Kirinyaga l’intégrale – Mike Resnick

kirinyagaEn 1987, Orson Scott Card lance le projet d’une anthologie de nouvelles de science-fiction dont le thème serait l’utopie. Il propose une hypothèse de départ et deux contraintes. Un ensemble de planétoïdes terraformés est créé et ceux-ci sont confiés à différentes communautés qui signent une charte pour y développer la société utopique de leur choix. Le narrateur doit être membre de l’utopie et croire au projet. Toute personne souhaitant quitter l’utopie doit en avoir la possibilité.
Le projet d’anthologie n’aboutit pas mais lance Mike Resnick dans l’écriture de Kirinyaga.

En 1988, Mike Resnick publie la nouvelle Kirinyaga, et obtient pour celle-ci le prix Hugo en 1989. Elle sera suivie par la publication de neuf autres nouvelles sur une période de 10 ans. L’ensemble obtient 67 récompenses dont deux Hugo.

En 1998, ayant dès sa conception imaginé Kirinyaga comme le premier chapitre d’un roman, Resnick publie l’ensemble sous la forme d’un fixup où chacune des nouvelles constitue un chapitre. La même année, le livre est publié en français chez Denoël sous le titre Kirinyaga, une utopie africaine.

2008, Resnick publie une suite, Kilimanjaro : A fable of Utopia.

2011, le dernier rhinocéros noir d’Afrique de L’Ouest meurt. La revue Bifrost publie la nouvelle Kilimandjaro dans son numéro 62.

2015, Gilles Dumay publie Kirinyaga – l’intégrale dans la collection Lunes d’Encre chez Denoël, en reprenant l’ensemble des nouvelles et en y ajoutant Kilimandjaro.

Le 19 Mars 2018, le dernier rhinocéros blanc mâle de la sous-espèce du Nord meurt. (Gilles Dumay a un alibi, il prenait ce jour-là le thé chez un AMI.)

Le 20 Novembre 2018, L’épaule d’Orion publie une chronique sur Kirinyaga – l’intégrale. Cette chronique sera unanimement applaudie par ses très nombreux lecteurs. (Quoi ?)

2061, le dernier rhinocéros blanc d’Afrique meurt.

2067, le dernier rhinocéros noir d’Afrique meurt.

2122, soixante-treize planétoïdes en orbite autour de la Terre sont terraformés. Ils sont accordés par le Conseil des Utopies à autant de communautés désireuses d’y développer une société utopique.

2123, les premiers pionniers kikuyus partent s’installer sur le planétoïde Kirinyaga.

C’est quelques années plus tard que débutent les événements racontés par Koriba, le mundumugu, homme-médecine, et fondateur de l’utopie kikuyu. Koriba est un narrateur complexe. Kenyan de la tribu kikuyu, formé à Yale et Cambridge, il exècre ce que le Kenya est devenu, ses concitoyens qu’il appelle des « Noirs blancs » pour avoir oublié leurs origines et avoir laissé leurs traditions être remplacées par celles des blancs, et pour avoir adopté les technologies et le matérialisme occidentaux qui, selon lui, ne peuvent convenir à un Kikuyu. Son utopie est nostalgique du mode de vie et les traditions de son peuple avant la colonisation de l’Afrique par les Européens. Cela inclut des pratiques telles que l’infanticide, l’excision et la circoncision des enfants, l’abandon des vieillards et des malades aux hyènes, le refus de la médecine moderne. Tant de pratiques sur lesquelles le peuple de Kirinyaga va s’interroger mais que Koriba défendra au nom de la tradition. En tant que guide spirituel de son peuple, il utilise la peur que ses prétendus pouvoirs magiques inspirent aux hommes et femmes de sa tribu pour se faire respecter; il utilise ses talents de conteur, dans la plus pure tradition de l’oralité africaine, pour distiller à force de paraboles animalières sa sagesse; surtout, il utilise l’ordinateur mis à sa disposition par l’Administration du Conseil des Utopies pour faire la pluie et le beau temps. Littéralement.

Son utopie est ainsi basée sur un mensonge. Koriba est un homme intelligent, éduqué, très adroit dans sa gestion des crises qui vont traverser son utopie au cours des chapitres. Mais Koriba est aussi un homme intransigeant, capable de cruauté mais incapable de se remettre en question. Les figures historiques qui affichent un tel profil ne manquent malheureusement pas, que ce soit en Afrique ou sur d’autres continents. Ça n’a jamais abouti qu’à l’horreur. Mike Resnick montre un véritable talent à aborder l’ambiguïté du personnage et de ses décisions dans les dialogues et les réflexions menées par Koriba. Ce n’est jamais un personnage pour lequel on peut éprouver une quelconque sympathie, à moins d’être soi-même la victime de ses manipulations.

Les chapitres du roman présentent chacun une situation face à laquelle Koriba manœuvre, décide, ment, triche pour s’éloigner le moins possible de son idéal. L’utopie kikuyu est, comme toute utopie, condamnée à l’échec car par définition figée dans sa perfection revendiquée. Elle cesse d’être parfaite et donc utopique lorsqu’elle se trouve face à la propension naturelle de toute société à évoluer. Koriba est ainsi confronté à la jeunesse, la première génération née sur Kirinyaga qui éprouvera des difficultés à se trouver une raison d’être dans cette utopie, à l’arrivée de nouveaux migrants dont il redoute l’influence contraire à ses idées, et plus généralement à toutes sortes d’aspiration à une évolution de la société et une remise en cause des règles, aussi injustes soient-elles. Le chapitre le plus marquant est certainement le deuxième du roman, Toucher le ciel, qui met en scène une jeune fille trop douée intellectuellement pour que Koriba ne la laisse s’envoler. Véritable coup de point au ventre, ce chapitre révèle le monstre derrière la masque du sage. Au cours des récits, nous assistons à la déliquescence de l’utopie de Koriba. Celui-ci perd progressivement le respect de son peuple qui se détourne de son intransigeance et de son incapacité à reconnaître ses mensonges et ses erreurs. Mike Resnick ne fait pas simplement le procès de l’utopie, les thématiques sont plus nombreuses et plus subtiles. Il pose finement la question de la place de l’homme dans son univers à l’échelle d’une génération. Il montre, par exemple, qu’une culture comme celles des Kikiyus n’existe que dans sa confrontation avec celle de voisins tels que les Massaï, les Luos ou les Wakambas, voire avec l’Europe. Isolée et figée, elle n’a plus de sens.

2138, soit quinze ans plus tard, Koriba ne peut que faire le constat de l’échec de son peuple à comprendre sa vision, plutôt que son propre échec, ce dont il reste incapable.

2234, après un intense lobbying, les Massaï obtiennent du Conseil des Utopies l’attribution du monde qu’ils nomment Kilimandjaro. La nouvelle Kilimandjaro est la réponse lumineuse de Mike Resnick à la ténébreuse Kirinyaga. Les Massaï ayant étudié l’histoire et appris de l’échec des Kikuyus, il fondent une société qui, à l’inverse de celle que Koriba a voulu figée, sera en perpétuelle évolution, trouvant démocratiquement des solutions à tous les problèmes qui se présentent à eux. Resnick n’est pas naïf, et il sait que ses propositions pour une utopie qui fonctionnerait ainsi ne peuvent être que temporaires mais, dans cet ultime chapitre, il se veut progressiste et confiant. Le texte est plus direct, plus fluide aussi. Mais il marque moins que Kirinyaga car n’a plus le charme des contes africains et la brutalité ambiguë du propos.  Si Kilimandjaro n’a pas la force de Kirinyaga, cette conclusion est toutefois la bienvenue. L’optimisme ne nuit jamais et referme le cycle de manière très appréciable.


D’autres avis sur la blogosphère : Un papillon dans la Lune, Xapur, Lorhkan, Blog-O-Livre


Titre : Kyrinyaga – l’intégrale
Auteur : Mike Resnick
Publication : 2015 chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre
Traduction : Olivier Deparis et Pierre-Paul Durastanti
Nombre de pages : 416
Format : papier

Sur Amazon.fr : Kirinyaga / Kilimandjaro



Catégories :Romans

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15 réponses

  1. J’ai bien apprécié l’infernale comédie, faudra que je tente celui-ci.
    Avant l’extinction des rhinos…

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  2. Belle « chronintroduction » et très bon recueil, avec un personnage principal attachant et ambigu.

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  3. J’adore ton introduction ! 🙂
    Le recueil a l’air super intéressant.

    Aimé par 1 personne

  4. Ça fait un moment que je tourne autour de ce bouquin, oui, non, je ne sais pas !
    Et là encore, ça donne envie mais il y a un petit quelque chose qui me freine, je ne sais pas quoi…

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  5. *applaudit unanimement*
    J’avais été un poil déçu par « Kirinyaga », pas à la hauteur de ce que j’en attendais et moins percutant que « Enfer » que j’avais lu précédemment, bien que cela reste une belle oeuvre. Je lui avais même largement préféré « Kilimandjaro ». ^^

    Aimé par 1 personne

  6. Oh, cela fait un moment qu’il est dans ma Wish-list. Depuis sa parution.
    J’aime bien ton introduction, j’adore ces touches d’humour.
    Il faudra que le lise celui-ci et l’infernale comédie avant l’extinction des Trolls.

    Aimé par 1 personne

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