acquis par Denoël et la version française devrait voir le jour sous peu. Avec ces deux recueils, le lectorat français disposera ainsi de l’ensemble des textes de Ted Chiang.

The merchant and the alchemist’s gate (2007) – 33 pages

La nouvelle a reçu le prix Nebula de la meilleure nouvelle longue en 2007 et le prix Hugo de la meilleure nouvelle longue en 2008. Elle été traduite en français et publiée dans le numéro 7 de la revue Fictions en 2008.

Ted Chiang explore le thème du paradoxe temporel sous la forme d’un conte moral digne des milles et une nuits. Marchant de Bagdad, Cité de la Paix, Fuwwad Ibn Abbas ouvre la porte d’une nouvelle échoppe du grand marché et fait la rencontre de Bashaarat, qui se présente comme alchimiste. Le terme ici renvoie plutôt à l’inventeur. Bashaarat décide de lui montrer la plus surprenante de ses inventions, un portail permettant de voyager 20 ans dans le futur. Ayant entendu le récit de ceux qui s’y sont aventurés (des histoires à l’intérieur de l’histoire, soulignant la récursivité du voyage temporel), Fuwwad décide d’utiliser le portail pour retourner 20 ans dans le passé. La fable est très joliment écrite, emprunte de sagesse et se joue habilement de la thématique.

Exhalation (2008) – 20 pages

La nouvelle a reçu le prix Hugo, le prix Locus, et le prix British Science Fiction de la meilleure nouvelle courte en 2009. Elle a été traduite en français et publiée dans le numéro 56 de la revue Bifrost en 2009.

Avec Exhalation, Ted Chiang écrit un texte de hard-SF à l’esthétique steampunk. Il se présente comme une lettre écrite par un scientifique d’une civilisation sur le déclin à l’adresse de futures civilisations. Dans son univers fini aux limites bien établies, les êtres sont mécaniques, tels des versions très avancées des automates qui faisaient la joie des salons du XIXème siècle. L’auteur de la lettre, qui est biologiste de formation, y raconte comment, pour découvrir les secrets de la mémoire, il a procédé sur lui-même à une dissection du cerveau. En comprenant le fonctionnement, il sera en position de faire de sombres prédictions sur l’avenir de son monde. Les lois de la thermodynamique sont implacables, l’entropie ne fait que croître, et cet univers comme les autres mourra à l’équilibre thermique. J’ai trouvé cette nouvelle tout simplement brillante.

What’s expected from us (2005) – 4 pages

Ce texte très court initialement publiée dans la revue Nature se présente comme une plaisanterie cynique sur le thème du libre arbitre, ou son inexistence, et le besoin d’illusion nécessaire à la vie humaine. Sympathique mais sa brièveté le place en dessous des autres textes du recueil. La nouvelle a été traduite en français et publiée dans le numéro 7 de Fictions en 2008.

The Life cycle of software objects (2010) – 110 pages

Ce texte de la longueur d’une novella a reçu le prix Hugo et le prix Locus du meilleur roman court en 2011.

The life cycle of software objects est un texte d’une remarquable intelligence. Ted Chiang, qui est informaticien de métier, engage dans ce texte une réflexion poussée sur un problème des plus actuels, savoir le rôle de l’apprentissage dans le développement des intelligences artificielles. On a compris, à l’heure du Deep Learning, que la quête de l’IA passera non pas par la conception ex nihilo d’un code intelligent mais par des réseaux neuronaux pratiquant le principe d’induction, c’est à dire de l’apprentissage automatique par l’expérience. Les IA faibles que nous côtoyons au quotidien (enceintes connectées, assistants personnels, véhicules autonomes,etc) fonctionnent déjà sur ce principe. Ted Chiang imagine que l’apprentissage par l’expérience ne peut se faire, comme dans le cas des être biologiques, que suivant un long processus de plusieurs années.

La compagnie Blue Gamma se lance dans la conception et la commercialisation de compagnons virtuels intelligents, des digients, sortes de tamagotchi avancés. Le modèle est génétique et, avant lancement du produit, la sélection des meilleurs candidats se fait sur leur capacité d’apprentissage. Existant sous la forme d’animaux ou de robots sur une plateforme de monde virtuel partagé, ceux-ci dépendent de leur propriétaire pour se développer. L’engouement des premiers jours ne dure pas et face à l’investissement en temps et la déception des clients quant aux progrès de leurs créatures, le marché s’épuise et Blue Gamma ferme ses portes au bout de 5 années d’existence. Quelques propriétaires continuent toutefois l’expérience, dont deux anciens employés de Blue Gamma, Ana et Derek. D’autres compagnies tentent l’aventure avec des systèmes différents mais rencontrent toutes le même destin.

Les années passent et les digients encore actifs continuent leur lent apprentissage, assistés par leurs propriétaires enthousiastes qui se confrontent aux évolutions technologiques et économiques. Le temps de l’apprentissage, et les questions à la fois sensibles et éthiques qui se posent face à des intelligences virtuelles en plein développement, forment le propos de fond de The life cycle of software objects. Les digients sont des enfants qu’il faut mener à l’âge adulte et des principes d’éducation, adaptés à une forme d’intelligence différente, sont à penser. Les questions essentielles qui se profilent pour les digients sont celles de l’autonomie, de la reconnaissance et du droit. Ted Chiang questionne, multipliant les pistes de réflexions. Il aborde des thèmes aussi variés que celui du statut, de l’utilité, et du droit de décider pour soi. Quelle est la place de ces intelligences artificielles dans un monde virtuel, peuvent elles être productives et donc procéder une valeur marchande ?
Loin de la dystopie facile dès lors que l’intelligence artificielle est évoquée, Ted Chiang écrit un texte sensible qui interroge réciproquement l’humanité et les digients avec laquelle elle interagit, amenant le lecteur à oublier complètement que ces derniers sont des bouts de codes tournant dans un monde virtuel. C’est un superbe texte empli d’humanité.

Dacey’s patent automatic nanny (2011) – 12 pages

On retrouve un parfum de steampunk à la sauce Chiang dans ce texte qui est le récit d’une expérience ratée. Reginal Dacey est un mathématicien anglais né en 1861. Il voit l’état émotionnel de son fils comme un système en équilibre instable et s’interroge sur l’optimisation des pratiques éducatives. Les différentes nourrices qu’il emploie pour mettre en œuvre ses nouveaux préceptes ne lui donnent pas entière satisfaction et il décide finalement que la seule nourrice à même de répondre à ses attentes est une nourrice qu’il aurait fabriqué lui-même : la nature émotionnelle des femmes les rendant inaptes à éduquer des enfants, et une éducation rationnelle devant forcément produire des enfants rationnels, n’est-ce pas ? L’Automatic Nanny est commercialisée en 1901 et 150 exemplaires sont vendus dès les premiers six mois. Mais les choses vont évidemment mal se passer, y compris dans la propre famille de Dacey. Le texte peut se voir comme un contre point à la nouvelle précédente, mais n’en a pas la puissance ni les charmes. Le récit, quand bien même il se veut critique de certaines pratiques éducatives de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, reste anecdotique. Une nouvelle assez moyenne donc.

The Truth of Fact, The Truth of Feeling (2013) – 46 pages

L’auteur imagine l’avènement d’une nouvelle technologie permettant à chacun d’enregistrer sa vie, continuellement, à la manière d’un journal personnel, et de pouvoir rechercher et visualiser à travers des projecteurs rétiniens tel ou tel autre événement. Remem, ainsi qu’elle est nommée, constitue alors une externalisation de la mémoire épisodique, celle qui est reliée à notre expérience vécue.  Le narrateur de la nouvelle, journaliste, met en parallèle ses réflexions sur cette technologie et le vécu de sa propre relation avec sa fille, avec le récit qu’il fait de la transformation culturelle qu’a été l’arrivée de l’écriture face à la tradition orale chez une peuplade du Niger lors de la colonisation européenne, ce qui représente une externalisation de la mémoire sémantique, liée à la connaissance. Le propos de la nouvelle est ainsi d’interroger l’influence sur nos existences des technologies transformatives. Le récit est bien mené, notamment par la mise en parallèle de deux histoires, mais n’échappe pas à une dimension démonstrative qui prend le dessus sur le récit.

The Great Silence (2015) – 6 pages

The Great Silence est un texte court qui avait été écrit à l’origine en 2014 pour accompagner une installation vidéo qui fut présentée au musée d’art de Philadelphie. Le projet vidéo s’intéressait à l’espèce en voie de disparition des perroquets porto-ricains Amazona Vittata dont l’habitat se trouve autour du radio télescope d’Arecibo (connu du grand public à travers le projet SETI). Prenant le point de vue d’un de ces perroquets, le texte de Ted Chiang s’interroge sur la volonté des hommes de rechercher désespérément une voix extraterrestre dans le grand silence de l’univers, évoquant le paradoxe de Fermi sur l’absence de tels signaux, alors qu’ils restent sourds aux voix des espèces intelligentes qui les entourent, partagent la même planète, et s’éteignent avant même d’avoir pu se faire comprendre d’eux. Si le texte est très court, il n’en est pas moins très beau.

Omphalos (2019) – 33 pages

Dans cette uchronie, Ted Chiang imagine notre monde à l’aube du XXIème siècle si les découvertes scientifiques réalisées depuis le XVIème siècle n’avaient fait que confirmer l’hypothèse créationniste d’une Terre jeune : un ciel fixe et fini, une dendrochronologie qui date l’âge de la Terre à 8000 ans, la découverte de momies sans nombrils et des coquillages primordiaux sans cercles de croissances, etc. Dorothea Morrell est archéologue dans ce monde où la science prouve chaque jour la miracle de la création divine. Le texte est la succession de ses prières à Dieu. Evidemment, c’est Ted Chiang qui est à la manœuvre, et il s’amuse à retourner les arguments créationnistes contre leurs croyances et arrive inévitablement à la conclusion que tout cela ne tient même quand bien même on pose la réflexion sur des lois physiques tordues. La nouvelle rappelle thématiquement L’enfer, quand Dieu n’est pas présent (2001) dans le recueil La Tour de Babylone. Sympathique mais pas bouleversant.

Anxiety is the dizziness of freedom (2019) – 69 pages

Pour la dernière nouvelle du recueil, inédite jusqu’alors, Ted Chiang revient sur la question du libre arbitre en la confrontant à l’horizon des possibles. Pour cela, il imagine une technologie permettant de communiquer avec une autre version de soi dans des mondes parallèles, ceux de la théorie des mondes multiples d’Hugh Everett. Si à chacune de nos décisions, bonne ou mauvaise, existe aussi un univers dans lequel la décision est inverse, quel sens cela donne t’il à nos actions et quel est notre responsabilité ?

Le prism est un appareil dont le fonctionnement repose sur l’intrication quantique. Lorsqu’on allume l’appareil, le prism effectue une mesure quantique avec deux solutions possibles de même probabilité, ce qui conduit à la séparation de la fonction d’onde universelle en deux branches. Ce que permet le prism, c’est la communication entre ces deux univers à la ligne temporelle divergente puisque le mécanisme lui-même repose sur l’utilisation d’ions créés dans un état de superposition quantique cohérente. Un ion représente un bit d’information et l’utilisation de celui-ci inévitablement détruit la cohérence de la paire. Le nombre d’ions qu’il est possible de stocker dans la machine détermine sa capacité d’échange d’information et sa durée de vie. Les prisms gagnent de la valeur en vieillissant, car ils permettent aux personnes d’interroger leurs autres « moi » dans différents univers parallèles,  sur les conséquences de décisions prises par le passé, à la condition que le prisme ait été activé avant que cette décision n’ait été prise. Imaginez que vous vous soyez marié il y a 5 ans. Pour savoir si votre vie aurait été meilleure sans ce mariage, il vous faut interroger un prism activé depuis au moins cinq ans.

Vous pensez bien que se rendre compte de l’ensemble des mauvaises décisions que l’on prend alors que des alternatives plus heureuses existent rend les utilisateurs de prism dépressifs. Aussi s’ouvrent des groupes de soutien. Maintenant imaginez qu’un être cher meurt accidentellement ici, mais pas dans un autre univers. Cela ouvre la porte à toute sorte d’abus de la part de personnes peu scrupuleuses.

C’est un texte brillant dans lequel Ted Chiang envisage le sens de nos actions, de nos décisions, et de notre libre arbitre à travers une hypothèse extrême, où l’on pourrait avoir connaissance des possibilités offertes. Le texte offre en outre un twist final, une fois n’est pas coutume, très plaisant et dans la continuation du propos du texte.

En conclusion

Quel bonheur que de retrouver Ted Chiang ! Comme dans le recueil précédent, tous les textes ne sont pas d’intérêt égal, mais les meilleurs d’entre eux frisent l’excellence. Bien sûr, il faudra apprécier la SF très cérébrale de l’auteur pour tirer plaisir de la lecture de ces nouvelles, mais l’exploration poussée des idées et leur mise en place confirment que Ted Chiang est l’un des grands nouvellistes de science fiction de notre époque.

 

Un dernier mot sur cette édition : Knopf a malheureusement tendance à saloper le boulot. Si la reliure est correcte, cette édition est marquée par une mauvaise impression avec des bavures d’encre sur les pages, des feuillets non massicotés, et un papier de qualité médiocre. Denoël fera certainement beaucoup mieux pour la sortie française.


D’autres avis de lecteur : Gromovar


Titre : Exhalation
Auteur : Ted Chiang
Editeur : Knopf (7 mai 2019)
Langue : anglais
Nombre de pages : 368
Support : papier et ebook



Catégories :Recueils

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7 réponses

  1. Il doit être content, Chiang, il sort un truc tous les 36 du mois, et son éditeur sabote le travail… Sinon, sur le fond, cela a évidemment tout pour me plaire.

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  2. je confirme que j’ai adoré Greg Egan sur le format court. Et si Ted Chiang est de ce calibre, j’avoue que tu entames un chant digne des sirènes.
    La réputation de plume froide m’a vraiment freinée jusqu’à présent…. ta critique me pousse en en faire fi!

    Aimé par 1 personne

Rétroliens

  1. En mai, lis ce qu’il te plaît – Albédo

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