L’incivilité des fantômes – Rivers Solomon

incivilitéRivers Solomon est une auteure noire américaine, non-binaire, atteinte de troubles autistiques. Ça a son importance. Son premier roman An unkindness of Ghosts ( 2017) a été traduit en français par  Francis Guévremont et publié sous le titre L’incivilité des fantômes le 6 Septembre 2019 aux Forges de Vulcain. Cette sortie de la rentrée littéraire a été remarquée et l’ouvrage a bénéficié de nombreux articles de presse dans des journaux grand public comme Télérama, Libération ou les Inrocks.

Ce succès est lié aux thématiques, contemporaines et sensibles, abordées par Rivers Solomon dans son roman, à savoir les discriminations raciales et sexuelles et la domination brutale, masculine et blanche de la société. Il est aussi lié à mon avis au fait que L’incivilité des fantômes peut facilement passer pour plus que de la science-fiction, ou pas vraiment de la science-fiction, ou encore de la [insérez ici le terme qui vous plait pour éviter de parler de science-fiction]. En effet, si L’incivilité des fantômes est une histoire se déroulant à bord d’une arche générationnelle, un vaisseau spatial croisant l’immensité froide et sombre de l’univers, le propos est ailleurs et il est question de tout mais jamais vraiment de voyage dans l’espace. Cela facilite évidemment la tentation de le soustraire au genre impie des sous-littératures.

Sauf que ce serait oublier trop vite que l’arche générationnelle en science-fiction est depuis toujours une construction allégorique dont la fonction principale est de créer un miroir des sociétés humaines sous la forme d’un microcosme claustrophobique. Il n’y a que chez les auteurs de hard-SF que l’arche générationnelle est un sujet en soi, comme récemment chez Kim Stanley Robinson qui s’attaque à la viabilité même du concept à travers une argumentation scientifique solide dans le très bon roman Aurora. Par rapport à la hard-SF, L’incivilité des fantômes se situe à l’opposé du spectre science-fictif. Rivers Solomon ne livre que très peu d’éléments de contexte ou d’Histoire sur le pourquoi du comment on en est arrivé là, et encore moins sur la technologie du machin. Mais ce n’est pas le propos et cela n’empêche par le roman de s’inscrire dans une longue tradition des récits de science-fiction, à commencer par les pionniers que sont les romans Orphans of the sky de Robert Heinlein (1941), Non-Stop de Brian W. Aldiss (1958) et Captive Universe de Harry Harrison (1969).  Ces trois romans ont en commun d’imaginer des sociétés cloîtrées à bord d’une arche générationnelle et qui avec les générations ont régressé technologiquement et socialement et ont oublié l’origine et le but du voyage. Jusqu’à ce qu’un personnage découvre qu’il y a anguille sous roche et que le monde bascule.

Ce sont sur ces fondations que s’appuie le roman de Rivers Salomon. Alors qu’Heinlein, Aldiss et Harrison imaginaient un régression vers des sociétés pré-technologiques, Rivers Solomon s’inspire du roman Kindred d’Octavia Butler (1979) et imagine une structure sociale antebellum, c’est-à-dire inspirée de la société esclavagiste et ségrégationniste des états du Sud des Etats-Unis d’avant la guerre civile. Mais Rivers Solomon ne s’arrête pas aux ségrégations raciales, elle introduit chez les personnages dont elle va nous faire suivre les existences une large diversité d’identités sexuelles, le spectre LGBTIQA+ est représenté, mais aussi neurologiques. A l’instar de son auteure, le personnage principal du roman, Aster Grey est atteinte de troubles autistiques. Pour continuer à inscrire le roman dans le laboratoire d’idées qu’est la science-fiction, on se souviendra qu’Emma Newman avait récemment introduit dans Planetfall le personnage de Renata Ghali affecté d’un stress post-traumatique prenant la forme d’une syllogomanie. Rivers Solomon pousse toutefois les curseurs et imagine un panel de personnages atypiques comme on en croise rarement (mais de plus en plus souvent) dans un roman.

Revenons en arrière. Le HSS Matilda est un vaisseau spatial qui vogue depuis 325 ans à destination d’une terre promise et emporte à son bord les derniers rescapés de l’humanité qui ont laissé derrière eux une planète mourante. Le worldbuilding est  limité à sa plus extrême expression et nous n’en saurons pas plus. A bord du Matilda, la société est hiérarchisée. Les ponts de vie sont nommés suivant les lettres de l’alphabet, de A à Z. C’est une configuration qui rappelle celle du Transperceneige de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette.  Les hauts ponts sont réservés à l’élite politique et économique, c’est-à-dire aux blancs riches. Plus on avance dans l’alphabet et plus on descend, d’abord vers les ponts intermédiaires, ou chacun est à la fois le dominant ou le dominé d’un autre, puis vers les ponts inférieurs où sont parquées les populations noires, réduites à l’état d’esclaves et condamnées au travail dans les champs, vivant dans des dortoirs partagés qui ne sont plus chauffés, et subissant les violences quotidiennes d’une armée de gardes tous plus ou moins sadiques. Ce sont humiliations, brimades, coups, et viols, à l’image de ce qui se déroulaient dans les plantations de coton aux XVIIIème siècle dans les états du Sud. Cette violence n’est presque jamais directement montrée dans le roman qui évite un voyeurisme malsain. Elle est par contre toujours présente, à chaque instant et façonne les individus, bourreaux et victimes. Certaines évocations sont plus violentes encore que la description de la violence elle-même car elles la normalisent, la banalisent, et soulignent son acceptation comme part entière de l’existence. Ainsi, Aster se lubrifie, le matin, avant de partir dans les couloirs au cas où elle subirait un viol. Cette pression permanente et extrême créé une société où la notion de solidarité disparaît. La peur engendre le renfermement sur soi et anéantit l’identité de groupe, ce qui est à la base du fonctionnement de tous les régimes d’oppression.

Aster est une jeune femme noire, orpheline suite au suicide de sa mère, non-genrée, qui a volontairement subi une hystérectomie afin de ne pas tomber enceinte à l’occasion d’un viol ou d’un autre, et autiste de haut-niveau. Sans jamais utiliser le terme, Rivers Solomon fait un portrait très détaillé de la pathologie d’Aster, de ses tics et rituels, de sa difficulté à comprendre les émotions ou à interagir avec autrui, et de son approche du langage marquée par le premier degré. Aster est une paria parmi les parias. Moquée et conspuée par ses camarades de dortoir en raison de son étrangeté sexuelle ou neurologique, elle est par ailleurs appréciée pour ses talents. Car Aster est aussi très douée, botaniste et soigneuse autodidacte, elle est devenue l’assistante du chirurgien général du Matilda, Theo. Ce dernier, fils illégitime du précédent dirigeant, est aussi non-binaire, bien qu’il doive le cacher pour conserver son rang dans la société ultra-conservatrice du Matilda. Lui aussi possède une psychologie complexe et atypique, notamment pour son approche autopunitive de la religion. La religion est d’ailleurs clairement dénoncée comme un moyen d’oppression politique dans le roman. Il y a aussi Giselle, l’amie d’enfance d’Aster, qui présente une instabilité psychologique qui tend à la sociopathie. Elle incarne à elle seule les traumatismes que peuvent produire sur les individus la brutalité sans nom de la société. Elle est aussi la seule qui se révolte, refuse, répond à la violence par la violence. Tout l’intérêt de L’incivilité des fantômes est dans cette peinture de personnages atypiques en quête d’identité face à un régime totalitaire qui les oppresse. S’il est parfois difficile pour le lecteur de comprendre les réactions d’Aster ou de Giselle, Rivers Solomon arrive à créer une profonde empathie pour ses personnages et à nous rendre sensibles à l’altérité qu’ils représentent sans jamais tomber dans la lourdeur didactique (il est intéressant de lire à ce propos les avis de lecteurs issues de divers horizons du spectre des identités sexuelles et neurologiques). Le succès du roman se trouve là. Si l’aspect allégorique est évident, le roman le dépasse. Plus qu’une simple allégorie de l’esclavage ou de la brutalité du monde envers les minorités, c’est surtout une théâtralisation de l’altérité et des mécanismes d’exclusion et d’oppression, le tout appuyé par un regard intérieur et une plume puissante.

Au niveau du scénario, par contre, c’est plus léger et c’est la principale critique que je ferai du roman de Rivers Solomon. La quête personnelle d’Aster qui, pour se définir, va se lancer sur les traces de sa mère en explorant les écrits qu’elle a laissés sur un passé oublié, sert de fil conducteur à une histoire qui reste finalement assez simple, et qui parfois s’oublie dans le roman. Il y a ainsi un ventre mou de quelque 170 pages pendant lesquelles il n’est plus question de la mère d’Aster, avant que le mystère de sa disparition ne redevienne une  préoccupation vers la fin du livre. Si on ajoute à cela des facilités scénaristiques trop voyantes (ellipses et passages dérobés abondent) et une plausibilité très réduite des aspects les plus techniques, le résultat peut être assez grinçant pour la suspension de l’incrédulité. Il faut alors fermer les yeux à de nombreuses reprises et ce jusqu’au point final.

En conclusion

L’incivilité des fantômes est un roman singulier, qui va titiller dans les plaies et gratter là où ça pique. Sans jamais verser dans le pamphlet abrupt, il n’en est pas moins ouvertement militant pour une simple cause, celle du droit à la différence, en y confrontant la pire des oppressions que les sociétés humaines ont pu créer. Rivers Solomon est une voix qui, malgré ses fautes de grammaire romanesque, est des plus intéressantes à écouter.


D’autres avis : Gromovar (sur la VO), Justaword, Un papillon dans la Lune,


Titre : L’incivilité des fantômes
Auteur : Rivers Solomon
Traduction (de l’anglais) : Francis Guévremont
Editeur : Aux Forges de Vulcain (6 septembre 2019)
Nombre de pages : 391
Support : papier



Catégories :Romans

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15 réponses

  1. Très belle chronique qui donne vraiment envie ! Je suis très emballée par les thématiques, par contre l’aspect léger de l’intrigue m’effraie un peu :/ Bref je me tâte, mais merci pour la découverte 😊

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  2. J’attends impatiemment l’éditeur qui osera un jour – si ce n’est déjà fait – mettre un « plus que de la science-fiction » sur un bandeau rouge.
    Ta chronique me refroidit un peu. L’enthousiasme global me tentait, mais le manque d’histoire me fait clairement peur. =/

    Aimé par 1 personne

  3. Belle chronique qui donne envie. J’attends l’avis de Lune mais il me fait bien envie ce roman.

    Aimé par 1 personne

  4. Bonjour,
    « ses fautes de grammaire romanesque » ? Comme quoi, par exemple ?
    (oui, je sais, je bugue sur un détail, mais ça fait un moment que j’ai envie de le lire, ce livre, et cette critique donne plus envie encore 🙂 )

    Aimé par 1 personne

    • Bon d’accord, j’invente des mots. Ce que j’appelle une faute de grammaire romanesque, c’est un désaccord entre le début d’un arc narratif et sa conclusion. Je ne veux pas trop donner de détails sur le livre pour ne pas spoiler, mais le récit comporte des incohérences auquelles on a parfois du mal à croire. Notamment les déplacements aisés du personnage principal à l’intérieur du vaisseau alors qu’elle est suivie de très près en permanence par les autorités. Certains comportements ne sont pas logiques. Il y a aussi des ellipses qui facilitent l’avancée de l’histoire mais créent des trous narratifs un peu frustrants.

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