
Il y a quelques années, Catherine Dufour publiait Au bal des absents, un conte social revanchard et féministe dissimulé sous les atours d’un thriller fantastique, au seuil dans la collection Cadre Noir. Plus récemment, elle revenait à la science-fiction avec Les Champs de la Lune, une méditation écologique et mélancolique publiée dans la collection Ailleurs et Demain chez Robert Laffont. Puis il lui prit l’envie d’écrire un cosy mystery. Pour ce faire, elle s’installa sur les rives du Bal des absents. Pas une suite à proprement parler, plutôt l’occupation d’un territoire déjà hanté. Il en résulte Fantômes et Giboulées, paru le 7 mai dans la collection La Bête noire chez Robert Laffont.
On y retrouve Claude, qui a transformé son manoir en refuge pour femmes battues, et changé de nom pour l’occasion — La maison de Madame Claude pouvant porter à confusion. Elle s’appelle désormais Camille. Nous sommes toujours à Montigny, et le manoir est toujours hanté.
Faudra-t-il avoir dansé au Bal pour affronter les Giboulées, me demanderez-vous immédiatement, chers lecteurs ? Non. Certes, la curiosité pourrait vous dévorer et l’envie vous saisir de remonter aux origines de cet univers et par conséquent de lire le Bal — et ce sera tant mieux pour vous — mais ce n’est pas indispensable. Fantômes et Giboulées est une autre histoire, qui se lit indépendamment, et dont le ton est autre. Plus léger en apparence, plus joueur aussi, même si la critique sociale demeure tapie à chaque détour de page. Le roman épouse les codes du cosy mystery — petite communauté, maison excentrique, enquête, pâtisseries et café brûlant — pour mieux les contaminer par une ironie noire et une violence souterraine.
Car comme souvent chez Dufour, les règles du genre sont moins respectées que joyeusement sabotées. Dans un cosy mystery traditionnel, Camille serait l’enquêtrice amateur ; ici, elle constitue elle-même le mystère. L’intrigue policière progresse en arrière-plan, surgissant par intermittence au milieu des préoccupations domestiques et des revenants encombrants. Tandis qu’elle reconvertit une nouvelle fois le manoir — cette fois en officine spirite permettant aux endeuillés de revoir leurs morts, ce qui au passage permet à l’autrice de dresser le portrait peu reluisant d’une humanité aux motivations tordues — un inspecteur un peu trop perspicace commence à s’intéresser à la disparition providentielle de plusieurs hommes dont le comportement envers les femmes, de leur vivant, ne plaidait guère en leur faveur. Camille, elle, a d’autres chats à invoquer. Entre les disparus dont il faut discrètement dissimuler les restes sous les massifs de fleurs, les fantômes qui s’invitent sans prévenir et les scones à la cannelle qu’il convient de réussir à la perfection, le quotidien menace sans cesse de basculer dans le chaos.
La réussite du roman tient précisément dans cette coexistence improbable entre confort domestique, humour macabre et colère politique. Chez Catherine Dufour, les salons chaleureux sentent autant le biscuit chaud que la froide vengeance sociale. L’autrice excelle à rendre poreuse la frontière entre monstruosité et banalité. Les fantômes paraissent souvent plus fréquentables que les vivants, tandis que la violence irrigue le récit comme une évidence dont chacun se serait accommodé. Sous ses dehors ludiques, le roman reste traversé par une colère intacte. Celle-ci ne se traduit jamais par le didactisme : elle passe par le grotesque, l’absurde, des dialogues jubilatoires et une galerie de personnages délicieusement dysfonctionnels.
À mesure que l’enquête se resserre autour de Camille, Fantômes et Giboulées révèle ce qu’il est véritablement : un détournement du roman policier cosy, où le confort du genre sert à accueillir tout ce qu’il contient d’ordinaire hors champ — la violence systémique, les rapports de domination, la colère des oubliées et les cadavres dissimulés sous les bonnes manières. Un roman drôle, grinçant et délicieusement toxique.
- Titre : Fantômes et Giboulées
- Autrice : Catherine Dufour
- Publication : 7 mai 2026, Robert Laffont, coll. La Bête noire
- Nombre de pages : 288
- Format : broché (15,90 €) et numérique (10,99 €)
J’avais adoré « Au bal des absents », par contre, j’avais foiré ma lecture de « Les champs de la lune », mais je note celui-ci qui revient avec l’univers du bal 😉
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Si tu as aimé Le Bal, tu vas forcément aimé celui-là !
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yes ! Parce que le Bal, c’était d’la balle 😆
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