Fall; or Dodge in Hell – Neal Stephenson

fallFall ; or Dodge in Hell est le nouveau de roman de l’auteur américain Neal Stephenson, sorti aux Etats-Unis le 4  Juin 2019. Si vous suivez un peu l’actualité des publications en science-fiction, normalement vous n’avez pas échappé à celle du roman [anatèm] en Septembre 2018 lors du lancement de la nouvelle collection Albin Michel Imaginaire. Ce fut une des grandes sorties SF de l’année en France.  [anatèm] était un roman magistral servi par une traduction exemplaire. L’accueil critique unanime que le roman a reçu, au moins de la part de la blogosphère, m’oblige à la comparaison avec Fall. Elle n’est pas en faveur de ce nouveau roman.

Pourtant, le cas de Fall est singulier en cela qu’il aurait pu être du même niveau mais ne l’est pas. [anatèm] mêlait adroitement, et de manière humoristique, philosophie et science-fiction dans un récit aux saveurs médiévales qui se concluait dans l’espace. Avec Fall, Neal Stephenson s’attaque à des thématiques proches de celles qu’on trouve chez quelques autres auteurs de hard-SF ou de Cyberpunk, à savoir la numérisation de l’esprit humain avec en arrière-plan l’avènement de la singularité. Ce faisant, il va aussi s’intéresser au sentiment religieux et à ses déviances chez l’Homme, et à la quête de pouvoir. Dans les deux premiers tiers du livre, j’ai ainsi pensé que Stephenson avait une nouvelle fois réussi à proposer un livre ingénieux, cette fois-ci en hard-SF, à la fois divertissant dans la forme et passionnant dans ses réflexions. Malheureusement, le dernier tiers du livre s’éloigne du domaine de la science-fiction pour s’ancrer dans celui de la high-fantasy. Cette partie finale ne sert plus le propos originel et me semble tellement déconnectée du reste du livre que j’en arrive à se me demander si Fall n’est pas l’amalgame de plusieurs récits qui traînaient dans les tiroirs de l’auteur. Il faut ajouter à cela que ce roman de 880 pages est inutilement long. Stephenson cherche à tout expliquer et tout décrire dans les moindres détails au point de parfois noyer l’histoire.

L’histoire

Richard « Dodge » Forthrast a fait fortune dans le développement des jeux vidéo. Devenu milliardaire, il décède lors d’une intervention chirurgicale qui aurait dû être bénigne. Il est déclaré cérébralement mort et maintenu dans un coma sans espoir de retour sous assistance respiratoire, le temps que ses proches et héritiers directs prennent connaissance de son testament et de ses dernières volontés. Ceux-ci découvrent que Dodge avait signé plus jeune un contrat avec un certain Elmund « El » Shepherd pour que son corps soit préservé en cryogénie jusqu’au moment où son esprit pourrait être numérisé et ainsi renaître sous une forme dématérialisée. Le problème est que la technologie n’existe pas encore. La machine judiciaire s’emballe entre d’un côté Corvallis « C-plus » Kawasaki, ami de longue date et exécuteur testamentaire de Dodge, et la famille Forthrast, et de l’autre El Shepherd et son bataillon d’avocats. Une partie de la fortune de Dodge est utilisée pour créer une fondation dont le but va être de permettre à terme la digitalisation des âmes mortes, parfois en association et parfois en compétition, avec El Shepherd qui lui aussi aspire à la vie éternelle et y met les moyens. A partir de ce prologue, le livre se divise en trois parties de longueurs à peu près égales.

Ameristan

Dans la première partie, alors que le corps de Dodge est préservé et que les recherches sur des technologies pouvant permettre la digitalisation sont en cours, le monde change. Nous suivons pendant quelques années la vie de C-plus et quelques membres de la famille Forthrast. Un incident dans lequel C-plus et El sont impliqués va amener à la disparition d’internet tel qu’on le connait et au développement d’un réseau filtré, initialement dans le but d’éliminer les fake news qui ont fini par saturer internet. Mais la personnalisation des filtres va avoir pour effet pervers d’enfermer chacun dans ses croyances, qu’elles soient religieuses, conspirationnistes ou plus intellectuelles. La Bible Belt s’étend ainsi et amène à l’émergence d’un Ameristan où les Etats-Unis sont divisés entre un Nord progressiste et un Sud ultra-fondamentaliste dans lequel une lecture extrémiste du Lévitique s’affirme par les armes.
Le cerveau de Dodge est finalement digitalisé et, 17 ans après son décès, sa nièce Sophia, diplômée du MIT, arrive à en lancer une simulation grâce au développement d’un parc de processeurs quantiques aux capacités de calcul très supérieures à celles des ordinateurs classiques. Dans un premier temps, toutefois, personne se sait dire ce qui se passe à l’intérieur de cette simulation et il faudra encore des années avant de pouvoir décrypter les signes extérieurs d’une activité.

Cette partie est richement développée et particulièrement convaincante. Lorsque nombre d’auteurs de SF vous parle de numérisation des esprits et de vie dématérialisée, Neal Stephenson prend soin de vous expliquer dans le détail comment cela pourrait se passer, avec moultes considérations techniques, économiques, morales et légales. On est dans de la hard-SF pur jus.

Bitworld

Une fois qu’il devient possible de comprendre et d’interpréter ce qui se passe à l’intérieur de la simulation de l’esprit de Dodge, une sorte de simulation de la simulation, la seconde partie du roman suit deux arcs narratifs. Le premier se déroule dans  le Meatspace, c’est-à-dire le monde réel. L’autre se déroule dans le Bitworld, la simulation informatique de l’esprit de Dodge. Cette conscience artificielle, éveillée sans aucun souvenir de sa vie passée ni compréhension de son environnement, crée un monde nouveau dans lequel il peut donner un sens à sa nouvelle existence. Dodge se crée un jardin d’Eden. Lorsque la nouvelle arrive dans le Meatspace, les choses s’emballent et toute personne suffisamment riche pour l’envisager se prend de désir de vie éternelle dans cet autre monde digital. De nouvelles âmes vont, d’abord progressivement puis de plus en plus rapidement, être introduites dans le Bitworld, dont certains personnages que nous suivons depuis le début du roman. Dans le Meatspace cela provoque une demande importante en ressources informatiques et énergétiques et modifie grandement l’économie et la culture mondiale qui se tourne désormais vers l’au-delà. A l’intérieur du Bitworld, les choses sont très différentes et Neal Stephenson recompose très habilement le récit biblique de la création avec un twist savoureux. Il nous rejoue à l’envers l’affrontement entre Dieu et le Diable, le bannissement des anges déchus, celui d’Adam et Eve du jardin d’Eden, etc, en mode post-singularité. Et ça part en vrille.

Cette seconde partie est tout aussi réussie et enthousiasmante que la première. Le lien avec la première partie du livre, les connections thématiques (technologie, religion, etc), tout cela fonctionne parfaitement. Neal Stephenson joue de l’antagonisme entre matérialisme et sentiment religieux, parfois déviant, de l’obsession du pouvoir, en portant un regard critique sur les capacités de l’humain à se réinventer même lorsque les moyens lui en sont donnés, c’est-à-dire lorsqu’un nouveau monde entièrement vierge lui est offert. Arrivé aux deux tiers du livre, j’avais alors le sentiment que l’auteur tenait une thématique forte et en proposait un développement original et fort bien creusé. Pourtant, il va se perdre dans la troisième partie.

La quête

Dans le dernier tiers du livre, on quitte le Meatspace pour ne plus s’intéresser qu’à ce qui se déroule dans le Bitworld. Le roman prend alors la forme d’une high-fantasy dans laquelle quelques personnages, dont certains que nous connaissons bien, se lancent dans une quête digne du Seigneur des anneaux pour reconquérir le Bitworld. Le monde décrit ne présente pas d’originalité par rapport à tout ce qui a déjà été fait en fantasy. Monstres, objets magiques, donjons et dragons, rien n’étonne si ce n’est que ce RPG (n’oublions pas que tout ceci a été créé par des gens qui développaient des jeux vidéo dans une autre vie) se joue avec des cheat codes gros-billesques. Cela pourra peut-être séduire l’amateur de fantasy, mais en ce qui me concerne cette partie perd la direction qui était celle du roman jusqu’alors. Je ne vois plus le rapport avec ce que j’avais lu jusque là. A moins que Neal Stephenson essaye de nous dire que le récit de fantasy épique vaut aussi bien que le récit biblique. Pourquoi pas, mais c’est assez peu convaincant sous la forme présente. Cette partie est très lente et longue dans son développement et aurait pu être fortement réduite. Enfin, le roman se termine sur un twist amené en deux phrases, twist facile mais dont il aurait été dommage de se passer.

Conclusion lapidaire

Fall ; or Dodge in Hell est  un bon roman de science-fiction, voire très bon à certaine occasion, mais qui souffre d’une perte de direction dans sa partie finale et d’un mélange des genres (science-fiction/fantasy) que personnellement je trouve peu convaincant. C’est un roman ludique qui propose des réflexions sérieuses, en prenant le temps d’expliquer. Mais il regorge de trop nombreux détails et le livre est beaucoup trop long pour son propre bien. Au final, j’ai le sentiment que Neal Stephenson est un peu passé à côté de sa thématique en faisant un assemblage de différents récits dont on peine parfois à trouver la cohérence. Ce n’est pas un livre qui m’a déplu. J’ai aimé le lire. Mais il ne m’a pas convaincu.


Titre : Fall; or Dodge in Hell
Auteur : Neal Stephenson
Éditeur : William Morrow (4 Juin 2019)
Langue : anglais
Nombre de pages : 880
Support : papier et ebook



Catégories :Romans

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9 réponses

  1. Vu sa longueur, j’attendais ton avis pour savoir si j’allais me lancer là-dedans. La réponse est donc non. Merci pour cette critique salutaire !
    (au passage, c’est marrant, le cheminement est inversé par rapport à Implied Spaces, qui, à mon avis, était globalement plus convaincant).

    Aimé par 1 personne

  2. Il y a des rappels à Reamde (https://refletsf.com/reamde/) ? Le roman où le personnage de Richard « Dodge » Forthrast apparait pour la première fois.

    J'aime

  3. Okaaayyyyy! prometteur, et surtout vraiment séduite par ce qu’il propose. Toutefois, je vais suivre ton conseil, car même si le livre est plaisant, les 880 pages représentent bien trop pour un livre plaisant et pas un très bon roman.

    Merci de ce retour!

    J'aime

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